IV-4 : La course

Plus larges devenaient les rues au fil de leur progression ; et plus dense, la foule.

Les gens haletaient, trébuchaient, tombaient, jouaient des coudes, se heurtaient, se criaient dessus. Certains dégageaient une telle hargne que leur seule vue dissuadait de s’en approcher. Mercenaires, pirates et autres groupes en armes n’hésitaient d’ailleurs pas à avancer, l’épée au clair, et bousculaient sans ménagement quiconque se trouvait dans le passage. Des soldats se tenaient en retrait, guettant les échauffourées. Des filous provoquaient la chute de malheureux coureurs, pour mieux leur faire les poches discrètement sous couvert de les aider à se relever. En quelques instants, une frénésie furieuse avait envahi les rues auparavant joyeuses de la cité.

« La chance ! s’exclama Cody alors qu’ils se faufilaient entre les coureurs. J’espère que la Sorcière me choisira… »

Samson lui jeta un regard en coin. Toujours aussi habile sur ses courtes pattes, Madame Cochon les suivait sans se laisser distancer.

Le torrent grave et lourd de la cloche se déversa dans les rues. Vitrines, bâtiments et échoppes frémirent à son seul passage. Samson serra les dents : son ouïe de chien tolérait mal cette cruelle sonorité. Mais il en tirait une certitude : ce son de cloche était d’origine magique. Une magie qui imprégnait les cœurs, électrifiait l’air et hérissait le poil.

Samson réalisa alors qu’il avait perdu Cody de vue. Il se retourna et l’aperçut un peu plus loin, la massue à la main et un inconnu sur le dos.

« Il est tout vieux et il suppliait qu’on l’amène à la Sorcière, se justifia Cody. Je voulais pas le laisser tout seul !

— Bonjouuuuur », lâcha l’aimable vieillard en enlevant son chapeau à l’attention de Samson.

Le vieux rebondissant sur son dos, Cody galopa entre les autres coureurs. Samson la suivait de près. Il se redressa pour voir par-dessus la foule et comprit quelle était leur destination.

Plus loin, la rue se muait en avenue, au bout de laquelle se dressait une estrade surmontée d’un immense clocher. Le blanc lumineux de cette construction tranchait avec les tons ocres et chauds de la ville et Samson reconnut-là la même pierre qui composait les murs extérieurs de la Tour.

Il leva les yeux vers le ciel azuré. Un vol d’oiseaux décrivait un arc de cercle parmi les nuages. Quel genre de volatile pouvait s’élever à une pareille hauteur, alors que la Cité des Rêves se trouvait déjà si haut au-dessus de la mer ?…

Samson fixa le soleil avant de détourner le regard, la rétine marquée par la lumière. Difficile de croire qu’ils étaient toujours à l’intérieur de quoi que ce soit. Il commençait à comprendre comment, une fois les portes de la Tour franchies, on pouvait en oublier le royaume extérieur à la faveur d’une nouvelle vie. Les pirates, les bateaux volants et la mer de nuages mis à part, la Tour dépeignait une réalité tout aussi saisissante que ce qui se faisait hors ses murs.

Une pensée pernicieuse l’assaillit alors : Et si le monde extérieur se trouvait lui aussi dans une Tour ?

Samson secoua la tête comme pour chasser ses réflexions et ralentit le rythme. Jusqu’à présent les coureurs s’étaient spontanément écartés sur son passage, peu désireux de se faire percuter par un Cane Corso de la taille d’un bœuf. Mais la densité de la foule était désormais telle qu’avancer encore l’aurait obligé à piétiner quelqu’un.

Cody continuait de se faufiler entre les jambes des gens. Sur son dos, le vieux dos distribuait d’occasionnels coups de canne afin de dégager le passage.

« Cody ! Je ne peux plus avancer.

— Grouik ! » ajouta Madame Cochon, elle aussi forcée de ralentir.

Mais Cody ne les entendit pas et un instant suffit pour qu’ils la perdent de vue.

Samson grommela un juron et se redressa de toute sa taille. Il lui fallait trouver un moyen de contourner la foule.

Obnubilée par son désir d’atteindre la Sorcière, Cody n’avait rien remarqué et courait désormais en aveugle. Elle était tout juste capable de discerner les espaces où se glisser. Et le bonhomme sur son dos n’arrangeait rien.

Ainsi, il lui fut finalement impossible de continuer. Une étouffante mer de jambes la cernait, sa massue la gênait et elle ignorait même la direction à suivre.

La cloche avait cessé de sonner. Au loin, elle entendit une voix indistincte clamer quelque chose, comme un discours lancé à la foule. Une pointe de panique s’empara d’elle.

« Oh non, non, non, non, murmura-t-elle. Je dois parvenir à la Sorcière tout de suite ! Comment faire ? »

Cody découvrit alors l’absence de Samson et Madame Cochon. Elle tenta bien de revenir sur ses pas, mais c’était peine perdue.

Elle évalua les façades alentour, indiqua au vieux de bien s’accrocher et leva son grappin. De quelques pressions (« pouic pouic ! »), ils s’élancèrent à travers les airs, loin au-dessus de la foule. Le vent siffla à leurs oreilles, s’engouffra dans leurs vêtements et fouetta leurs visages.

Cody amortit souplement leur envol contre le mur et se laissa glisser sur un balcon, où deux jeunes femmes observaient la scène depuis les hauteurs. Elles accueillirent Cody avec des yeux ronds.

« Salut, Mesdames ! Faites pas attention à nous. On fait que passer. »

Elles suivirent son conseil tant bien que mal et virent la gamine ajuster ses binocles sur son nez.

« Nom d’un p’tit cochon ! » lâcha-t-elle. Difficile, en effet, de ne pas se laisser surprendre par une telle vue : car l’épicentre de la ville, là où la foule convergeait, n’était pas relié à une, ni deux, ni trois, mais bien quatre immenses allées grouillant de monde. Et tout ce beau monde de s’amasser autour de la bâtisse blanche, lumineuse comme un phare.

Au bord de l’estrade, un homme en toge haranguait la foule. Quelque chose sur le privilège de vivre dans la Tour, l’honneur accordé aux habitants du royaume qui pouvaient y entrer librement et la chance inouïe d’y rencontrer la Sorcière.

Sans trop réfléchir, Cody prit alors appui sur le mur et bondit comme un tigre. Elle et son compagnon filèrent le long de la façade avec une vitesse croissante, entraînés par la volumineuse massue.

L’atterrissage fut encore plus pénible qu’elle ne l’aurait pensé, mais ses jambes encaissèrent le choc sans faiblir. En revanche, le vieil homme laissa échapper un « ouuuuuf » douloureux depuis son dos. Serrée dans son poing, sa masse heurta le sol avec un craquement.

Cody se redressa, devant une foule ahurie à la vue de cette blondinette tombée du ciel. L’estrade était à portée : quelques pas la distançaient des marches. À leur sommet se tenait l’orateur. Il abreuvait un peloton de soldats d’invectives passibles d’amende dans une société politiquement correcte.

Avec la rigueur que l’on prête aux militaires, ils encerclèrent Cody et brandirent des pavois presque aussi grands qu’eux. Un rempart de métal s’érigea autour d’elle, tant et si bien que le reste de la cité disparut à ses yeux.

Cody rajusta ses binocles et resserra sa prise autour de son arme. La garde d’une épée ordinaire aurait plié sous sa poigne.

« Accrochez-vous à vos slibards ! » lança-t-elle tant à l’attention du vieil homme que des soldats.

Puis elle fonça tête baissée, sa masse levée devant elle et brisa le rempart de pavois comme un taureau lancé dans une réserve de céramique. Sonnés, les gardes s’éparpillèrent au sol, emportés par leurs lourdes protections.

« Désolée, Messieurs Soldats ! » s’excusa Cody.

Elle se hissa sur l’estrade d’un bond. Le vieillard descendit de son dos et tituba d’un pas mal assuré avant de s’effondrer, évanoui.

Cody s’était précipitée pour l’aider, quand des exclamations en provenance de la foule attirèrent son attention. Elle se figea : des milliers de personnes s’entassaient dans les rues tout autour. Et l’expression affichée par les plus proches visages ne lui disait rien qui vaille. Un début de huée s’éleva même des premiers rangs.

Face à la débâcle des gardes, le prédicateur en toge avait courageusement pris la fuite. Cody était seule, à la vue de tous. Et tous ne tardèrent pas à manifester leur mécontentement, à grand renfort de sifflements et de jets de légumes.

Cody esquiva une courge pourrie et tenta de se justifier :

« Pardon, mais je dois vraiment voir la Sorcière. C’est très important ! »

Les protestations de la foule prenaient des proportions intimidantes quand une voix éthérée et profonde mit un terme aux clameurs. C’était un grondement lourd et perçant à la fois, emplissant la totalité de l’espace sonore comme si la Tour elle-même prenait la parole.

« Ne cours plus, Cody. Je suis là. »

IV-3 : Les cloches
IV-5 : La femme et le fantôme

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