IX-5 : La chute

Lorsqu’il franchit le cadre, le vide l’accueillit. Un vide d’un blanc nacré nappé de brumes. Samson tomba ; surpris, il s’attendit tout de même à une fin brève et expéditive, mais le sol ne parut pas vouloir se manifester. Alors, il ouvrit les yeux, tâcha de se mettre à l’endroit et observa les alentours. Rien. Rien ne bougeait. Rien ne suggérait que son corps soit en mouvement, mis à part les frictions de l’air contre son pelage.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Où suis-je ?

— T’es dans les Limbes, fils », le rassura une voix désincarnée.

Samson lança un regard circulaire. Son geste eut pour effet de le faire tourner sur lui-même au gré de sa chute.

« Je ne puis vous voir. Où êtes-vous ?

— Dans ta tête, fils. Enfin, tu rêves pas, hein ! J’existe vraiment. Mais je passe par ta caboche pour te transmettre mes pensées, façon lien télépathique. Tu panes ?

Non. Qui êtes-vous ; ami ou ennemi ?

— On m’appelle le Vénérable, fils. Je déteste ce surnom, mais c’est le seul sous lequel on me connaît.

Le Vénérable… Le plus ancien double d’Ézéchiel ? »

La voix poussa un grognement interloqué.

« Ce jeune couillon t’a parlé de moi ? Eh bé !

Pas directement », admit Samson. En effet, Ézéchiel avait tout d’abord conté l’histoire à Madame Cochon, laquelle l’avait transmise à Samson à l’auberge du Corniaud couard, mais pas trop.

« Je sais que vous avez disparu dans les Limbes depuis fort longtemps et c’est à peu près tout.

— Disparu, disparu, bougonna le Vénérable. Façon de parler. C’est la Sorcière qui m’a banni.

Banni ? Pourquoi donc ?

— On discutaillera de tout ça bien assez tôt, fils ! Au cas où tu l’as pas remarqué, t’es en train de sombrer à travers les Limbes. Quelle idée, de franchir une porte détruite, aussi…

J’ignorais qu’elle était détruite.

— Une bien triste façon de l’apprendre, fils ! Mais c’est comme ça que ça marche. Une porte existe toujours à deux endroits simultanés de la Tour. Une entrée, une sortie ; et réciproquement. Si tu en détruis une, paf ! L’autre ne sait plus où t’envoyer. Alors la Tour t’expédie là où elle envoie les trucs encombrants donc elle sait pas trop quoi faire : les Limbes. »

Maintenant que Samson y réfléchissait, Ézéchiel lui avait effectivement crié quelque chose à propos de « l’autre côté ». Sans doute Cody avait-elle tenté de faire demi-tour en détruisant le cadre de l’autre porte, sans savoir que ça compromettrait le passage.

« Et ça, c’est pas bon, fils, poursuivit le Vénérable. Si on ne fait rien, tu t’éloigneras trop de moi pour que je puisse t’aider et tu passeras par-dessus le bord des Limbes. »

Samson baissa le regard vers ce qu’il supposait être le bas. De son point de vue, il lui semblait avoir maintenu la même position depuis son arrivée.

« Le bord des Limbes ? Qu’y a-t-il, au-delà ?

— À ton avis, gros nigaud ? Au-delà des Limbes, c’est Le Néant !

Le Néant ? Qu’est-ce donc ?

— Crois-moi, fils, tu préfères pas le savoir. Heureusement, t’iras pas jusque-là. Je vais faire réapparaître la porte que t’aurais dû emprunter. Fais juste gaffe à pas la louper, parce que t’auras qu’une tentative.

Vous avez le pouvoir de faire apparaître des portes ? Quel genre de mage êtes-vous donc ?… »

Depuis l’autre bout de leur lien télépathique, Samson entendit le Vénérable fulminer :

« Mais il est pas croyable, ce type ! Je lui dis qu’il est à deux doigts de basculer par-dessus de le bord du Réel et il est encore à demander de raconter ma vie ? Tu le crois, toi ?

— Grouk, répondit une voix profonde comme les abysses.

Maintenant que j’y pense, reprit Samson, puisque vous êtes si puissant, pourquoi ne nous avez-vous pas aidés avec Ézéchiel ?

— Vous étiez trop loin, nom d’un boudin ! Les Limbes font plusieurs dizaines de billiards d’hectares, hein ? Là, je peux te causer parce que t’es à portée et… Et voilà que ça recommence. T’es pas croyable.

« Écoute, fils, je te fais apparaître cette porte. Tu la prends, tu la prends pas ; je m’en cire la barbe. Mais dis-toi que c’est ta dernière chance de regagner la Tour, compris ? »

Une nouvelle question traversa l’esprit de Samson, mais il se contenta d’un simple : « Oui. » Le Vénérable parut s’en satisfaire.

« Bien. Maintenant, surveille tes miches et prends soin de toi. Nous, on te dit à la prochaine. Salut.

— Grouk », ajouta l’autre voix.

Samson n’eut pas le temps de répondre : son attention s’était focalisée sur un point noir en contrebas. Il se rapprochait à toute vitesse et prit une couleur brune, puis une forme rectangulaire. Le Cane Corso se contorsionna pour corriger sa trajectoire. Il percuta la porte avec un terrible fracas. Le bois se brisa, les gonds sautèrent, ses pattes heurtèrent le cadre, mais il passa bel et bien à travers.

IX-4 : Codice
IX-6 : Le sculpteur

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.