I-6 : La capuche

Décidé à faire front, Samson releva la tête. Il saisit le manche de son épée entre ses crocs et la dégaina d’un coup sec. Le métal d’un étrange blanc perlé jaillit du fourreau ; il dégageait un sifflement si harmonieux qu’on aurait cru entendre un chant.

Les lutins s’approchèrent, mais Samson les tint en respect sans mal ; ses mâchoires l’autorisaient à manier l’épée aussi sûrement que le plus habile des bretteurs et l’épée moulinaient dans les airs, entonnant son chant comme un avertissement.

La porte céda alors. Les créatures le cernèrent. Samson comprit qu’il n’en réchapperait pas.

« Par ici, monstres ! » rugit-il.

Il s’élançait vers ses assaillants, quand le bâtiment entier vibra sous une suite de chocs comparables à un pas de mammouth. Le craquement du bois brisé retentit et un énorme objet fracassa le plancher.

« Tu fais quoi, Samson ? Monte, vite ! »

Il leva les yeux. Cody lui faisait de grands gestes depuis un trou pratiqué à travers le plafond. Elle avait même balancé une grosse caisse en contrebas en guise de marche.

Elle n’eut pas à se répéter ; Samson poussa sur ses pattes au moment où un lutin penchait sa bouche grande ouverte vers lui. Sa mâchoire se referma sur du vide ; il demeura les bras ballants, troublé par la disparition de son dîner. Puis il fut avalé tout rond par un de ses semblables.

Samson bondit sur la caisse, puis en hauteur. Le haut de son corps heurta le plancher du grenier, ses pattes arrière pendant dans le vide. Ses griffes raclèrent le bois, et avec l’aide de Cody, il parvint enfin à se hisser.

Leurs proies hors de portée, les lutins sautillaient sur place bras tendus, des mêmes gestes que ceux d’un enfant gourmand qui essaie d’atteindre le pot de cookie sur l’étagère. Samson s’assit, souffla un bon coup et rengaina prestement son épée.

« Bravo, Samson ! le félicita Cody en lui flattant l’encolure. Bon chien ! »

Il se renfrogna au contact de la petite main, avant de se détendre. La caresse n’était pas si désagréable que ça, en réalité.

« Merci de m’avoir sauvé, Cody, murmura-t-il, apaisé.

— C’est toi qui nous as permis de nous échapper de ces mochetés ! On est en sécurité, maintenant. Ils sont trop petits et trop bêtes pour monter jusqu’ici. Y a plus qu’à trouver un moyen de sortir de là.

Il n’y a plus qu’à », approuva Samson.

Ses oreilles s’abaissèrent. Être en vie était toujours une bonne nouvelle, mais ils n’étaient pas encore tirés d’affaire. Il parcourut le grenier du regard. Un grenier comme tous les autres : sombre, encombré et poussiéreux. Pas d’échelle ni d’issue de secours. Aucune échappatoire.

Alors qu’ils sentaient leurs espoirs s’envoler de nouveau, quelqu’un frappa au carreau du toit. Ils tressaillirent comme un garnement surpris en train d’uriner dans les fleurs ; un lutin plus dégourdi que les autres aurait-il pu grimper jusqu’ici ?

Fort heureusement, leurs doutes se dissipèrent bien vite. Car si comme les créatures, ce quelqu’un portait une capuche, sa morphologie avait tout d’humain. Un foulard masquait son nez et sa bouche. Ses vêtements étaient amples, courts et sombres. Aucune partie de son corps n’était visible, mis à part ses yeux perçants surplombant le foulard.

L’inconnu ouvrit la fenêtre et tendit la main vers Cody. Elle hissa d’abord sa massue sur le toit puis sauta. Il la releva d’un mouvement souple.

« Merci à toi ! Qui es-tu ? »

Samson piétinait, quand l’inconnu se laissa glisser du toit.

« Donne les pattes, Samson ! » lança Cody, les bras tendus.

Il hésita, avant de se ramasser sur lui-même et de sauter. Cody le saisit par les pattes, tandis que l’inconnu lui soulevait l’arrière-train. Samson se sentit ridicule, mi-tiré mi-porté, mais parvint sur le toit sans encombre.

L’inconnu les y rejoignit d’un bond et le guida vers le bord. Cody trottina à ses côtés en frappant dans ses mains, heureuses de s’en tirer à si bon compte. Même d’ici, on entendait le chœur des couinements de lutins ainsi que leurs tentatives infructueuses d’escalader l’édifice.

« C’est gentil de nous aider ! s’écria la gamine. Comment tu t’appelles ? »

L’inconnu l’ignora proprement. Cody et Samson échangèrent un regard perplexe.

« Tu sais qui c’est.

Absolument pas. Mais je doute que nous devions nous en méfier. Il a bon fond. »

Cody se demanda ce qu’un « bon fond » était censé vouloir dire, sans parvenir à poser les mots sur ses questions.

Ils suivirent l’inconnu vers le rebord opposé. Là, une lourde planche reliait le toit de la salle commune avec celui de la grange verrouillée. Il s’immobilisa et leur fit signe de traverser.

Confiant, mais prudent, Samson appuya de ses pattes avant sur la plateforme afin de tester sa résistance. Puis grimpa et franchit le bord sans heurt. La planche demeura stable sous son poids. Cody l’imita.

Au moment où ils se retrouvaient de l’autre côté, l’inconnu retira la planche et la posa à ses pieds. Puis, sans un mot ni un regard, il fit demi-tour et quitta leur champ de vision.

« Hé ! Où est-ce que tu vas ? Reviens ! » s’écria Cody en agitant les bras.

La colère lui rosit les joues et elle prit de l’élan pour sauter. Samson l’attrapa par le col et manqua d’être lui-même emporté par le poids de la massue. La gamine battit les airs de ses poings en signe de mécontentement.

« Lâche-moi, Samson ! Je vais le corriger !

Ce ne serait pas raisonnable, dit le Cane Corso avec douceur. Il nous a rendu un grand service. »

Il se décida à relâcher Cody. Elle rajusta ses binocles d’un air interrogateur.

« Ah bon ? Comment ça ?

Suis-moi et tu verras. »

Ils longèrent le toit jusqu’à trouver une lucarne. Heureusement pour Samson, elle était assez large pour lui. Ils se faufilèrent à travers et pénétrèrent dans la grange obscurcie. Cody alluma ses binocles et braqua la lumière sur les escaliers.

En bas se tenait une porte. Une curieuse porte, simplement plantée au milieu du sol. Fière, droite et solide, cette porte fort bien portante paraissait les attendre. Elle portait en elle une patience dont seules les portes sont les porte-étendards. Il faut dire que de toutes les portées de portes de l’histoire des portes, jamais porte ne fut aussi portée sur la patience que cette porte-là. Nom d’une porte !

« C’est ici, reprit Samson, coupant court aux porteries de votre serviteur. L’accès au Deuxième Étage.

— Ooooooh, répondit Cody. Comment tu sais ça, Samson ?

Les portes comme celle-ci mènent à des passages magiques entre les Étages. Nous ne devrions pas traîner : leur emplacement change régulièrement. Il ne faudrait pas que celle-ci se volatilise sous notre nez. »

Cody acquiesça vivement (sa mêlée de boucles blondes suivit le mouvement) et posa sa main sur la poignée. La porte s’ouvrit à la volée avec une bourrasque ; la gamine n’eut pas le temps de réagir qu’elle se trouva aspirée à l’intérieur avec un cri de surprise. Samson lutta, les yeux plissés, avant de se laisser avaler à son tour.

La porte se claqua sur leur passage. Puis elle disparut. Et derrière eux, le Premier Étage s’emplit d’un lourd et terrible silence.

I-5 : Les lutins
II-1 : Le colosse

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