II-8 : La cage

« … Monsieur Cochon ! s’écria Cody, stupéfaite. Vous, ici ? Mais comment êtes-vous arrivé jusque-là ? »

« Grouik ! » expliqua le cochon rondouillard non sans fierté.

Un groin humide se faufila entre les barreaux et la renifla consciencieusement. Éberluée, Cody se laissa faire. Était-ce un nouveau rêve ? Elle tendit la main et gratta les oreilles du cochon quelques instants ; l’intéressé accueillit le geste avec un contentement bien visible.

Aucun doute. Il était bien là, en face d’elle.

« Vous êtes venu me sauver, hein ? » dit-elle avec un faible sourire. Elle eut un petit rire triste et essuya ses joues mouillées. « C’est gentil, mais je sais pas comment je vais me tirer de là, cette fois-ci… Et même si je sors, le Geôlier me battra encore. Si seulement j’avais ma massue…

— Grouik », la rassura Monsieur Cochon.

La gamine se rassit. Elle n’en revenait toujours pas. Peut-être le désespoir lui faisait-il voir des choses ? Et quand bien même Monsieur Cochon l’avait suivie depuis les égouts : que pouvait faire un cochon face à un cage d’acier ?

« Mais vous êtes pas n’importe quel cochon, vous, pas vrai ? souffla-t-elle.

— Grouik », répondit humblement l’intéressé.

Le regard de Cody tomba sur le lourd cadenas. Pas de crochetage possible, cette fois-ci : le Geôlier lui avait vidé les poches avant de l’enfermer.

« J’ai eu tort, Monsieur Cochon… soupira-t-elle, la mine sombre. Venir à la Tour était une mauvaise idée. On m’avait pourtant avertie. Les gens, les soldats… et même Maman.

— Grouik, compatit le cochon.

— Maman… Elle doit être morte d’inquiétude. Ou… Ou plutôt furieuse contre moi. J’espère qu’elle me pardonnera. J’espère qu’elle m’aimera encore, quand je rentrerai. Si je rentre un jour… »

Un rire nerveux la secoua. Elle caressait le crâne du cochon sans s’en rendre compte. En réponse, celui-ci collait sa tête contre sa jambe. Tous les cochons étaient-ils aussi affectueux que celui-ci ? Cody n’en savait rien : c’était le premier qu’elle rencontrait de toute sa jeune vie.

L’évidence la frappa alors comme un coup de poing à l’estomac. Elle se redressa d’un bond, le souffle court et les yeux ronds.

« Mais… Comment êtes-vous entré dans la cage ? souffla-t-elle à l’animal assis sous son nez depuis près d’une minute. Comment… ?

— Grouik », répondit le cochon, laconique. Il s’autorisa même un clin d’œil complice.

Le cœur battant, Cody se redressa et fit la tour de sa cellule, tirant sur chaque barreau et guettant la moindre faiblesse.

Elle fit alors volte-face et fixa intensément le cochon. Il lui renvoya son regard. D’abord, les égouts, ensuite la prison, maintenant la cage…

« Je le savais… Vous êtes un cochon magique !

— Grouik ! » dit-il avec enthousiasme.

Une ombre apparut sur le front de Cody. Prise d’un terrible doute, elle s’accrocha aux barreaux et cria à travers :

« Samson ! Le cochon… Il est…

— Zzzz… répondit Samson depuis l’obscurité.

— Il n’est pas normal ! C’est pas un cochon comme les autres ! Il est… »

Elle se retourna. Le mystérieux animal avait disparu. Volatilisé. Elle lança un regard circulaire ; sa cellule était vide. C’était à n’y rien comprendre.

« Samson ! Le cochon, il s’est encore évaporé !

— Ronfl… » fut la seule chose que Samson trouva à dire.

Cody croisa les bras, la moue aux lèvres. Bien sûr, nul ne pouvait la voir, mais jamais elle ne se priverait d’afficher ostensiblement sa bouderie. Comment Samson pouvait-il dormir dans un moment pareil, maintenant qu’elle avait découvert un cochon magique ?

Sous ses sourcils froncés, ses yeux inspectèrent de nouveau les environs. Où avait-il pu aller ? Et comment pouvait-il se déplacer ainsi ? Était-il une sorte de mage ? Un druide transformé en cochon ? Ou bien un dieu cochon qui venait en aide aux gens ?…

À moins que…

« Grouik ! » l’interpella une voix dans son dos. Cody se retourna. Monsieur Cochon l’observait d’un air roublard. Elle le considéra avec méfiance et fit quelques pas en arrière. À travers l’obscurité, la gamine réalisa qu’il tenait quelque chose dans sa gueule.

« Mais ?… Mais c’est ma massue ! Vous m’avez rapporté ma massue, Monsieur Cochon ! »

Le cochon lâcha la dragonne de l’arme et déposa son postérieur galbé sur le sol avec la plus grande des noblesses. Puis il releva la tête et déclara, solennel :

« Grouik. »

Cody se jeta sur lui pour le serrer dans ses bras.

« Merci, Monsieur Cochon ! Merci, merci ! Vous êtes le meilleur cochon du monde ! »

L’animal détourna la tête. Malgré la pénombre, Cody le vit distinctement rougir. Elle ramassa sa gigantesque massue et la soupesa des deux mains. Un franc sourire illumina son visage.

« Coucou, toi, souffla-t-elle en affermissant sa prise. Tu m’as manquée. »

Puis elle fit mouliner l’arme pour gagner de l’élan et fit sauter la porte de ses gonds d’un seul coup. Le cadre heurta le mur opposé avec un tel fracas qu’il parut secouer la caverne entière. Aux cris de terreur des prisonniers s’ajoutèrent soudain les aboiements de Samson.

« Cody ! Qu’est-ce qui se passe ? »

Cody jeta un regard par-dessus son épaule. Comme elle s’y attendait, son sauveur rose et dodu s’était déjà volatilisé.

« Merci encore, Monsieur Cochon ! » lança-t-elle le nez en l’air, au cas où il serait en train de survoler l’endroit à l’aide de ses pouvoirs magiques.

Sans perdre de temps, elle s’élança en direction de la cage commune et démolit l’ouverture sans effort. À son approche, les prisonniers coururent se réfugier à l’intérieur de leurs huttes. Seul Samson boita à sa rencontre, heureux de la retrouver.

« Bravo, Cody ! Mais… Tu as récupéré ta massue ?

— C’est Monsieur Cochon qui me l’a rapportée ! Avec elle, je suis sûre de pouvoir battre le Geôlier !

Monsieur Cochon ?

— On en reparlera plus tard. Il faut faire sortir les prisonniers ! Tu m’as dit qu’il y a une autre sortie pas loin d’ici ?

Eh bien… J’ai vu le Geôlier sortir par le fond et revenir avec des prisonniers fraîchement capturés. J’en déduis qu’il existe un second accès à cette grotte. »

Samson laissa échapper un jappement de douleur ; il s’était reposé sur sa patte blessée sans s’en rendre compte. Cody leva les bras pour l’empêcher de se relever.

« Reste ici, mon Samson ! Les prisonniers sortiront tous seuls. Dis-leur de se regrouper près de la sortie. Je reviens vite !

Tu reviens ?… » Samson craint sa réponse avant même qu’elle ne la formule. « Je n’aime pas ça, Cody. Ce Geôlier est terriblement costaud. Et avec ma mauvaise patte, je ne peux même pas te prêter main-forte… C’est un grand risque, que de retourner l’affronter alors que nous pourrions nous échapper sur-le-champ.

— Je dois récupérer mes binocles, insista la gamine, et lui botter le derrière une bonne fois pour toutes !

J’imagine qu’il n’y a pas de moyen de te dissuader d’y aller… »

Les yeux bleus du Cane Corso détaillèrent son visage. Alors, la suspicion les quitta, remplacée par la détermination.

« Tu peux y arriver, Cody. Mais reste prudente. Pas de risques inutiles.

— T’inquiète pas, mon Samson ! Je risque rien. C’est moi, la plus forte. »

Il esquissa un sourire. Décidément, il aimait cette gamine.

« C’est toi, la plus forte, approuva-t-il. De mon côté, je m’occuperai des prisonniers. Une dernière chose, Cody. Mon épée… Le Geôlier me l’a prise. Peux-tu la ramener ? C’est très important pour moi.

— Pas de problème ! Tu peux compter sur moi.

Très bien. Fais très attention.

— Oui ! Toi aussi ! »

Puis elle s’élança comme un boulet de canon, sa massue disproportionnée sur l’épaule.

II-7 : La maison
II-9 : Le carnage

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