VII-3 : La boutique

Le tintement d’une cloche et l’odeur de vieux objets l’accueillirent. Dans l’ambiance tamisée se dissimulaient des colonnes d’un indescriptible fatras. Leurs sommets disparaissaient vers les méandres d’un plafond dont on ne pouvait que supposer l’existence. Ézéchiel (celui-là même que nous connaissons) était penché sur un livre de comptes, le front plissé et la mine sombre. Enfin, encore plus sombre que celle qu’il arborait d’ordinaire.

Par-dessus le comptoir, il vit un groupe de boucles blondes se dandiner jusqu’à lui. Il ôta ses lunettes de vue et se frotta les yeux.

« Dégage d’ici, microbe. Je suis pas d’humeur à jouer les nounous. »

Pour toute réponse, Cody déposa une tasse de café sous son nez. Son index remonta brièvement pour ajuster la tasse sous son angle le plus engageant.

« Moué… J’imagine que tu peux rester un peu, alors. Mais tiens-toi tranquille, hein ?

— Gruik, dit Roger.

— Cody… T’as pas ramené une de ces saucisses sur pattes dans mon magasin, j’espère ?

— Qui, moi ? Mais pas du tout ! C’est moi qui ai dit gruik. J’apprends la langue des cochons. Gruik, gruik, gruik ! »

Ézéchiel préparait un regard mauvais, quand l’odeur du café capta son attention. Cody profita de la diversion pour sautiller vers le râtelier d’armes, l’œil avide et curieux.

Le forgeron porta à ses lèvres un liquide noir comme l’encre et risqua une gorgée. Une déferlante de sensations grisantes s’engouffra dans son corps. C’était comme boire du bonheur liquide. Le goût était somptueux. La température, brûlante et idéale, pour lui. Une pure merveille.

Le vieux forgeron s’empressa de chasser l’air ahuri de son regard. Il vérifia que Cody n’avait rien vu. Tout allait bien : elle faisait des grimaces au reflet que lui renvoyait une grosse cuirasse.

« Bof. Pas trop mal, marmonna-t-il. Où est-ce que tu as trouvé ce café ?

— Il est bon, hein ? C’est du café magique.

— Hein ? Comment ça, magique ?

— Magique, vieux bonhomme ! On est dans la Tour de la Sorcière ; après tout ce qu’on vu, tu vas quand même pas me dire que du café magique te surprend ! Si ? »

Elle tourna vers lui ses yeux azurés. Ézéchiel soutint son regard, se fendit d’un rictus et vida sa boisson. Puis, il lutta désespérément contre les frissons de plaisir lancés à l’assaut de son échine. Lorsqu’il reposa la tasse, un porcelet grassouillet assis sur le comptoir le dévisageait.

« Qu’est-ce que t’as, toi ? Tu veux mon portrait ?

— Gruik, rétorqua Roger sans ciller.

— Hé ? Je rêve ou cette graine de bacon vient de m’insulter ?

— Oh, Roger ! s’indigna faussement Cody. Je t’avais pourtant dit de rester à l’auberge. Méchont cochon !

— Gruik, se défendit Roger avec flegme.

— Roger… ? » répéta Ézéchiel, éberlué. Il secoua douloureusement la tête. « Écoute, microbe, j’ai du travail. Alors, quoi que tu aies à dire, parle vite. »

La gamine attrapa le porcelet potelé dans ses bras. L’instant d’après, ce dernier s’était déjà évaporé.

« Samson, Madame Cochon et moi on doit repartir. À l’auberge, on nous a dit que la Sorcière est retournée dans les Étages supérieurs. Alors, on n’a pas de temps à perdre ! Il faut qu’on monte au Quatrième. »

Le Brise-tronche scruta le fond de la tasse avec une pointe de tristesse.

« Et pourquoi elle exaucerait ton souhait maintenant, alors qu’elle vous a massacrés la fois dernière ?

— J’y ai réfléchi et c’est simple : on n’est pas morts. »

Ézéchiel ouvrit la bouche pour répondre, mais se contenta d’un haussement d’épaules. Par ailleurs, la vision de Roger escaladant une pile de livres colossale le laissait sans voix.

« Si elle avait vraiment voulu se débarrasser de nous, reprit Cody, elle nous aurait tout juste téléportés dans l’espace. Ou dans un rocher. Ou je sais pas ! Elle avait mille façons de nous tuer. Je pense donc qu’elle a voulu nous punir. À présent, on est quittes. Donc… »

Ses mots se perdirent dans l’obscurité de la boutique. Le forgeron rangea son registre dans un tiroir. Quelque chose de froid et d’humide effleura alors son oreille ; il tourna la tête et adressa un regard noir au porcelet sur son épaule. L’intéressé le lui renvoya.

« Fais ce que tu veux, microbe. Ce sont pas mes oignons. Mais je t’aurais prévenue, hein. Je la connais, moi, la Sorcière ! Si votre dernière rencontre t’a pas convaincue que tu avais à faire à une saloperie, eh bé… Je peux plus rien pour toi.

— Mais c’est la Sorcièreuh ! insista Cody. C’est elle, qui réalise les rêves. Dans le royaume extérieur, son nom est synonyme d’espoir. Je peux pas croire qu’elle soit si cruelle !

— Cruelle ? Nan. Simplement assez dérangée pour transformer un bout de chou comme toi en pièces détachées. Et j’ai été assez bonne poire pour recoller les morceaux la première fois, mais t’auras pas de deuxième chance. »

Aux mots bout de chou, les joues de Cody rosirent. Ézéchiel chassa Roger de son épaule, puis vint se planter devant une des vitrines de la boutique.

« Le Quatrième sera bientôt détruit. Faut pas t’y trouver quand ça arrivera. Tout l’Étage sera expédié dans les Limbes… Et je parle pas d’un aller simple dont tu pourras revenir les mains dans les poches, nan : quand c’est la Sorcière qui t’envoie là-bas, tu tombes de l’Étage et tu te facasses la gueule en bas. N’espère pas y survivre, à moins de te faire pousser une paire d’aile. Attends plutôt que la Sorcière ait agi, avant de continuer.

— Je peux pas attendre. J’ai déjà perdu trop de temps et ma Maman n’en a plus beaucoup, du temps. Je dois trouver la Sorcière au plus vite ! »

Le regard d’Ézéchiel se perdit dans la contemplation des objets, de l’autre côté de la vitrine : pour la plupart de précieuses reliques récupérées à travers la Tour. L’oubli nappait leur utilité depuis fort longtemps, mais les savants de Port-Marlique parvenaient toujours à percer leurs secrets tôt ou tard : armes redoutables, sources d’énergie ou artefacts magiques aux propriétés de légende… Ézéchiel avait le flair pour dénicher les objets les plus recherchés. Si le métier de chasseur de trésor s’apparentait bien souvent à celui de pilleur de tombes, le forgeron et ses doubles avaient élevé la profession au rang de discipline. La notoriété de sa marchandise n’était plus à prouver.

Pirates et notables de Port-Marlique en raffolaient donc, et le rétribuaient rondement pour ses trouvailles récentes, quand bien même ils ignoraient jusqu’à son usage.

Plongé dans ses pensées, il n’avait pas remarqué que Roger avait regagné son épaule.

« Et une porte ? proposa Ézéchiel. Maintenant que tu arrives à ouvrir des portes entre les Étages, tu pourrais pas te rendre directement au Cinquième ? »

Cody secoua ses boucles blondes.

« Ça marche pas. Je n’maîtrise pas bien ce pouvoir. Pour ouvrir une porte, je dois voir l’endroit où je veux aller dans ma tête et je sais pas à quoi ressemble le Cinquième Étage. »

Cette réponse laissa le forgeron songeur. De mémoire, seule la Sorcière pouvait percer de telles brèches à travers les Étages. Elle et les lutins dévoreurs de mondes, également ; mais ces derniers n’étaient qu’une singularité. Nul ne pouvait franchir les Étages autrement que par les portes qu’ouvrait la Tour selon son bon vouloir. Même les plus puissants mages de Port-Marlique ne savaient qu’effleurer les barrières entre les mondes. La prouesse de la gamine tenait de l’inexplicable.

Du miracle, aurait-il dit. Il l’observa du coin de l’œil. Quels dons tu nous caches encore, microbe ?

Cody surprit son regard et enchaîna :

« Alors ? Tu m’aides à trouver le Quatrième Étage ? »

La poitrine musculeuse d’Ézéchiel se gonfla pour amorcer un soupir. Mais il retint son souffle, comme s’il cherchait à contenir les mots amoncelés dans sa gorge.

« La porte se trouve sur les toits de la ville, céda-t-il. Pas loin du clocher du quartier est. Elle restera pas longtemps. »

Cody rayonna. Au sens propre comme au figuré.

« Ah, merci, vieux bonhomme ! Je te revaudrai ça, tu sais ?

— J’espère bien, microbe », rétorqua Ézéchiel avec un sourire mi-figue, mi-raisin.

Elle s’éloigna d’un pas gai, Roger sur les talons. L’avorton s’offrit même le luxe tirer la langue avant de filer dans l’entrebâillement.

Ézéchiel ferma les yeux, mais ne put empêcher ses sourcils de se dresser sur son front. Il en avait vu d’autres.

VII-2 : Zend
VII-4 : Le poussin

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