III-2 : Kolbert

Les matelots braquèrent leurs armes et Cody se ramassa sur elle-même (quant à Monsieur Cochon, personne ne l’avait vu se faufiler derrière le capitaine pour le surprendre).

Mais d’entre-tous, Samson fut le plus rapide. Il lâcha Fabio, dégaina son épée avec sa gueule et la planta dans le bois d’un seul mouvement.

Y voyant-là un signe d’agression, les pirates ouvrirent le feu dans un concert d’explosions. Leur pluie de balles s’écrasa contre la bulle dorée matérialisée au milieu du pont.

Kolbert leva le bras pour se protéger de la lumière aveuglante du bouclier. De l’autre côté, ses hommes l’observaient avec des yeux ronds. Ce n’est qu’alors qu’il réalisa qu’il se tenait à l’intérieur de la bulle, soit du mauvais côté.

« D’la magie ! s’extasia Cody, les yeux levés vers le dôme. T’es magicien, Samson ? »

Samson ne répondit pas, trop occupé à bondir sur le capitaine. En un instant, l’avait plaqué au sol, une patte massive appuyée sur la cage thoracique du malheureux. Ce dernier fit une tentative pour saisir son arme ; Samson l’en dissuada d’un claquement de mâchoires à quelques centimètres de son nez.

« Sale cabot, grommela Kolbert. Je menacerais bien de te transformer en pantoufles, mais je ne suis pas vraiment le mieux placé pour cela.

Il est encore temps de discuter calmement, capitaine Kolbert », gronda Samson.

La surprise de Kolbert fut telle qu’il se serait littéralement étranglé dans sa barbe si Samson ne l’avait pas maintenue en place.

« … un chien qui parle ? »

Au même moment, la bulle d’or s’estompa, au grand dam de Cody. Conscient de leur soudaine vulnérabilité face aux pirates, Samson souleva leur chef par le col et le tint devant lui en guise de bouclier. Sa taille ne l’empêchait pas d’être une cible ; toutefois les pirates savaient que la moindre maladresse coûterait la vie à leur chef.

Les mains agrippées au museau du Cane Corso, le chef des pirates le fixait d’un regard interdit. L’espace d’un instant, Samson vit venir l’ordre de la mise à feu. Il se décala afin de cacher Cody et Monsieur Cochon derrière son immense carrure…

Contre toute attente Kolbert relâcha sa prise et partit d’un sincère éclat de rire. Cody et Monsieur Cochon échangèrent un regard, l’air de se demander s’ils avaient loupé la blague. Hilare, le capitaine tendit la main vers ses matelots perplexes et annonça d’une voix claire :

« Les enfants, le chien et moi avons beaucoup de choses à nous dire ! Pas de boucherie aujourd’hui. Ne vous souciez pas de moi. Allez jeter un œil à la cale et revenez me faire un rapport des dégâts. »

L’équipage campa sa position d’attaque jusqu’à ce que Samson dépose leur chef au sol. Les matelots hochèrent finalement la tête et s’éloignèrent à reculons, non sans jeter des coups d’œil méfiants par-dessus leur épaule.

Le capitaine Kolbert dépoussiéra ses vêtements et fit craquer ses vertèbres.

« Je n’apprécie guère tes manières, le chien, dit Kolbert malgré son sourire. Toi, ta fillette et ton cochon, vous vous introduisez clandestinement dans mon navire. Vous attaquez un de mes hommes ; pas le meilleur, mais un des miens tout de même. Vous m’humiliez devant mon équipage. Vous devriez déjà être en train de sombrer dans la mer de nuages.

« Mais je reconnais que tu as du cran. Et du cœur. Je t’ai vu faire. Tu n’hésites pas à t’exposer et à te rendre vulnérable pour sauver les tiens. Tu es loyal. Ça m’étonne pas, venant d’un chien…

J’ignorais l’affinité des pirates pour cette vertu… » murmura Samson, sceptique.

Sa méfiance décrocha un haussement d’épaules à Kolbert.

« Il est vrai qu’on a mauvaise réputation. Et je ne vais pas te baratiner : nous autres, on agit parfois salement. Malgré tout, l’esprit de groupe est ce qui nous soude à ce navire. Sans solidarité ni abnégation, on coule. C’est comme ça. »

Ils échangèrent un long regard. Les yeux de Cody allaient de l’un à l’autre, comme pour attraper leurs pensées au vol. Monsieur Cochon, voyant le danger passé, ronflait allègrement, renversé sur le dos et la langue pendante.

Kolbert hocha finalement la tête.

« Et puis, il est vrai que vous n’avez pas fait exprès de vous retrouver là. Je croyais cette porte scellée, depuis le temps. J’ai déjà averti la Sorcière que les pirates n’aimaient pas voir des inconnus débarquer dans leurs cales.

Et ? s’enquit Samson, intéressé. Ça n’a pas eu l’air de l’affecter ? »

Le capitaine haussa les épaules.

« Peu de choses l’affectent. C’est la Sorcière, après tout.

— Tu as parlé à la Sorcière ? s’exclama Cody. Tu la connais bien ? »

Kolbert lui accorda un regard surpris. Ses lèvres se tordirent en un sourire entre le rictus amusé et la grimace.

« Façon de parler, petite. Tout le monde la connaît, ici. Elle se rend souvent à Port-Marlique, la cité volante. Parfois, elle exauce les vœux des gens. Parfois, elle les renvoie au Premier Étage ou les transforme en poulet.

— Quoi ?! Mais pourquoi elle ferait une chose pareille ?

— Bonne question. Peut-être que ça la fait bien rire ? Va savoir… »

Cody se gratta la tête. Sous la surface de son crâne, le processus de réflexion fonçait à toute vapeur vers sa conclusion.

« Samson, il faut trouver cette ville !

Il le faut, approuva Samson. Capitaine, j’imagine que vous avez bonne connaissance de Port-Marlique ? »

L’intéressé haussa les épaules.

« Tout le monde connaît Port-Marlique. C’est le centre politique et commercial de l’Étage.

— Alors emmène-nous, capitaine ! S’il te plaît », ajouta la gamine en se parant de son sourire le plus adorable.

Un rire sec secoua Kolbert. Ses yeux clairs pétillaient sous sa barrière de sourcils bruns.

« Nous sommes des pirates, pas des passeurs. Quel intérêt pour nous d’y emmener les touristes ? Cela étant… »

Il se gratta pensivement la barbe, un sourire de renard aux lèvres.

« Je pourrais vous emmener là-bas, oui. Ce qui signifie que vous auriez alors une dette envers moi. Un service à me rendre… Vous comprenez que si vous voulez faire affaire, vous me devez une preuve de bonne foi. Histoire de me montrer que vous êtes un peu plus que de simples squatteurs de passage.

C’est juste, approuva Samson. Mais qu’est-ce qu’un capitaine d’équipage peut bien vouloir de voyageurs comme nous ?

— Ça change quelque chose ? répliqua Kolbert.

— Moi, je veux aller à Port-Marlique, intervint Cody. Alors, demande-nous, cap’taine. On fera ce que tu demandes, on n’a pas peur, nous ! Pas vrai, Monsieur Cochon ? »

Au même moment, au fin fond d’un univers onirique générée par le bouillonnement de neurones porcins, Monsieur Cochon donnait la chasse à un troupeau de carottes sur pattes.

« Voyez-vous, reprit le capitaine Kolbert, les malfrats qui nous ont tirés dessus tout à l’heure l’ont fait exprès. En dépit de toutes les conventions de cesser-le-feu de la Guilde des Pirates, ils ont soigneusement visé, tiré et inventé la première excuse qui leur passait par la tête pour prétendre un accident. Et c’est déjà la troisième fois cette semaine.

— Boup ! lâcha Cody, les joues roses. Pourquoi ils font ça ?

— Leur capitaine leur en a donné l’ordre. Hayex est un vieux requin. Notre navire quadrille la même zone que lui depuis quelques jours et notre présence lui déplaît, car il veut s’assurer d’aborder tous les marchands des environs.

« Son galion pourrait nous pulvériser en un instant, mais c’est un couard : il sait quelles sanctions la Guilde ferait tomber sur lui. Alors, il a pris l’habitude d’endommager notre navire. Pas assez pour nous couler, mais suffisamment pour nous clouer sur place. Et sitôt que nous réparons les dégâts, le revoilà au galop, prêt à nous saboter de nouveau !

— Pourquoi pas contre-attaquer ? Il faut pas se laisser faire, cap’taine ! »

L’enthousiasme de Cody nourrissait le sourire du capitaine.

« Notre bateau ne fait qu’un dixième du sien. Nous ne pouvons rien contre lui ; et quand bien même, c’est précisément ce qu’il attend. Riposter, c’est lui offrir l’excuse de nous couler pour de bon. Il n’aura plus qu’à prétendre à la légitime défense devant la Guilde.

Et évidemment, qu’un navire comme le vôtre s’en prenne à un galion de dix fois sa taille ne surprendra personne… » murmura Samson, songeur.

Les yeux de Kolbert pétillèrent dans sa direction. Difficile de déterminer ce que masquait ce sourire mi-amusé mi-moqueur.

« La Guilde se fichera de savoir qui a commencé. Seul le résultat compte. Et c’est là que vous intervenez. Je veux que vous couliez son rafiot qu’il nous laisse la paix une bonne fois pour toutes. »

Un silence gênant se hasarda vers eux, avant de comprendre que ce n’était pas le meilleur moment pour s’interposer. Il s’en fut donc embêter quelqu’un d’autre, avec la promesse de revenir plus tard.

« Rien que ça ? s’enquit alors Samson. Vous ne manquez pas d’air, capitaine.

— Et vous, vous manquez de choix : vous voulez rejoindre Port-Marlique, oui ou non ? Voilà mon prix ; si trouver la Sorcière importe à vos yeux, vous vous en acquitterez. Évidemment, je vous laisse le choix de la méthode…

— On va attaquer un bateau pirate ? Coooooooool, se réjouit Cody.

— Nous vous fournirons tout le support nécessaire, affirma le capitaine à un Samson sceptique. Mais en aucun cas l’attaque ne pourra remonter jusqu’à nous. Je veux une approche chirurgicale, intraçable. J’insiste là-dessus.

Et bien sûr, nous avons votre parole que vous nous emmènerez à Port-Marlique une fois la mission accomplie. »

Le capitaine Kolbert leur adressa une mimique malicieuse.

« Bien sûr ! Parole de pirate. »

III-1 : Les pirates
III-3 : Monsieur

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