IX-9 : L’hideux chevalier

Au même moment, loin sous la surface, Opaline errait dans les tréfonds de souterrains oubliés des hommes et honnis des dieux. Elle avançait prudemment, bien que ses yeux de goule lui permissent de percer l’obscurité la plus épaisse.

Une lourde porte de bronze émergea des ombres, haute et carrée comme un Surveillant. Opaline en crocheta la serrure avec dextérité, et l’ouvrit sur la plus sinistre salle qu’elle ait vue depuis longtemps. Les murs étaient lisses, gris, barbouillés de taches sombres peu équivoques, et munis de chaînes ainsi que de fers rouillés.

Et là, entravé à un grand X de bois souillé, reposait un chevalier revêtu d’une armure cabossée.

Opaline le fixa d’un regard circonspect. Jusqu’à ce qu’une voix ne retentît à l’intérieur :

« Oh, oh. Une fouineuse. Quel bon vent vous amène, jeune amie ? »

Il avait prononcé ces mots sur le ton le plus décontracté du monde. Opaline le détailla, perplexe.

« Vous êtes plutôt amical, pour quelqu’un d’attaché dans une prison à torture », s’entendit-elle dire.

Elle fronça les sourcils, incertaine de ses propos, et reformula :

« Vous êtes plutôt attaché, pour quelqu’un d’amical dans un piston à tortues. »

Pas mieux, grommela-t-elle intérieurement. La phrase sonnait bien dans sa tête mais semblait n’avoir aucun sens une fois prononcée.

« Je suis amical envers tout un cochon, ma chère, répondit le chevalier. Vous êtes ?

— Opaline. Et vous ?

— JE NE SUIS QUE LA MAIN DES DIEUX », hurla soudainement la voix.

Opaline se recula, les yeux arrondis par la surprise.

« LA MAIN DES DIEUX, répéta le prisonnier. LA MAIN DES DIEUX § DES DIEUX §§ »

La roublarde cilla, soufflée parce qu’elle entendait. La véhémence de son interlocuteur se faisait telle que les simples points d’exclamation ne suffisaient plus à qualifier son intonation.

« DIEUX DES DIEUX DES DIEUX DES DIEUX DES », scandait le chevalier.

Il s’agitait tant et si bien que son casque s’effrita en miettes. En dessous, un visage atrocement mutilé darda ses yeux jaunis sur Opaline. La poitrine soulevée par un haut-le-cœur, elle tenta de se détourner ; mais Dust lui colla son canon sur la tempe.

Elle lui jeta un regard noir. Si seulement elle pouvait lui arracher son sourire narquois du visage à coup de massue !…

Elle parcourut la pièce à la recherche d’une telle arme. Celle de Cody traînait justement au sol — quelle chance ! Opaline l’empoigna à deux mains et tira de toutes ses forces et…

Rien à faire. L’arme demeurait rivée à la pierre. Comment cette morveuse pouvait-elle soulever un truc aussi lourd ?

Elle réitéra sa tentative et ne parvint qu’à décrocher les rires de l’assemblée. Partout autour, des gens s’esclaffaient, se claquaient les cuisses, la pointaient du doigt.

Dust abaissa son arme. Un sincère regret se lisait dans son regard.

« Opaline… murmura-t-il, la gorge sèche. C’est déjà l’heure de mourir ?

— C’est l’heure de mourir ? » répéta-t-elle.

Pour une mystérieuse raison, sa réponse déclencha une nouvelle vague d’hystérie chez le public. Sur son trône, l’hideux chevalier se tenait les côtes, incapable de respirer, le corps enflé à force de rire.

Ses éclats achevèrent d’agacer Opaline. Elle arracha enfin la massue au sol et la brandit au-dessus de sa tête.

« C’est l’heure de mourir, Palouf ! »

Loin de paraître inquiété, le chevalier sans nom nommé Palouf releva son visage difforme.

« DUST EX MACHINA », clama-t-il.

Dust fit feu. Opaline se sentit chuter à une vitesse affolante à travers un puits sans fond.

« Opaline ! s’écria Samson. Par ici ! »

Trop heureuse de s’arracher à ce cauchemar, Opaline parvint à se rétablir et suivit le roi déchu vers une porte dérobée. À peine l’eut-il ouverte qu’un chevalier en armure de feu le pourfendait de son espadon. La poitrine marquée d’une blessure béante, Samson s’allongea au sol, le geste lent et le regard calme, comme si tout s’alignait dans la suite logique des événements.

Le chevalier l’enjamba, victorieux. Tandis que les flammes de son armure s’apaisaient, Opaline réalisa que ce n’était pas un chevalier.

C’était elle-même.

« Madame Cochon ! s’écria-t-elle. À moi ! »

Mais Madame Cochon ne vint pas à son secours. Sa jumelle meurtrière haussa les épaules, dégaina son arbalète et se la posa sous le menton. Le carreau lui transperça la boîte crânienne, et elle mourut avant d’avoir touché le sol.

Depuis l’emplacement du jury, Roger applaudit de ses petits sabots et leva une pancarte bien haut au-dessus de sa tête.

Elle affichait « Grouiq ».

« Mouais, grommela Ézéchiel, un cigare coincé dans le nez. Pas mal.

— Peut mieux faire, ajouta un de ses doubles, presque aussi âgé que le Vénérable.

— Je dirais même plus : peut faire mieux, renchérit un autre à la moustache flamboyante.

— Quand est-ce qu’on mange ? s’enquit un quatrième.

— J’aime les cochons », déclara un inconnu de passage.

Furieuse, Opaline lui décocha un carreau en plein visage et fit demi-tour. Elle manqua de buter sur Cody, plantée juste derrière elle. La gamine la fixait, l’air courroucé et la mine sombre.

« Tu es méchante, grogna-t-elle. Méchante ! »

Opaline vit peine la gigantesque massue la couvrir de son ombre. Le choc l’aplatit comme une crêpe — mais étrangement, elle ne ressentit aucune douleur. Tout juste une vibration sourde, le long de ses bras jusque dans ses os.

Le plafond aussi vibrait. Opaline ouvrit les yeux, l’esprit toujours empêtré dans les lambeaux du songe. Elle n’eut guère le temps de se questionner sur la bizarrerie de ce rêve que de nouveaux tremblements s’emparaient de sa cellule.

Elle se passa une main sur le visage. Quoi, encore ?

Le dos endolori par son matelas inconfortable, elle s’assit et scruta la pièce de son regard perçant. Les secousses s’étaient tues. Elle demeura ainsi dans l’ombre, les sens en alerte, guettant le moindre signal. Une ultime et brève vibration retentit quelques instants après. Les minutes suivantes — ou fussent-ce des heures ? — s’écoulèrent, silencieuses et obscures.

Opaline se gratta la tête. Thynaël avait bel et bien promis de statuer sur son sort sans tarder, et elle s’était résolue à attendre sans faire trop de vagues. Quitte à lui filer entre les doigts si la décision de l’Architaire n’allait pas en son sens.

Or voilà qu’il se faisait désirer, et si Opaline ignorait l’origine de ces tremblements, il y avait fort à parier que leur cause devînt une des principales préoccupations des frères rouges. Leur violence avait de quoi menacer tout le domaine, quels que fussent les dieux vénérés par ses occupants.

Opaline pouvait bien patienter quelques heures — mais moisir ici sous prétexte que ses geôliers avaient mieux à faire ?… S’ils ne pouvaient pas statuer sur son cas, elle le ferait par elle-même.

« Bon, murmura-t-elle à la pénombre. Assez rigolé. »

Elle se redressa sur ses jambes, fit craquer ses jointures et s’attela à son évasion.

IX-8 : Le chevalier gris
IX-10 : La grosse pierre

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