IX-8 : Le chevalier gris

Il fut une époque où les choses étaient simples. Lisses. Parfaites.

Une époque où le monde se résumait à la chaleur d’un foyer et l’amour d’une famille. Une époque bénie, chérie et lumineuse.

Il n’en restait aujourd’hui plus que des cendres.

Notre héros dressa sa puissante carrure au-dessus des ruines fumantes du monastère. Un calme tout relatif y régnait – le même calme qui succède à une bataille entre deux armées.

Entre mobilier détruit, pierre calcinée et corps broyés, seuls subsistaient les cris d’agonie de quelques survivants. Ici, un frère rouge errait désorienté, le visage barré d’un gouffre sanguinolent si large qu’il paraissait avaler ses traits. Là, un autre se tenait prostré dans un coin, étouffant ses sanglots entre ses mains. Non loin gisaient les innombrables cadavres de ses camarades tombés – et tombés pour quoi ?

Vaste question, murmura intérieurement notre rôdeur solitaire. Le déferlement de violence causé par l’affrontement entre la Sorcière et Cody n’avait pas seulement réduit en miettes des décennies de labeur, d’espoirs et de dévotion, non – il avait abîmé l’Étage de façon irréversible, balafré à l’en rendre méconnaissable.

Lui, qui pourtant avait traversé de nombreux conflits, survécu à moult batailles et croisé quantité de dangers mortels au cours de sa longue carrière, ne s’était jamais complètement habitué aux horreurs de la guerre. Mais avec l’expérience, un baroudeur tel que lui apprenait à gérer sa propre sensibilité à la souffrance d’autrui – a fortiori lorsqu’elle s’offrait dans sa dimension la plus absurde, comme à présent.

Une précaution bien antipathique, mais nécessaire. L’intérêt d’une cicatrice est d’endurcir le corps, non d’y ajouter un point faible.

Sur sa route, il rencontra un frère rouge salement blessé à la tête, le regard noyé par la douleur, allongé dans une mare de sang.

« À l’aide, implora-t-il. À l’aide, par pitié… »

Il est trop tard pour toi, pauvre idiot, songea notre implacable guerrier sans s’arrêter. Il ne pouvait sauver tout le monde. Il avait la carrure d’un héros – pas l’étoffe.

Un chevalier gris sans attache ni alignement. Oui, voilà ce qu’il était… Un homme fier, libre et indépendant, qui ne comptait que sur lui-même afin de surmonter les bâtons que cette chienne de vie collait dans ses courageuses roues. Un battant, un débrouillard-né, gladiateur jeté au beau milieu de l’arène impitoyable de l’existence et luttant jour après jour, conscient que chaque instant pouvait être le dernier, que la frontière entre la vie et la mort tenait de l’erreur d’appréciation, que les preux chevaliers ne vivent que dans les contes et que…

« Roger ? » lança un tas de débris qu’il venait de dépasser.

Notre preux porcelet – petit de taille mais grand de cœur – tressaillit. Ses errances l’avaient conduit aux bordures des ruines, là où gisaient les restes de l’ancien château.

« Gruik ? rétorqua notre vagabond des abysses.

– Par toutes les moustaches ! s’exclama la voix d’Ézéchiel. J’arrive pas à croire qu’on soit encore vivants.

– Gruik.

– Enfin techniquement, j’devrais être mort.

– Gruik !

– Ouais, ça aide, d’être immortel. Mais ça fait un mal de cochon !

– Gruik…

– Tu l’as dit, graine de bacon. Allez, aide-moi à sortir d’ici. »

Au mépris du danger, Roger s’enfonça sans hésitation à travers les débris encore fumants. De nombreux efforts et pas mal de jurons plus tard, Ézéchiel s’en extirpait, râlant et suffoquant.

Roger releva ses blessures d’un regard suspicieux. Une des oreilles du forgeron avait été emportée, sa barbe avait brûlé, un de ses yeux avait pris l’apparence d’une prune, son nez était brisé, son épaule droite cassée, et surtout, un long morceau de métal lui transperçait la poitrine de part en part.

Ceci mis à part, le forgeron paraissait bien portant.

« Gruik ? s’enquit Roger.

– Aussi mal que j’en ai l’air, grommela Ézéchiel. J’ai l’impression que Grouchon s’est assis sur moi.

– Gruik.

– Nan, je me retirerai ce truc plus tard. Je risque de pisser le sang si je m’y prends maintenant.

– Gruik !

– Surveille ton langage, mon lardon. J’ai beau être immortel, crois-moi que ça m’empêche pas de douiller.

– Gruik… »

Le porcelet potelé s’était hissé sur l’épaule de son compagnon et humait l’air saturé de désolation. Ézéchiel se mit en marche sans trop savoir quelle direction emprunter.

« Quel merdier… Ça va prendre des décennies pour tout reconstruire. Enfin, s’il reste quelqu’un de vivant pour reconstruire.

– Gruik, suggéra Roger.

– Oh, bon Grouchon, blêmit-il. Tu as raison. Cody ! je l’avais presque oublié, ce microbe. »

Instinctivement, le forgeron tituba en direction de la chapelle. Sa toiture rouge surplombait les ruines, les sublimant de sa couleur et de sa structure immaculées. Parvenu à son abord, le forgeron leva le nez et fronça les sourcils.

« Parmi tous les trucs des frères rouges, il fallait que celui-là réchappe au carnage. Et comment ça se fait, d’ailleurs ? Comment c’est possible ? »

Roger allait répondre, quand une forme attira son attention.

« Gruik ! » glapit-il, son petit sabot pointé au sol.

Interloqué, le forgeron suivit son sabot du regard et repéra un tas de vêtements. Le souffle court, il tituba aussi vite qu’il le put. Sa vue troublée discerna bientôt un ensemble de couleurs et de formes familières.

« Ces fringues… c’est bien celles de Cody !

– Gruik ! »

Quelque chose avait bougé. Le porcelet et le forgeron se raidirent, aux aguets.

Sous leur air ahuri, une petite chose s’arracha au tas de vêtements et rampa vers eux.

« Co… dy ? souffla Ézéchiel. Qu’est-ce que la Sorcière t’a encore fait ?

– Blbl », répondit Cody – ou tout du moins ce qu’il en restait.

Car en lieu et place de la gamine d’une dizaine d’années se trouvait un bambin, pas plus gros qu’un nourrisson, empêtré dans un tricot à rayures bleues trop grand, une paire de binocles pendant autour du cou.

Bébé Cody essaya de se lever, mais sa tentative se solda par une chute maladroite. Puis elle posa ses grands yeux azurés sur Ézéchiel et lui offrit un sourire radieux, quoiqu’édenté.

« J’y crois pas… » murmura Ézéchiel.

Il souleva le bambin par le col du tricot. Docile, Bébé Cody se laissa faire, occupée à jouer avec les quelques boucles blondes de sa chevelure clairsemée.

« Microbe… Tu me reconnais, au moins ? Dis quelque chose, n’importe quoi. »

Le regard de Bébé Cody s’illumina de ravissement. Le forgeron déglutit avec difficulté, anxieux et rassuré tout à la fois.

Alors, la gamine pointa un doigt boudiné sur Roger et babilla non sans un cheveu sur la langue :

« Cosson. »

IX-7 : La bulle
IX-9 : L'hideux chevalier

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