IX-7 : La bulle

À quelques lieues de là, le dernier cochon s’engouffrait dans la gueule grande ouverte de Grouchon. Ses enfants mis à l’abri, le dieu leva son divin Groin vers le ciel tourmenté. Il percevait le chaos se déchaîner par-delà les montagnes, violenter jusqu’au cœur de l’Étage, déchirer l’espace comme le combat de deux déités ivres de pouvoir et d’arrogance. Ce monde était passé de la splendeur à l’agonie en l’espace d’un instant, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne sombre à son tour parmi les Limbes.

Le titanesque cochon soupira et laissa choir sa carrure sur le sol de la forêt.

« Grouk », dit Grouchon, avant de retourner à sa sieste.

(é(oo)è)

La gamine battit des mains et des pieds en vain, happée tel un oiseau dans un cyclone. Le typhon exerçait son irrésistible attraction ; et partout autour, des pans entiers du paysage se détachaient, le monastère se décomposait, les montagnes s’effondraient par blocs et le sol se striait de crevasses béantes.

Mais Cody n’avait pas dit son dernier mot. Si elle avait longuement attendu sa nouvelle rencontre avec la Sorcière, elle s’était préparée à toutes les éventualités, y compris les pires.

À la vitesse de l’éclair, elle tira de sa poche une boule noire de la taille d’une pomme et la jeta en direction de la Sorcière. L’appareil siffla comme une balle de pistolet – de la taille d’une pomme, s’entend.

« Boum-badaboum ! » hurla Cody de tous ses poumons, à l’instant où l’objet franchissait les mâchoires du fantôme.

Obéissante, la bombe fit boum-badaboum.

Au vu et su du penchant naturel de la gamine pour la fabrication d’armes à l’efficacité démesurée, inutile de préciser qu’en conditions normales, la déflagration aurait probablement vaporisé le monastère – ou tout du moins de ce qu’il en restait –, la montagne, la lande, voire la Tour entière, le monde extérieur ainsi qu’un éventuel royaume de l’au-delà.

Mais dans quelque étrange dimension qu’elle eût lieu à ce moment-là, l’explosion ne dégagea qu’une brève et intense lumière pareille à un flash d’appareil photo. Un flash perceptible à travers tout l’Étage, qui éclaira jusqu’à ses entrailles et figea sa réalité. Le soleil interrompit sa course, outré par cette lueur venue concurrencer la sienne. L’univers désorienté tituba comme un homme ivre dans une bousculade et perdit la notion de son propre fonctionnement. Les horloges se déréglèrent, les boussoles s’affolèrent, les plants moururent sur pied, l’or se changea en roc, les êtres en gestation naquirent prématurément, toute chose propriétaire d’un estomac en rendit le contenu.

Puis, tel un cerf sur le point de se faire renverser et rattrapé par un réflexe tardif quoique salvateur, l’univers se reprit. La lumière s’en fut, et les couleurs, les formes et les ombres quittèrent timidement leur cachette. Elles rejoignirent la quiétude fébrile parmi les ruines du monastère ; et un à un, ayant senti la tempête passer, les survivants du carnage émergèrent à leur tour, fourbus et ensanglantés, l’œil hagard et les bras ballants, survivants mais pas vivants pour autant, pareils à des automates en bout de course.

Tous purent alors constater que là, au centre des ruines, parmi les vestiges du monastère, la chapelle blanche se dressait toujours. Intacte, immaculée, oubliée par la violence du carnage. Et plus encore : devant elle, devant tous, l’enfant que l’on appelait Cody faisait face à la frêle silhouette de la Sorcière. Son gardien d’éther vaincu, l’enchanteresse se tenait voûtée et tremblante, les bras entravés par sa camisole, les lèvres et le menton souillés de sang.

La Sorcière fit un pas en arrière, mais ses jambes ne la portèrent pas plus loin. Elle tituba et fut forcée de poser un genou au sol. Plus que jamais, elle avait conscience des regards rivés sur elle. En quelques minutes, les frères rouges avaient vu leur domaine réduit en poussière, toutes ces années de travail poussées vers le néant, et la plupart de leurs camarades emportés par la mort sans raison, dommages collatéraux d’un choc entre deux ego.

Mais parmi toutes les conséquences de cet affrontement, la plus stupéfiante demeurait celle que Cody formula assez fort pour que tout le monde l’entendît :

« Je t’ai battue, Sorcière. J’ai gagné. »

Ses mots flottèrent à travers les airs sans qu’aucun vent ne vint les emporter.

« Tu me dois mon vœu, reprit la gamine. Ressuscite ma sœur et Samson. »

La Sorcière ne broncha pas. Sourcils froncés, Cody se pencha afin de voir ce qui se tramait sous cette cagoule.

« Hé ! je te parle, Sorcière ! Tu peux rien contre moi, avec ta magie. Alors dépêche-toi d’exaucer mon vœu !

La magie n’a pas d’emprise toi, admit la Sorcière. Mais… »

La gamine haussa les sourcils et leva sa massue.

« Mais rien du tout ! Pour la dernière fois, exauce mon vœu, ou je t’écrabouille ! »

Avant d’avoir pu mettre sa menace à exécution, Cody fut frappée par un nouveau sortilège. Une sphère transparente pareille à une bulle de savon l’enveloppait déjà.

« Pfeu ! On vient de dire que ta magie sert à rien ! T’as vraiment rien dans la tête, vieille fille.

Vraiment rien », rétorqua la Sorcière.

Courroucée, Cody voulut bondir sur ses jambes. En vain.

Elle baissa un regard interloqué et constata que ses pieds ne touchaient plus le sol. La bulle grandissait à vue d’œil, et en elle, Cody ne pesait pas plus lourd qu’une plume.

Alertée par le danger et le petit sourire de la Sorcière, Cody porta la main à son grappin. Il n’y était plus. Elle baissa les yeux et réalisa qu’il flottait juste au-dessus du sol, à quelques mètres sous elle.

« Même toi, tu te conformes aux propriétés de ce monde. Tu n’es pas toute-puissante. »

Cody nageait comme un chiot sans trop de résultats. Ses mouvements ne produisaient qu’une faible impulsion, et la bulle grandissait tant et si vite qu’elle l’éloignait toujours plus du grappin.

Elle s’immobilisa tout à coup. Quelque chose avait changé, autre que l’absence de gravité.

« Je me sens bizarre… Qu’est-ce que tu fais ? »

Un fourmillement s’empara de ses membres. Elle tâta son bras engourdi. N’était-ce qu’une impression, ou sa main avait rétréci ?

« Je t’empêche d’être ce que tu es. Tu ne me nuiras plus, Cody. »

Cody se secoua la tête. Elle haïssait ce genre de parole cryptique, d’autant que ses idées se faisaient confuses. Les souvenirs s’y bousculaient sous toutes les formes : visages, sons, odeurs, goûts, autant de lignes, de couleurs et de sensations mobilisaient ses sens, submergés par les sollicitations à tel point que son propre corps lui parut diffus.

Pis encore ; loin de s’imposer à elle avant de retourner à leur place, ses souvenirs lui échappaient, un à un, comme si la Sorcière avait percé le réservoir sa mémoire.

« Arrête ça, souffla l’enfant d’une voix confuse. Arrête…

Tu n’as pas à t’en faire, Cody. Laisse-toi aller.

— Non, protesta Cody. Non ! Arrête ça, j’t’en supplie ! »

Mais la Sorcière n’arrêta pas.

IX-6 : Je suis Cody
IX-8 : Le chevalier gris

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