IX-6 : Le droit chemin

Le Vénérable frémit. L’agitation gagnait déjà le monastère en dépit de la jeunesse du jour. Réveillés par le raffut, des frères rouges erraient dans la cour, revêtus de robes de nuit rouges et de pantoufles rouges du plus bel effet. D’autres penchaient la tête par la fenêtre, leurs yeux arrondis à la vue du mur démoli. Mais les plus surpris d’entre eux demeuraient les privilégiés en position d’observer la Sorcière, en plein face à face avec une gamine à la tignasse blonde.

« Cody… vrombit la voix de la Tour. Tu as survécu.

— Ooooooh, tu en doutais ? Eh bien, sache un truc, vieille fille : j’suis beaucoup plus costaude que tu le penses !

Ah », lâcha simplement la Sorcière.

Cody fronça les sourcils et abaissa sa massue d’un air menaçant.

« Je t’ai trouvée, maintenant, clama-t-elle. Alors tu dois exaucer mon vœu. C’est comme ça que ça marche, pas vrai ?

Non. »

Cody lui répondit par un regard rond.

« Non ? Comment ça, non ?

Ce n’est pas comme ça que ça marche. »

La gamine cligna des yeux, la mâchoire décrochée. Elle paraissait avoir toutes les peines du monde à digérer l’information.

« Je t’ai trouvée, répéta-t-elle, tu dois exaucer mon vœu ! J’ai traversé toute la Tour pour te voir !

Je vois ton vœu, concéda la Sorcière. Mais tu es partie à ma recherche pour une tout autre raison. Je ne l’exaucerai pas. »

Cody demeura plantée sur place, abasourdie, incapable d’admettre ce qu’elle entendait. Puis son air se durcit, son visage vira au rouge et même le Vénérable recula face à sa colère.

« J’ai trop souffert pour que tu me refuses mon vœu ! s’écria-t-elle. T’as pas le droit de faire ça !

J’ai tous les droits », rétorqua la Sorcière.

La femme au fantôme fit mine de se détourner. Derrière elle, Cody secouait la tête avec violence, ses boucles blondes malmenées d’un bout à l’autre de son crâne. Elle serrait les dents si fort que leurs crissements se répercutaient jusque dans la cour — là où d’autres frères rouges élégamment chaussés ne cessaient d’affluer, portés par le courant de la curiosité.

« Pourquoi ?! hurla Cody. Tu te rends compte, de ce que tu fais ? J’ai rêvé jour et nuit de ce moment… J’avais tellement d’espoir ! Tu m’en veux encore pour ce qui s’est passé à Port-Marlique, c’est ça ?

—… à Port-Marlique ? répéta la Sorcière, désarmée.

— Tu ne te souviens même pas ! l’accusa la gamine. Tu ne te souviens même pas… »

Sa grimace de peine se mua en rage et sa massue s’écrasa au sol. Elle percuta une malheureuse pierre avec fracas ; des éclats tranchants volèrent dans tous les sens avec des sifflements stridents.

« Tu ne peux pas faire ça, asséna Cody. Tu vas ressusciter Capuche et tu vas ressusciter Samson et tu vas les ressusciter maintenant. Maintenant ! »

Amusée, la Sorcière se redressa de toute sa taille. De son regard fou, le fantôme semblait se délecter de la fureur de l’enfant comme d’un plat bien chaud.

« Tu es prétentieuse, Cody. Tu uses de tes dons de façon indigne et irréfléchie. Il est temps que quelqu’un te remette dans le droit chemin. »

Le colosse d’éther leva une main, de laquelle s’échappa une boule blanche. Son éclat fila comme l’éclair, toucha Cody de plein fouet, l’enveloppa d’une intense lumière, puis…

Puis plus rien. Le sortilège dissipé, Cody se tenait toujours debout, massue en main. À la différence que son sourire était de retour, plus goguenard que jamais.

« Tu perds vraiment la boule, vieille fille. Tes sorts ne me font rien, ça aussi, tu l’as oublié ? »

Le fantôme leva son autre main en guise de réponse. Au même instant, des chaînes noires pareilles à autant de reptiles sans tête jaillirent du sol, cernèrent Cody et enserrèrent ses chevilles, ensuite ses jambes, bientôt son torse et enfin sa gorge.

Làs, la gamine ne parut pas plus désarçonnée.

« Ah oui, je me rappelle de ces trucs ! Mais j’ai une surprise pour toi. »

Sans effort apparent, Cody se ramassa sur elle-même et s’étira brusquement. Loin de l’encombrer, les chaînes volèrent en éclats aussi sûrement qu’un vase de cristal chargé par un éléphant. Une brève mélodie dissonante, semblable à une pluie de métal, mourut emportée par le vent.

La Sorcière avait perdu son aura victorieuse. Même son fantôme avait baissé les bras.

Enhardie par ses exploits, Cody fendit les airs de moulinets bruyants et s’avança à pas mesurés.

IX-5 : La ligne droite
IX-6 : Je suis Cody

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