IX-6 : Je suis Cody

« Ressuscite-les, ordonna Cody. C’est la dernière fois que je le demande.

Non », s’obstina la Sorcière.

Le sourire de la gamine disparut.

« Bon. »

Fébrile, le Vénérable voulut s’interposer.

Puis le monde explosa.

Plus exactement : la gamine fendit les airs, la Sorcière se raidit, et des mains du fantôme jaillirent d’énormes geysers de lave. Cody les franchit sans paraître gênée et abattit son arme en plein sur le crâne de la frêle silhouette. Celle-ci broncha à peine, mais l’impact dégagea une onde de choc telle que le monastère entier s’ébranla. Une large fissure mordit le rempart et de gros blocs de pierre se détachèrent de sa surface. Quelques frères rouges moururent écrasés par leur chute, et nul ne leur prêta attention dans le chaos ambiant.

Maniant sa massue avec ferveur, Cody asséna deux nouveaux coups à la Sorcière ; deux coups de tonnerre qui éclatèrent aux alentours et heurtèrent le ciel. À chacun d’entre eux, le rempart se fissurait un peu plus et l’Étage entier vibrait d’un rugissement sourd. Les occupants du monastère avaient un aperçu de ce que ressentait une colonie de fourmis piétinée par un bulldozer, et si la structure du bâtiment tenait bon, l’intérieur se trouvait sens dessus dessous entre meubles renversés, tableaux décrochés, vaisselle brisée et murs fissurés.

La Sorcière esquiva un troisième coup et décolla du sol, dans une bourrasque d’air qui sonna comme un tir de canon. Cody la harponna avec son grappin (« Pouic ! ») et s’envola à sa suite. Les deux silhouettes disparurent à travers le ciel, et avec elles le chaos s’éleva par-dessus les nuages.

Ézéchiel se redressa quelques instants plus tard, une bosse violacée au sommet du crâne. La violence de l’affrontement avait eu raison du lustre, qui s’était pris d’amour pour sa pomme au point de lui tomber en plein dessus. Désorienté, il tituba parmi le capharnaüm de la forge. Les cris des frères rouges lui parvinrent aux oreilles avant qu’il n’ait eu le temps de glisser un œil par la fenêtre. Certains couraient se mettre à l’abri, d’autres fuyaient au contraire les couloirs du monastère. Un groupe tentait d’extraire un des frères, dont les deux jambes se trouvaient écrasées sous une dalle. Le malheureux hurla à la mort jusqu’à ce que ses compagnons, impuissants, fussent forcés de l’abandonner face à de nouveaux éboulis.

« Cody… murmura Ézéchiel. Qu’est-ce que t’as encore fait ? »

Il secoua la tête et scruta le rempart avec anxiété. À son soulagement, il repéra bien vite le Vénérable ; soufflé par l’air chaud des geysers, le vieillard se trouvait affalé sur le toit du bâtiment en contrebas, visiblement inconscient. Le cœur d’Ézéchiel se serra.

Il maugréa dans sa barbe et boita vers la sortie. Au passage, son regard tomba sur les instruments de mort que la gamine avait conçus pour Opaline : le terrifiant fouet mécanique ainsi que l’affreuse arbalète, tous deux hérissés de pics comme deux vilaines bêtes de métal. Il s’en empara avec un juron et s’en fut en direction des escaliers.

Les frères rouges se demandaient tout juste « mais que vient-il donc de se passer là tout de suite ? » qu’un nouveau remous secoua le ciel. La silhouette de la gamine – seule – perça les nuages, chuta et s’écrasa sur le sol de la cour.

Cody se redressait l’instant d’après, intacte, l’arme au poing et toujours prête à en découdre. La Sorcière la surplombait, impassible. Autour d’elles, les frères rouges détalaient, loin de ces deux monstres dont le sillage n’était que destruction.

« Tu es plus costaude qu’avant

— Et t’as encore rien vu ! » fanfaronna la gamine.

En guise de réponse, la Sorcière projeta un amas de roc et de lave dans sa direction. Cody le pulvérisa d’un revers de massue ; ses débris en fusion atterrirent au beau milieu des étables. D’épaisses flammes annoncèrent un début d’incendie à l’indifférence des duellistes ; les frères rouges, eux, étaient trop occupés à fuir le danger pour s’en soucier.

« Tu me jettes des boules de feu ? T’as vraiment pas d’imagination, vieille fille. »

Cody lança sa massue géante sans crier gare. Son adversaire l’esquiva de peu ; et le projectile de poursuivre sa route, de percuter l’un des bâtiments de plein fouet et de ressortir de l’autre côté comme une balle de revolver traverse un château de cartes.

La Sorcière observait la construction s’effondrer sur elle-même, quand une rangée de phalanges percuta son estomac. Un uppercut vint lui mordre la mâchoire ; puis un autre lui écrasa la gorge.

La gamine tenta un quatrième assaut, mais son poing rencontra cette fois-ci la main du fantôme. Le colosse d’éther, d’une force redoutable pour un être sans existence solide, s’abaissa à sa hauteur. Ses yeux fous roulèrent dans leurs orbites et son sourire s’étira sur une rangée de dents bien trop fournie.

« Tu me fais pas peur ! » clama Cody, et elle décocha un coup de pied au monstre. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sa jambe disparaître au travers et de sentir son talon percuter son propre crâne.

« Quoi ? » bredouilla-t-elle, confuse et étourdie.

La Sorcière lui répondit par un rictus ; il n’en fallut pas moins pour faire sortir la gamine de ses gonds.

Alors qu’elle lançait une nouvelle attaque, son poing disparut, se matérialisa devant elle et percuta son propre flanc. Une troisième tentative guidée par la rage lui valut cette fois-ci un fabuleux retour en plein visage.

« Aïe ! Aïe ! s’écria-t-elle, les mains plaquées sur son nez. Encore un de tes sales tours !

Abandonne, fillette. Ça ne mènera nulle part.

— C’est là que tu te trompes, ma vieille. »

Elle brandit son grappin et fit feu (« Pouic ! »). Le bras mécanique franchit la poitrine de la femme au fantôme, réapparut juste au-dessus de Cody et se referma sur son poignet.

« Et maintenant ?

— Maintenant, ça », rétorqua Cody.

Elle plongea son bras à travers l’espace, là où les crocs du grappin se matérialisaient au milieu du vide. Désarçonnée, la Sorcière vit une petite main blanche s’extirper de sa poitrine, depuis l’endroit où disparaissait la chaîne. Les doigts de Cody lui tâtèrent le visage avec hésitation avant de se refermer brusquement sur son nez.

On entendit un craquement sonore, suivi d’un grondement furieux. L’Étage entier s’agita d’un violent soubresaut, comme une bête surprise par la douleur.

« Sale gosse, rugit la voix de la Tour. Pour qui donc te prends-tu ?

— Je suis Cody », répondit Cody.

Elle rappela le grappin, se ramassa sur elle-même et disparut. Sa peau blafarde et sa camisole tâchées de sang, la Sorcière demeura perplexe. Juste avant de recevoir un splendide coup de massue dans le dos.

Surprise par l’impact, elle décolla du sol afin de reprendre l’avantage de la hauteur. Ce fut sans compter sur la gamine, qui escaladait la façade du monastère à sauts de puce.

« Sorcière, Sorcière ! Prends garde à ton derrière ! » chantonnait Cody.

D’un geste, la Sorcière fit se dresser un mur de pierre d’une épaisseur absurde. La gamine le pulvérisa d’une baffe négligente. Puis, l’enchanteresse invoqua une araignée de la taille d’un bœuf. Cody l’expédia de la même façon. Après l’araignée vint un monstre à la laideur repoussante, hideux au point qu’aucune langue au monde ne saurait le décrire.

« Oh ! Toi, t’es moche ! » s’indigna Cody, avant de lui coller sa massue sur la tête.

Désemparée, la Sorcière recula. On la vit envisager de fuir, mais elle-même savait que la gamine était pire qu’un molosse enragé. Si elle vous mordait le mollet, mieux valait vous couper aussitôt la jambe plutôt que de tenter de la déloger.

« Alors, vieille fille ! on a peur de moi ? Tu fais moins la fière, maintenant ! Ça, c’est pour m’avoir fait du mal ! Et ça, pour ce que t’as fait à Madame Cochon ! Et ça, au monde de Dust ! Et voilà pour Samson ! »

Si elle ponctuait chaque injonction d’une nouvelle attaque, la dernière fut portée avec une rage terrible. La Sorcière encaissait avec une incroyable résistance, toutefois même les frères rouges qui observaient timidement le combat depuis les ruines avaient remarqué sa faiblesse naissante.

Soudain, le fantôme ouvrit une gueule béante au fond de laquelle s’agitait un typhon de ténèbres. Sa fureur se déchaîna en un instant : elle souleva les chevaux échappés de l’écurie en flammes et les goba tout rond, happa pareillement plusieurs groupes de frères rouges, réduisit les champs en miettes de terre et de verdure, déracina les arbres de la cour comme des poireaux, emporta des tours entières du monastère et acheva de malmener les rares pans de structure encore debout.

Cramponnée à son grappin, Cody luttait pour éviter le triste sort des malheureux avalés par le fantôme. Hélas, avec ses efforts, le courant gagnait en intensité ; jusqu’à ce que les crocs de métal cèdent et que la gamine se retrouve aspirée vers l’inexorable tornade. 

IX-6 : Le droit chemin
IX-7 : La bulle

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