IX-5 : La ligne droite

Si ces mots roulèrent au fond du cœur d’Ézéchiel comme des billes de plomb, le forgeron n’en laissa rien paraître.

« Tu vas me casser la gueule ? ricana-t-il. C’est ça, ta réponse ? Ben vas-y, merdeuse. On sait tous les deux que tu peux m’éclater sans problème. J’opposerai même pas de résistance, tiens ! les efforts inutiles, pas mon truc.

« Mais réfléchis bien à ce que tu fais. Tu penses que t’arriveras à te regarder dans un miroir à nouveau ? À vivre en paix avec toi-même ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ? Pour Samson ?

— Samson est mort ! » explosa la gamine.

Ézéchiel réalisa qu’il l’avait poussée plus près du bord des larmes qu’escompté. La honte, la douleur et les pleurs la submergèrent alors. Il les ressentit avec la force d’un coup porté à son propre entrejambe.

« Samson était mon ami, le meilleur que j’aie jamais eu… Il était gentil et il s’est fait tuer, comme ça… pour rien. Il est mort pour rien ! »

Le forgeron la laissa reprendre son souffle un moment. Puis il répondit d’un ton plus doux :

« Samson était un chouette type, le meilleur d’entre nous. Mais c’est pas une excuse pour partir en vrille, microbe. La vie continue, et tu dois décider de quel genre de vie tu veux mener maintenant que Samson n’est plus. Pas demain. Pas ce soir. Tu dois décider tout de suite.

— J’ai pas envie, renifla-t-elle. Je veux pas que Samson meure. Ramène-le, papy, s’il te plaît ! remonte le temps et empêche le chevalier de le tuer !

— Tu sais que ça marche pas comme ça, répondit le forgeron à regret. Même si j’y parviens, ça fera pas revenir le Samson que tu connais.

— Mais je ne veux pas qu’il meure ! Je ne veux pas !… Papy… s’il te plaît… »

Ézéchiel l’observa se tordre les mains, le regard noyé par la peine. Il chercha quelque chose à dire, n’importe quoi de réconfortant – mais il n’avait jamais été doué pour remonter le moral de qui que ce fût, certainement pas d’une gamine de cet âge qui venait de perdre son plus cher ami.

L’espoir revint alors qu’il vit Madame Cochon, enfin décidée à braver la chaleur de la pièce, s’avancer vers Cody avec un regard de chien battu.

« J’en ai marre, finit par siffler Cody entre ses dents. Ma sœur et Samson, c’est les deux personnes que j’ai le plus aimées. Ils se sont fait tuer tous les deux par des méchants. Ils méritaient pas ça. C’est pas juste… Pourquoi est-ce que le monde est aussi moche ? Pourquoi est-ce qu’il y a des gens horribles qui n’existent que pour blesser les gentils ?

— Le monde est moche, approuva Ézéchiel. Ça a toujours été comme ça. Des gens bien se font buter tous les jours sans raison. Mais pour nous, la vie continue. Y a pas d’autres choix que d’en tirer le meilleur.

— J’ai pas envie, gémit à nouveau la gamine. J’en ai marre. J’en ai MARRE ! »

Elle ponctua son exclamation d’un coup de poing furieux sur la table. La dalle de marbre éclata en morceaux. L’un des plus lourds glissa et heurta le sol d’une force à faire trembler le plafond. Madame Cochon glapit de terreur, renversa un râtelier avec fracas et s’enfuit à travers le couloir.

« Madame Cochon… » murmura Cody, sa colère dissipée par la surprise.

Ce n’est qu’alors qu’elle réalisa l’étendue des dégâts qu’elle venait de causer. De nouvelles larmes lui montèrent aux yeux.

« Bah, c’est rien ! lança le forgeron. Je réparerai ça en un rien de temps. Bon, je vais ranger ce merdier. Tu devrais aller dormir, microbe, t’as une sale mine. Tu te sentiras mieux après un bon somme, crois-moi. On voit toujours les choses différemment à chaque fois qu’on se réveille. »

Il ferma le fourneau et commença à remettre de l’ordre dans la pièce. Du coin de l’œil, il vit la gamine continuer à se torturer les poignets ; toutefois ses pleurs avaient cette fois disparu, remplacés par un air grave et concentré.

« Faut pas rester enfermée ainsi. Ça rend dingo, de s’isoler dans son boulot – et si tu me crois pas, t’as qu’à regarder ma tronche pour t’en convaincre. » Ézéchiel crut décrocher un sourire à Cody, aussi poursuivit-il vers des sujets plus heureux : « Hé, j’ai une idée, quand tu te seras bien reposée, on ira faire un tour aux cuisines, d’accord ? Te fie pas à la carrure des frères rouges : ils ont beau être secs comme des phasmes, chacun de ces gougnafiers mange pour douze. Ils savent se servir d’une marmite, par ici, ouais ! Tiens, si on ouvrait un peu ? Ça sent le chacal, là-dedans. »

Il joignit le geste à la parole et écarta fenêtres et volets. Un rayon de soleil blanc inonda la salle tandis que l’air chargé d’humidité chassait les effluves viciés du fourneau. Même Cody parut s’en satisfaire, du moins le pensa-t-il puisqu’elle se dirigea à petits pas vers la fenêtre comme afin de mieux goûter la fraîcheur matinale.

Ézéchiel la lorgna d’un air appréciateur et rassembla ses croquis.

« Et t’inquiète pas pour Samson. On est dans une tour magique, oui ou merde ? Y a bien des goules qui se font repousser la tête, des chiens qui parlent, des cochons géants qui grouinent, des vieux schnocks immortels qui voyagent dans le temps, des bateaux volants qui… euh, qui volent, bons dieux ! Si avec ça, on trouve pas un moyen de le ramener !… En fait, j’ai réfléchi à comment ressusciter quelqu’un. Pour ça, faudrait qu’on déniche…

— La Sorcière », dit Cody d’une voix blanche.

Le forgeron se redressa, un parchemin coincé en travers de la barbe.

« C’est pas vraiment à ça que je…

— La Sorcière, répéta Cody, plus fort. Elle est là ! »

Il s’approcha. Son cœur loupa un battement lorsqu’il aperçut, perchée sur le rempart en contrebas, la silhouette familière de la femme au fantôme.

Son attention revint sur Cody. Un éclat brillait dans son œil. Le même qu’on trouvait chez les prédateurs à l’affût d’une proie.

« Cody… » commença Ézéchiel.

Trop tard. La gamine appliqua à la lettre le principe suivant lequel le plus court chemin entre deux points est une ligne droite ; elle fonça droit à travers le mur et le pulvérisa aussi sûrement qu’un boulet de canon lancé sur un château de sable.

Alertée par le bruit, la Sorcière leva le nez. Depuis le mur extérieur de la tour qui venait de voler en éclat, elle vit une petite silhouette armée d’un gigantesque maillet chuter et se réceptionner devant elle.

Cody prit tout son temps en se redressant. Le sourire en coin, la mine relevée par un espoir sournois. Puis elle bomba la poitrine, posa sa massue sur son épaule non sans fanfaronnade, et claironna :

« Salut, vieille fille ! Je t’ai manqué ? »

IX-4 : Tu sais quoi
IX-6 : Le droit chemin

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.