IX-4 : Tu sais quoi

Madame Cochon sur les talons, Ézéchiel franchit tant de couloirs qu’il se mit à redouter que Thynaël l’eut envoyé dans un traquenard. En effet, si la décoration ordinaire du monastère se voulait sobre et sans fioritures, cette partie du bâtiment se révélait quant à elle carrément spartiate.

Plus de tentures ni tapis ni rideaux : la pierre des murs était grise et froide, le sol de dalles, lisse et sombre, les fenêtres munies de barreaux. Même les chandeliers avaient disparu, tout bonnement remplacés par d’occasionnelles torches fixées le long des murs. Si occasionnelles que le forgeron et sa compagne se retrouvaient fréquemment dans l’obscurité, forcés de suivre la lointaine lueur de la torche suivante. Comme un bateau perdu poursuit la lumière qu’il espère être celle d’un phare.

Comme pour les rassurer, une odeur de brûlé et de métal en fusion s’invita à leurs narines. Madame Cochon fronça le groin. Quant au forgeron, il les trouva bienvenues, tout habitué qu’il était à ces fragrances familières de son travail.

Ils parvinrent enfin devant une lourde porte de bronze, qu’Ézéchiel ouvrit sans frapper. Un souffle d’air brûlant leur bondit à la gorge ; Madame Cochon répondit par un « Grouik ! » indigné et s’écarta de l’entrée.

Ézéchiel s’engagea seul à l’intérieur de la salle, où régnait une semi-pénombre uniquement combattue par les braises endormies d’un haut fourneau. Autour de lui, des râteliers lourds d’armes, des seaux de lames grossières et des tables à outils chargées s’alignaient le long des murs.

Au milieu de tout ça, la chevelure blonde de Cody reflétait la lueur des braises. La gamine se trouvait à une table de travail, un crayon serré dans son poing, concentrée sur une série de croquis.

Le forgeron s’avança à pas mesurés. Il se connaissait peu enclin à la sensibilité ; mais Cody venait de voir Samson, un ami loyal qu’elle avait rencontré avant son arrivée à la Tour et qui avait traversé bien des épreuves en sa compagnie, mourir devant ses yeux. Ézéchiel savait quelle douleur pouvait causer la perte d’un être cher – lui immortel, il était condamné à voir tous ceux qu’il aimait périr un jour ou l’autre –, a fortiori chez un enfant ; voilà pourquoi il se résolut à tenter d’envisager à penser d’essayer de faire preuve d’un poil de tact, cette fois.

« Cody ? » murmura-t-il.

Soit la gamine ne l’entendit pas, soit elle l’ignora superbement. Dans les deux cas, Ézéchiel se racla la gorge :

« Cody. Faut qu’on parle.

— Je travaille, papy, rétorqua-t-elle sans lui accorder un regard.

— Tu travailles ! Bah ! à quoi ? »

Il s’intéressa à l’atelier le plus proche. S’y trouvaient deux objets dont l’allure attira son attention. Il reconnut immédiatement le premier : l’arbalète d’Opaline. L’arme de la rouquine telle qu’il l’avait vue, à de nettes différences : celle-ci paraissait plus épaisse, plus lourde, et entièrement composée d’un métal sombre dont l’absence de reflets lui était familière.

« Du rogerium ? » marmonna-t-il.

Cody ne répondit pas. Ézéchiel haussa les épaules et scruta l’arme. De nouvelles dissemblances lui sautèrent aux yeux. Contrairement à l’ancien modèle, celle-ci se voyait équipée d’une meilleure poignée, d’un arbrier plus large et d’un système de visée autrement plus sophistiqué. Un carquois allongé à côté contenait près d’une quarantaine de carreaux – tous en rogerium.

Son regard se posa sur le second objet. Ça ressemblait à un fil métallique enroulé sur lui-même et relié à un manche muni de gâchettes.

« Touche pas », s’agaça Cody, toujours absorbée par ses croquis.

Ignorant l’interdiction, le forgeron s’en empara. Le fil glissa au sol et lui effleura à peine la paume de la main. Surpris, Ézéchiel leva sa peau à la lumière. Une entaille profonde d’un demi- centimètre s’y découpait. Il observa d’un air ahuri le fouet de rogerium, effilé comme un rasoir. Puis il pressa une des gâchettes. Un déclic retentit, puis l’arme se raidit et se hérissa de pics tel un long fil barbelé solide.

« J’ai dit : pas touche ! » cracha l’enfant.

Ézéchiel croisa son regard pour la première fois. Ses yeux bleus étaient rougis et cernés, tant par le chagrin que la fatigue. Mais il y décelait une autre émotion : une hargne terrible, féroce, qu’il n’aurait pas imaginé lire sur ce visage-là un jour.

Son attention retomba sur les armes. Cody venait manifestement de les fabriquer : douée de ses mains et habile d’esprit, la gamine trouvait souvent refuge dans le bricolage de toutes sortes de choses ; qu’il s’agisse de l’envie subite de concrétiser une idée farfelue, ou simplement de se perdre dans le travail et ne penser à rien d’autre.

Laquelle de ces alternatives se présentait aujourd’hui n’avait rien d’un mystère, selon Ézéchiel. Mais jamais, jamais il ne l’avait vue fabriquer des armes aussi létales que celles-ci, spécifiquement conçues pour tuer.

Troublé, le forgeron se ressaisit et afficha à son tour un air mauvais.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? gronda-t-il.

— C’est pour Opaline, grommela l’enfant, le regard toujours fuyant. Pour qu’elle tue le méchant en armure.

— Pour qu’elle tue le… » Ézéchiel préféra interrompre sa phrase. Était-elle seulement consciente qu’un unique coup de sa monstrueuse massue aurait tué net un éléphant ?

« Et puis qu’est-ce que ça peut te faire ? reprit-elle. Toi, tu fabriques bien des épées et des haches. Y a pas de différence. »

Le forgeron fronça les narines et reposa l’arme de rogerium sans délicatesse. La lueur dans son regard excédait de loin celle des braises du fourneau.

« Écoute-moi bien, espèce de sale morveuse… Je fabrique des armes en espérant que les gens s’entretuent, parce que je les hais. Je les hais parce que je suis qu’une ruine, un vieux croûton, ronchon, grognon, méchant, moche et mal embouché. J’ai vu tant de saloperies au cours de ma vie que je n’éprouve plus rien à part de la révulsion. C’est foutu pour moi, jamais je pourrai changer, et je mourrai seul et honni de tous – si je clamse un jour.

« Mais toi, Cody, t’as pas le droit de t’abaisser à mon niveau aussi facilement. T’es encore une gamine, bordel, t’as pas vécu le millième de ce que je me suis pris dans la tronche. Alors va pas te comparer à moi pour soulager ta conscience, microbe. C’est bien rentré, dans ta petite tête ? »

Les joues en feu, Cody bondit de son siège et toisa Ézéchiel.

« T’as tout faux, vieux bonhomme. C’est pas vrai, que personne t’aime. Et si tu crois le contraire, alors t’as aucun droit de me dire ce que je peux faire ou pas.

— Je te dirai ce que t’as à faire que ça te plaise ou non. C’est pas une chiarde comme toi qui me donnera les ordres.

— Je fais ce que je veux, insista Cody. Et tu commences à m’énerver avec tes méchancetés. Alors laisse-moi tranquille et sors d’ici.

— Sinon, quoi ? »

Cody serra les poings et le fixa sans ciller.

« Tu sais, quoi. »

IX-3 : L'esprit
IX-5 : La ligne droite

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