IX-3 : L’esprit

Perché sur les remparts du monastère, le Vénérable scrutait la lande par ses yeux couverts de sourcils touffus. Il huma de son nez turgescent l’air rafraîchi par l’humidité de la nuit et goûta la quiétude des lieux qu’aucun son n’osait troubler – si ce ne fût le hululement paisible d’une chouette perchée sur un des arbres de la cour.

Le chevalier en armure de feu était défait – au prix, certes, d’une vie qu’il aurait souhaité préserver ; la menace contre la Sorcière, disparue. Cette nouvelle aurait dû le réjouir ; pourtant, le coeur vieil homme se trouvait plus troublé que jamais.

Car en dépit de l’intervention de Cody, le futur demeurait figé. Lorsqu’il s’y plongeait afin de visiter les potentialités de l’avenir, le Vénérable retrouvait la même désolation. Le même spectacle de destruction absurde : des Étages dévastés, une nature flétrie, une vie éteinte et une magie moribonde. Même Port-Marlique, réceptacle des plus grandes forces de la Tour, n’était plus qu’un tas de pierres calcinées.

Pourquoi ? s’interrogeait-il. Et cette question de se répercuter en écho à travers son esprit vide de réponses. Le chevalier vaincu, les futurs auraient reprendre un cours normal. Retouver l’état précédant l’apparition du trouble. Làs, sa mort n’avait rien changé. Fallait-il en conclure que le chevalier n’avait nulle responsabilité dans la menace qui pesait sur la Sorcière ? Ou pire : sa mort était-elle le véritable point de départ de la catastrophe ?

Le Vénérable s’emmitoufla dans sa cape grise. Après des siècles de voyages temporels, lui qui s’était cru capable de maîtriser le flot des causalités se sentait comme une barque sans rames jetée aux rapides. Observer, comprendre et soupeser jusqu’au moindre impact causé par ses allers-retours temporels n’avait pas suffi.

La frustration se mêla à la colère et renforça sa prise sur son bâton. D’où, par tous les cochons de la Tour, venait son erreur ? Comment sauver la Sorcière ?

« Je suis une grande fille, gronda la voix de la Tour derrière lui. Je me débrouillerai. »

Le Vénérable laissa l’ombre de la Sorcière le recouvrir. Qu’elle lise en lui comme dans un livre ouvert ne le surprenait plus depuis bien longtemps. Non, ce qui l’impressionnait en dépit du temps demeurait son apparence : son corps frêle et malingre enserré par sa camisole, porté par un colosse d’éther au regard fou et aux dents saillantes. Durant des années, ce fut là l’incarnation de toutes les peurs du Vénérable. De ses cauchemars jusqu’à son éveil.

« Le futur prétend le contraire, répondit le Vénérable d’une voix lasse.

Le futur n’est qu’une projection du présent. Par définition, il n’existe pas.

— Pas encore, risqua le vieil homme. Mais j’ai vu les éventualités qui nous attendent. Et vous ne vivez parmi aucune d’entre elles.

Tu confonds futur et fatalité », tonna la Sorcière.

Surpris, le Vénérable se tourna vers son interlocutrice. Et le regretta aussitôt.

« Vous savez que je viens d’un de ces futurs, oui ? Cette ligne temporelle, cette réalité que nous vivons… Elle est le passé, de mon point de vue.

De ton point de vue, » confirma la Sorcière.

Les doigts du Vénérable se resserrèrent un peu plus autour de son bâton. Était-ce une impression, ou le fantôme de la Sorcière le fixait avec une avidité malsaine ?

« Vous êtes ici pour me réexpédier aux Limbes ? Me punir, une fois encore ? »

La tête encapuchonnée s’inclina sur le côté.

« Si je ne t’avais pas envoyé là-bas, Samson serait mort dans les Limbes. Lui disparu, Cody aurait tué Opaline. Elle disparue, la dame Cochon ne l’aurait pas suivie jusqu’au sommet de la tour de l’asile. Là où j’attendais son souhait.

— Samson s’est retrouvé dans les Limbes par votre faute », rappela le Vénérable. Il ignorait d’où lui venait le courage de défier ainsi la Sorcière. Mieux valait ne pas trop y penser de toute façon.

« Une erreur d’appréciation, reconnut la Sorcière. J’ignorais qu’il se trouvait au Quatrième Étage, quand je l’ai détruit.

— Et il est quand même mort, au final », reprit le Vénérable. Décidément, c’était à croire que tout instinct de survie l’avait quitté.

« Je ne peux sauver tout le monde.

— Et pourtant, vous avez voulu sauver Grouchon des Limbes. Pourquoi ? »

La Sorcière s’éleva au-dessus du vide, par-delà des remparts.

« Il est pur », répondit-elle simplement.

C’était loin de la réponse auquel le Vénérable s’attendait, mais il savait qu’il devrait s’en contenter.

Un vent violent fouetta la pierre. Il agrippa les pans de sa cape, sans ignorer que la Sorcière ne paraissait même pas affectée par les éléments.

« Si ce n’est pour me punir, que faites-vous ici, alors ?

Je suis venue te mettre en garde. Constance est ici. »

Le Vénérable ouvrit des yeux si ronds que, pour la première fois depuis bien longtemps, il eut l’occasion de voir par-delà ses sourcils. La peur le submergea comme une lente marée, glacée et vaseuse. Son corps frémit malgré lui et il sentit ses doigts se cramponner au bâton comme si c’était la dernière prise qu’il lui restait.

« Constance ! s’étrangla-t-il. Ici ? (La tête encapuchonnée hocha.) Vous en êtes sûre ? (Nouveau hochement.) Impossible, vous l’aviez tué !

Non. Vous êtes immortels. »

Ces trop vieux souvenirs se brouillèrent dans l’esprit du Vénérable, qui sentit une lourde migraine poindre. Sa mémoire était pareille à une vieille machine laissée à l’abandon depuis des années : épargnée par l’usage, mais rongée par le temps.

« Vous l’avez désincarné, se remémora lentement le vieil homme. Vous avez arraché son esprit hors de son corps, effacé sa mémoire… puis banni hors de la Tour. Au fin fond d’une crypte emplie des pièges les plus retors du monde connu.

Et devine qui n’avait pas son pareil pour le pillage de tombes avant son arrivée ici… ? »

Le Vénérable leva son visage fripé comme un pruneau. La stupeur s’y lisait malgré ses traits depuis longtemps affaissés.

« Opaline ? C’est elle, la responsable ? »

La Sorcière regagna le rempart en un bruissement. Sa blancheur surnaturelle se découpait parmi les ténèbres du crépuscule, comme si la nuit elle ne parvenait pas à s’accrocher à elle.

« Je n’ose y croire, marmonna le Vénérable en secouant la tête. Opaline aurait donc réussi l’impossible. Des millénaires que cette crypte était restée intacte, hors de portée des voleurs… mais Opaline a réussi, là où tant d’autres ont échoué. Dommage qu’elle ait libéré Constance au passage. Puis qu’elle l’ait ramené ici, surtout. »

La Sorcière ne répondit pas. D’expérience, le Vénérable y voyait un mauvais signe. Mauvais au point de donner envie de se convertir hâtivement à une religion promettant le paradis, juste au cas où.

« Si jamais il retrouve la mémoire… frémit le Vénérable sans oser finir sa phrase. Ses pouvoirs défiaient les vôtres, à l’époque, il les aura probablement perdus depuis…

La magie ne s’oublie pas, trancha la Sorcière. Constance conserve son emprise sur la Tour. Hors d’ici, ce n’est qu’un esprit revanchard. À l’intérieur, il modèle la réalité à souhait. »

Le Vénérable baissa le regard. Il se sentit tout à coup épuisé. Comme si les menaces à la Tour défilaient à la queue leu leu sous son nez, et s’apprêtaient à tenir une grande sauterie à laquelle il était convié. Qu’il le veuille ou non.

« On ne peut pas rester sans rien faire, grommela le vieillard. Que voulez-vous que je parte à la recherche de Constance ?

Inutile. Dust l’a neutralisé. Pour le moment. Ça ne durera pas.

— Ça reste un gain de temps. Il doit bien y avoir un moyen d’apaiser la rancoeur de Constance.

Peut-être. Ou peut-être pas. »

Elle avait prononcé ces mots d’un ton sombre, sans savoir que le plus grand danger qui pesait sur elle l’observait à cet instant même.

IX-2 : L'Architaire
IX-4 : Tu sais quoi

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