IX-2 : L’Architaire

Ézéchiel suivit donc la piste du cochon rondouillard jusqu’à la forêt. Fait curieux qu’il manqua de remarquer : en dépit de son immense taille, Grouchon ne dépassait pas la cime des arbres ; pourtant même allongé au sol, il aurait dû la recouvrir largement. Mais un forgeron immortel qui voyageait dans le temps à travers une Tour composée de multiples dimensions ne s’encombrait plus de considérations aussi futiles que la simple logique, aussi franchit-il la végétation touffue jusqu’au campement bâti en compagnie de Cody.

Le groin monumental ne tarda pas à s’imposer à sa vue, vision que peu de personnes auraient pu supporter sans en perdre la raison. Mais de ce qu’il en savait, Ézéchiel s’était débarrassé de la sienne depuis fort longtemps, et force était de constater qu’il vivait bien mieux depuis.

« Me voilà, les gars, lança-t-il à l’assemblée porcine alignée en haies d’honneur le long du sentier. Bon, qu’est-ce que c’est donc les histoires ?

— Grouk », dit Grouchon.

Interloqué, le forgeron se tourna vers une Madame Cochon à la moustache grave.

« Grouik, traduisit-elle.

— Ah ! c’est plus clair comme ça, ouais. Le fameux chevalier de feu était bien ce péquenaud en armure, du coup. Comment on a pu être assez tartes pour pas faire le rapprochement plus tôt ?

— Grouk, dit Grouchon.

— Grouik, retranscrit Madame Cochon.

— Ah ! voilà qui explique tout… Et maintenant, quoi qu’on fait ?

— Grouk.

— Grouik.

— Ah ! »

Et la conversation se poursuivit ainsi, jusqu’à ce qu’Ézéchiel retrouve le chemin du monastère, escorté de Madame Cochon.

Une fois franchie l’enceinte du bâtiment, le forgeron se retourna et lança en direction de l’entrée :

« Pas de danger pour les cochons ! Tu peux v’nir. »

Madame Cochon glissa un groin prudent à travers les portes et s’engagea, alerte, sur les pas du forgeron. Ils s’engagèrent à l’intérieur du bâtiment principal et se frayèrent un chemin jusqu’à la plus haute tour.

Quelques frères rouges croisèrent leur passage, mais la vue familière d’Ézéchiel ne fit que les rassurer. Il avait toujours entretenu de bonnes relations avec le monastère, qu’il s’agît de leur fournir de l’équipement de qualité à bon prix ou de réparer ce qui devait l’être. Ézéchiel appréciait travailler avec eux, surtout depuis qu’ils le rémunéraient en bon vin.

« Toc toc », grommela-t-il en poussant une porte d’ébène teintée de rouge.

Le regard fatigué de Thynaël se leva des documents étalés sur son bureau.

« D’ordinaire, on frappe avant d’entrer, releva-t-il.

— J’peux aussi te frapper après, si tu veux », proposa Ézéchiel.

L’apparente grogne de l’Architaire disparut sous un franc sourire. Son interlocuteur répondit par une toux qui, de façon marginale, aurait pu passer pour un ricanement. Thynaël repoussa sa paperasse et désigna le siège devant lui.

« Toujours un honneur de te recevoir au monastère, Ézéchiel. Tu es ici chez toi, mais je n’ai guère de temps à t’accorder. »

Le forgeron dégaina sa boîte en acajou et bourra sa pipe.

« T’inquiète, bonhomme. J’suis pas venu vous créer de problème. »

Thynaël allait répondre quand son regard tomba sur Madame Cochon.

« Pourquoi ce cochon porte-t-il une moustache ?

— Grouik, rétorqua Madame Cochon.

— Écoute, mon gars, reprit Ézéchiel, je sais ce qui s’est passé ici hier. Et j’ai besoin de te poser deux ou trois questions. »

Thynaël hocha doucement du chef. Il n’était pas étonné que le serviteur de la Sorcière fût toujours au courant de tout, même aux confins de la Tour. Et malgré sa mauvaise humeur légendaire, les frères rouges voyaient d’un bon oeil la présence du forgeron. Il restait inhabituel qu’il se présentât simplement pour « poser deux ou trois questions », quoique Thynaël n’avait aucune raison de lui refuser cette faveur.

Ézéchiel enflamma sa pipe et souffla un nuage gris au-dessus de sa tête.

« D’abord, où est passé le glandu en armure ? Celui qui se pavane en prétendant servir les dieux et qui s’enflamme à la moindre occasion ? »

Le visage de l’Architaire se ferma. Ses yeux rencontrèrent de nouveau ceux de Madame Cochon.

« Mort enseveli sous une avalanche de décombres.

— Mort ? toussa Ézéchiel. Vous avez vu sa dépouille ?

— Non. Nul dieu n’aurait pu le sauver de ça. Nous sommes arrivés trop tard. L’enfant l’avait déjà terrassé. Et sans l’équipement nécessaire, il nous était impossible de dégager les décombres. Une expédition est prévue demain pour retrouver sa dépouille.

— L’enfant. Tu veux dire Cody ? »

Thynaël opina. Son regard se fit alors lointain et il se renversa dans sa chaise, les doigts croisés.

« Cody, murmura-t-il. Il me semblait l’avoir déjà vue quelque part. Il y a quelque temps, une jeune fille qui lui ressemble s’est présentée à nous. Elle n’était pas bien bavarde, mais elle fut un des disciples les plus appliqués que j’ai jamais vus. Elle a disparu un beau matin, ses affaires avec elle. J’ignore ce qui lui est arrivé depuis. La connaîtrais-tu ?

— On s’éloigne du sujet », grogna Ézéchiel.

Thynaël parut redescendre sur terre et posa ses mains sur le bureau.

« Soit. D’après ce que j’ai compris, Cody a terrassé le chevalier. D’un seul et unique coup. Et s’il ne lui a pas été fatal, il lui aura sans doute rompu tous les os du corps. »

Ézéchiel acquiesça gravement. Tel était la version que Grouchon lui avait donnée. Et même s’il n’avait aucune raison de remettre la parole de l’Architaire en cause, il se devait d’aller au fond de cette affaire. L’enjeu était trop important.

« Tu sais pourquoi elle a agi comme ça ? »

Ce fut à Thynaël d’avoir l’air surpris.

« Il me semble que tu savais déjà tout, forgeron.

— C’est le cas. J’veux juste ta version des faits. J’ai confiance en toi, bonhomme, t’as toujours dirigé ce monastère avec les meilleures intentions et tes frères rouges sont de braves gars. Alors j’ai besoin de l’entendre de ta bouche. »

Thynaël fit mine d’ignorer le compliment et continua :

« Un combat a éclaté aux ruines de l’est, peu de temps avant notre arrivée. Le chevalier en armure – quel est son nom, déjà ? – a porté un coup fatal à Samson, un homme qui s’était présenté à nous il y a quelques jours de cela. »

Ézéchiel sentit sa gorge se serrer mais n’en laissa rien paraître.

« Samson… il est mort ? Comment tu peux être sûr que c’est lui ? »

Thynaël se fendit d’un sourire triste.

« J’étais moi-même soldat à l’époque des conquêtes d’Elirac. Nul n’ignorait qui il était, alors. Il a beau avoir changé depuis, je l’ai reconnu au premier regard.

— Tu étais un soldat à son service ? »

L’Architaire hocha la tête de gauche à droite.

« Son ennemi. Je combattais aux côtés des rebelles, à l’époque. La vie n’était pas facile, mais nous étions prêts à nous battre, à protéger notre liberté des ambitions du monarque. Nous fumes défaits, plusieurs d’entre-nous furent condamnés à la Tour, et Elirac réalisa son rêve d’unification du royaume… Quoique l’avenir nous ait donné raison. L’empire royal n’est plus que l’ombre de lui-même, désormais. »

Thynaël agita la main comme pour chasser ces souvenirs.

« C’est du passé. Il est vrai, j’ai longtemps entretenu de la rancoeur contre l’homme qui a tant détruit. J’ai même senti une pointe de rage à la vue d’Elirac – ou Samson, ou Jim, peu importe le nom qu’il se donne. Mais je l’ai traité avec tous les égards réservés aux vagabonds. Ce monastère est un lieu de paix, et le premier vœu d’un frère rouge est d’oublier les maux de sa vie antérieure. Se focaliser sur l’avenir. Il n’y a qu’en délaissant le mauvais qu’on peut bâtir le meilleur. »

Ézéchiel caressa sa barbe d’un air pensif. Voilà qui aurait pu éclairer la mort de Samson sous une lumière nouvelle, mais il croyait en la sincérité de Thynaël.

« Et le chevalier l’a tué, reprit-il. Tu sais pourquoi ?

— Peut-être parce qu’il cultivait en lui la rancœur que j’ai décidé d’ignorer. Qui sait ? Leur passif m’étant inconnu, je ne puis que spéculer. »

Thynaël se leva de sa chaise et fit quelques pas le long du bureau. Avec sa carrure trapue, il avançait ramassé sur lui-même, comme écrasé par le poids de ses propres épaules.

« J’ai toutefois une autre théorie. Peut-être les deux hommes entretenaient-ils un désaccord fondamental, irréconciliable.

— La goule », confirma Ézéchiel.

Il souffla un nouveau nuage de fumée. Thynaël avait du flair. Après tout, le rang d’Architaire ne lui était pas tombé dessus par hasard.

« Opaline. Où elle est, à présent ? »

Thynaël fit douloureusement craquer sa nuque. Un moyen comme un autre de gagner du temps afin de peser ses mots.

« Au fond de nos geôles, répondit-il d’une voix neutre.

— Et qu’est-ce que vous comptez faire d’elle ? »

Il leva les yeux au plafond comme s’il espérait y trouver la réponse. Malheureusement, aucune réponse satisfaisante ne se nichait entre les poutres poussiéreuses.

« Lorsque nous l’avons capturée aux ruines, ma première idée fut de l’exécuter sur-le-champ. Les ennemis de la vie n’ont pas leur place en ce monde, a fortiori quand ils dévorent les vagabonds qui tentent de franchir l’Étage.

— Et la deuxième idée ? »

Thynaël fixa le forgeron, une lueur de curiosité sur le visage.

« Pourquoi cet intérêt ? Les goules sont un danger pour toute vie. Les créatures de la nuit menacent l’humanité depuis l’aube des temps. Elles sont par essence nos ennemies. La tuer serait une délivrance, nous sommes déjà bien généreux de ne pas l’avoir fait. »

Ézéchiel se renfrogna. Non, Opaline n’était pas un chevalier en armure rutilante, mais Grouchon avait partagé avec lui tout ce qu’il savait sur la rouquine. Et bien loin de ce qu’il connaissait à propos des goules, le forgeron avait découvert que celle-ci n’était pas la pire ordure qu’il ait croisée à travers la Tour. Loin de là.

« Opaline n’est un danger que pour les fumiers qui parcourent la Tour – et crois-moi, ils sont bien assez nombreux pour qu’elle ait de quoi se gaver tous les jours sans inquiéter les braves gens. Elle n’est pas qu’un monstre qui bouffe les gens, c’est juste une gamine malade qui fraye son chemin comme elle le peut.

— Elle m’a effectivement tenu ce discours. Je ne l’ai pas crue.

— Normal. Personne fait confiance aux goules. »

Thynaël prit l’air embarrassé.

« Hum. À dire vrai, elle venait de tenter de me tuer. » Devant la mine effarée du forgeron, il précisa : « Je me suis rendu à sa cellule. Mes hommes l’avaient entravée dès son arrivée, mais elle a dû réussir à se libérer de ses chaînes je ne sais comment car elle m’a bondi dessus sitôt que je suis entré.

— Pourtant, t’es encore en vie, releva le forgeron. De quoi tu te plains ?

— Je suis en vie car je sais me défendre. Je reposerais sans doute dans son estomac à l’heure qu’il est, si j’avais seulement compté sur sa bonne foi. »

Ézéchiel haussa les épaules. Il était vrai que malgré sa parole de paix, Thynaël enseignait le style d’art martial le plus redoutable qu’on ait jamais vu à travers la Tour. Un frère rouge bien entraîné pouvait sans problème maîtriser une poignée de soldats en armure.

« Bon, tu lui fais pas confiance, reprit-il. Mais moi, si ! c’est quand même un bon argument pour pas la désosser tout de suite, tu trouves pas ? »

C’était l’argument le moins solide qu’il eût trouvé – et c’était le seul. Mais en lieu et place de l’éclat de rire auquel il s’attendait, Ézéchiel eut la surprise de voir Thynaël conserver son sérieux.

« Ton parti pris m’étonne, forgeron. Toutefois, tu ne manques pas de jugement et tes avis me sont précieux. Je ne ferai pas exécuter Opaline tout de suite. Mais comprends que nombre de frères rouges critiquent déjà ma décision de ne pas l’avoir immédiatement abattue. Je guide mes frères vers ce que je considère comme juste, mais s’ils venaient à décider que mes décisions sont mauvaises, je ne pourrais rien y faire. Et je ne voudrais rien y faire.

— C’est tout ce que je peux te demander, approuva Ézéchiel. Maintenant, dis-moi. Où est Cody ? »

IX-1 : Le cochon
IX-3 : L'esprit

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