IX-11 : L’intervalle

Peu de temps après ces entrefaites, le nez de Dust se trouva de nouveau collé sur les écrans de sa base d’opérations (celle de Dust, pas du nez.)

Les signaux vitaux de leur invité en armure s’y affichaient sous forme de rapports verbaux, de courbes, d’histogrammes et de tas de chiffres inintelligibles. Dust lui-même ne comprenait strictement rien à ce dernier rendu, mais il avait un goût prononcé pour les trucs illisibles qui ont l’air plus compliqués qu’ils ne sont réellement.

Un caisson de métal blanc bourdonnait à ses côtés. À l’intérieur reposait le chevalier sans nom, entouré d’une armée de robots prêts à réparer ses tissus, ressouder ses os et remplacer ses organes détruits. Ils n’attendaient que de pouvoir remplir leur office.

Car ils avaient beau avoir tenté de découper l’armure afin d’en extraire le malheureux ; leurs lasers demeuraient inefficaces, quand bien même Dust les savait parfaitement fonctionnels. Interloqué, le jeune homme s’était emparé d’une scie manuelle afin de réaliser lui-même l’opération, avec résultat que la lame s’était émoussée au premier contact du métal.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Cette armure s’est faite défoncer par des rochers il y a quelques heures, comment elle peut résister à une scie circulaire ? »

En désespoir de cause, il l’avait bombardée de rayons de toutes sortes pour comprendre ce qui se tramait à l’intérieur. En vain, puisque le métal brouillait les signaux sans coup férir.

« Vidocq, lança-t-il à travers la grotte, envoie quelques nanorobots explorer ce truc.

C’est déjà fait, maître, rapporta le serviteur. Mais les machines refusent d’y pénétrer. »

Dust médita sur le sens de cette déclaration.

« Elles refusent ? Comment ça, elles refusent ? Depuis quand les machines peuvent refuser quoi que ce soit ?

Plus exactement : nos capteurs ne trouvent pas de point d’entrée à l’intérieur de l’armure. Comme si elle n’était composée que d’un seul bloc de métal.

— Elle a bien des fentes au niveau des yeux et des interstices aux articulations, pourtant.

Pourtant, maître. »

Dust plaqua ses mains sur son visage. La fatigue commençait à le gagner. Il posa un regard las sur les robots-chirurgiens, qui faute de mieux, s’occupaient à récurer l’armure cabossée à grand renfort de solvants, d’ammoniaque, voire d’acide à destination des taches les plus tenaces.

« Le plus étrange, reprit Vidocq, c’est que notre ami se porte de mieux en mieux. Je détecte un pouls et une respiration réguliers.

— On va dire que c’est une bonne nouvelle. Oui ?

Hum. Oui, concéda prudemment le serviteur.

— Bon ! » se réjouit Dust. Il avait tout du type qui vient de régler un problème sans vraiment savoir comment, mais qui préfère ne pas se poser trop de questions non plus. « Que notre ami se soigne lui-même s’il en a envie, on le félicitera plus tard. C’est pas comme si on avait une goule sur la planche. »

À peine eut-il prononcé ces mots qu’une respiration étranglée s’éleva depuis le caisson. Dust se raidit, un œil braqué sur le gant agrippé au rebord de la table.

« On va se calmer, mon gars, dit-il d’un air qui se voulait rassurant. Donne la patoune, on va la remettre à l’intérieur, hein ? C’est plus prudent. »

Agité, le chevalier préféra poser la patoune sur l’épaule de Dust et le tirer par le col.

« OùùÙùùÙ ? lâcha-t-il d’une voix éraillée pareille à celle d’une machine. OùùÙùùÙ ?

— Relax, mon gars. T’es en sécurité, ici. On t’a récupéré en format slim sous un gros caillou et on t’a ramené. Mais faut nous laisser bosser, hein ?

— Où ? » répéta le chevalier.

Dust parvint à échapper à sa poigne et lui bloqua les poignets. Le casque cabossé, déformé en une étrange grimace triste, oscillait de gauche à droite avec une régularité mécanique.

« À l’abri, okay ? Maintenant, faut te calmer. Allez. Là. Chhhht chht cht. Tout doux. »

Le heaume se figea dans sa direction.

« QuI… ÊtEs-vOus… ? QuI êtEs-voUs… ? »

Le regard encasqué glissa sur l’assemblée de robots autour de lui. Loin de le paniquer, cette vision sembla l’apaiser.

« Êtes-voUs… un dIeu ? » s’enquit le chevalier.

Le tragique de la situation ne retint pas Dust de s’esclaffer.

« Je sais que je suis divinement gaulé, mais crois-le ou non, je reste humain. Je m’appelle Dust. Je suis qu’un pignouf parmi d’autres qui court après la Sorcière. Et toi, qui t’a fait ça ? Qu’est-ce que tu foutais tout seul sous ton caillou ? »

Le chevalier se détendit tout à fait. Ses mains se reposèrent sur son ventre et sa tête casquée s’immobilisa.

« J’aI péchÉ… J’ai pÉché, et lES dieUx m’Ont punI pour cEla.

Les dieux sont décidément très occupés, dans cette Tour… » intervint Vidocq d’un ton songeur.

À l’entente de la voix désincarnée, le chevalier se raidit.

« C’est Vidocq, mon serviteur, expliqua Dust. Il faut encore que je lui fabrique un corps, mais il est sympa quand il veut. Dis-moi, mon gars, t’as un nom ?

— Ni nOm, ni visAge, nI passÉ. Je suIs ce qUe les diEux Ont faIt de mOi. »

Le jeune homme acquiesça gravement et recula d’un pas. Le chevalier considéra probablement ce geste comme une invitation au repos, puisqu’il laissa aller son heaume contre la surface.

« Vidocq, souffla Dust juste assez haut pour que le bourdonnement des machines couvre sa voix. Ce type m’a tout l’air d’un timbré fini.

Voilà qui vous fait un point commun, maître, se réjouit faussement Vidocq à travers l’oreillette.

— Par contre, il m’a pas l’air méchant. Pas trop dangereux, vu d’ici. Même si son armure est constellée de taches de sang. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Le nombre d’options disponibles appartient à l’ordre des entiers naturels, maître. Avec un intervalle compris entre 1 et 1.

— Tu te mets à faire des blagues, maintenant ?

1 et 1 inclus, maître, précisa Vidocq.

— Ton humour est moisi. Je t’en développerai un autre si tu es sage.

— Il ne peut pas être pire que le vôtre, maître.

— Doup », couina un robot de la taille d’une mouche.

Dust posa les yeux sur le drone miniature, caché à l’arrière de son épaule comme s’il avait peur de se manifester.

« Doup ?

— Doup doup », approuva le drone.

La voix synthétique de Vidocq grogna. Manifestement, il n’appréciait pas que la conversation puisse lui échapper.

« Maître Dust ? Que signifie ce charabia ?

— Il dit que ses copains ont retrouvé la trace d’Opaline. Il est temps de lever le camp ! »

Il se dirigeait déjà vers un casier empli d’armes, l’air ravi. Dust se réjouissait de tout, du pire comme du meilleur. Et on ne pouvait que l’en saluer, puisque le premier était un compagnon plus ponctuel que le second.

« Et notre invité anonyme ? Que faisons-nous de lui ? »

Dust s’harnacha d’un baudrier et s’équipa généreusement en armes, munitions, grenades, couteaux et cookies (parce qu’on ne sait jamais quand une faim peut survenir, même en pleine chasse au mort-vivant).

« JE viEns Avec vOus », répondit le chevalier. Il se redressa dans un concert de crissement de métal, le dos de travers et les genoux tordus.

« Tu tiens à peine debout, mon gars ! répliqua Dust. T’iras pas loin, dans cet état. De toute façon, pourquoi tu voudrais venir ? C’est du business, ça te concerne pas.

— Je vIens avEc voUs, répéta l’inconnu sans nom. J’Ai un comptE à réglEr Avec la gOule. »

Dust haussa le sourcil.

« Tu connais Opaline ? C’est elle qui t’a arrangé comme ça ?

— Non…

— Alors pourquoi tu veux te venger d’elle ?

— Je nE portE aucUne vengeAnce. JUste lA volOntÉ des dIeux. En tAnt quE leur servIteUr, mOn dEvOir sacrÉ est dE pUrifier cEs terrEs du fléAu qUi les rOnge. C’est lE seUl mOyen pOur m’AbsoUdre de mEs péchÉs. »

Dust passa les secondes suivantes à ciller. La voix du chevalier lui filait mal au crâne, comme le crissement d’une craie sur un tableau.

« Je… comprends, répondit-il. Je crois. Pas qu’Opaline m’ait vraiment l’air maléfique, mais on peut pas la laisser filer. Ces putains de goules ont fait trop de dégâts au monde d’où je viens. »

Le heaume du chevalier acquiesça avec un son proche de celui d’un rouage bloqué.

« NoUs sommEs du mÊme bOrd, en cE cas. AlOrs, qu’attEndOns-noUs ? »

IX-10 : La grosse pierre
X-1 : Le gâchis

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