IX-10 : La grosse pierre

Libre comme l’air, fier comme un roi, un asticot grassouillet s’extirpa victorieusement de la pile de débris.

Enfin !

Après des jours d’expédition à endurer les ténèbres, le froid, la faim – enfin ! – la surface était sienne. Il fallait dire que ce dernier voyage n’avait pas été des plus fructueux. Certes, une pièce de choix tout à fait intéressante reposait là-dessous. Mais les multiples embûches sur son trajet l’avaient poussé à admettre l’évidente tristesse : vivre dans ces ruines, quelle idée de merde !

Certes, la goule qui les habitait autrefois fournissait carcasses fraîches et charnues, synonyme de nourriture abondante. Mais sa compagnie n’allait pas sans inconvénients, entre le risque de se faire écraser, que ce soit par mégarde ou délibérément, et son habitude de s’approprier les meilleurs morceaux…

Non. Comme le disait le grand-père de notre bel asticot : trop, c’est plus que pas assez. Et de ceci, il en avait raz le col. Il était temps de lever les poils pour de bon. De foutre le banc d’ici. Et le plus tôt serait le vieux.

Sitôt dit, sitôt fait ! notre brave invertébré rampa d’un air décidé en direction de la sortie.

Triste fin que la sienne, toutefois, puisque sa noble et trop courte vie fut abrégée par une grosse botte venue l’aplatir d’un seul coup.

« Sprotch ? s’étonna Dust. Comment ça, sprotch ?

— Maître Dust, nos capteurs indiquent que vous venez d’écraser un insecte, l’informa Vidocq de sa voix éternellement blasée.

— Qu’il repose en paix. Vidocq, tu peux me confirmer ma position ?

— Confirmée, maître. Vous vous trouvez bien au dernier emplacement d’Opaline enregistré par les drones. »

Dust scruta les ruines de ses yeux divergents. Il relevait plusieurs traces de combat, mais aucune âme qui vive. Tout juste quelques os rongés çà et là – et nul besoin d’examen pour déduire leur origine humaine. Une fois de plus, et comme trop souvent lorsqu’il suivait la trace de la goule, sa piste franchissait une scène macabre.

Il se pencha et toucha la large trace sombre au sol.

« Tout ce sang… Elle a coupé un gus en deux, ou quoi ?

— L’ADN ne correspond à aucune entrée dans notre base, maître. »

Dust se releva et contempla les tas d’éboulis au fond du hall. Il se gratta la tête, pensif.

« J’ai le sentiment qu’on arrive toujours avec un train de retard derrière elle.

— Ce n’est que trop vrai, maître. Vous êtes clairement attardé. »

Le jeune homme ignora le ton de son serviteur désincarné et enjamba une colonne de marbre allongée au sol.

« Je détecte une source de chaleur sous ce gros tas de pierre. Tu crois que c’est suspect ?

— Définissez « suspect », maître.

— Suspect comme une source de chaleur sous un gros tas de pierre au milieu de ruines hantées.

— Je vois. Maître Dust, pourriez-vous m’accorder un instant de réflexion ? »

Dust croisa les bras et attendit le fruit de la réflexion de Vidocq.

« C’était une question rhétorique, maître, crut bon de préciser l’IA au bout de sept minutes de silence ferme.

— À la bonne heure ! » déclara Dust, enthousiaste.

Il glissa les doigts de son bras mécanique sous la pierre la plus lourde et la dégagea d’un coup sec. S’il reste évident qu’une main-robot ne va pas sans inconvénients en matière de masturbation, comme déjà évoqué plus tôt dans ce récit, force est d’admettre qu’une telle prothèse sait s’avérer utile à d’autres occasions.

Au terme de quelques minutes de déblayage à la main (le singulier prenant ici toute sa dimension), Dust baissa le nez sur la plus surprenante découverte qu’il eût faite depuis la civilisation lilliputienne établie parmi sa luxuriante chevelure.

« Un chevalier en armure ! s’extasia-t-il. Un vrai de vrai ! Depuis le temps que j’attendais d’en croiser un dans la Tour – pourquoi personne m’a dit qu’il suffisait de chercher sous les grosses pierres ? »

Il se pencha vers l’armuré accidenté et effleura sa cuirasse cabossée.

« État critique, maître. Il perdra la vie si nous n’intervenons pas dans la minute.

— Sans blague. Ce type est tellement aplati qu’il a l’air d’être en 2D.

— Les drones de secours médical sont en route, rétorqua Vidocq en guise de réponse.

— Je suis pas médecin, mais il devrait pas déjà être mort ? D’habitude, les gens meurent quand on leur aplatit la tête.

— D’habitude, les gens meurent aussi quand on leur explose le crâne. Et pourtant, Opaline…

— Ouais, Opaline, » reprit Dust.

Un objet long et fin attira son attention. Il le délogea de la pierre. C’était un manche de fouet en partie calciné.

« Opaline… » murmura-t-il, plus concentré à composer un air mystérieux que sur ses pensées.

IX-9 : L'hideux chevalier
IX-11 : L'intervalle

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