IX-1 : Le cochon

Nul n’accueillit Ézéchiel lorsqu’il franchit le seuil du monastère. Il aurait pourtant espéré qu’une paire de gardes au moins surveillât l’entrée principale. Des gardes du genre de ceux qui vous brandissent une lance sous le nez en guise de salut, vous annoncent que les étrangers ne sont pas les bienvenus, profèrent des menaces à demi-mot, exigent que vous décliniez votre identité, rigolent quand vous le faites et finissent par recevoir une plâtrée de phalanges servie à point, avec supplément coup de pied au fion offert par la maison. Du genre qu’on assigne généralement à la garde de portes. Du genre que le forgeron de la Sorcière se plaisait à remettre à sa place.

Aussi, puisqu’aucun soldat mal embouché ne se porta volontaire pour lui agiter son arme sous le nez, Ézéchiel dépassa l’enceinte d’un pas à la lenteur provocante. Il s’engagea vers la cour avec un flegme tel qu’il crut s’endormir en chemin. Là régnait un trouble silencieux, entretenu par les frères rouges colportant les rumeurs avec la passion de concierges endurcis, et ceux vaquant à leurs activités, l’esprit en proie à la rumination.

Mais nul besoin pour le forgeron de manier le point d’interrogation afin de savoir ce qui se tramait ici. Il savait déjà tout – Grouchon lui avait tout raconté. Enfin, si l’on pouvait dire.

Trouver la trace du chevalier en armure de feu lui avait pris plus de temps que prévu. Sa première idée fut d’aller consulter son double du passé – ou du futur, il ne savait plus très bien – du hall de la Tour, celui chargé d’accueillir les voyageurs. Mais cet Ézéchiel-là (celui du passé) n’avait jamais entendu parler de chevalier de feu, et Ézéchiel (celui du futur), après de nouvelles questions et peut-être une ou deux insultes, fut forcé de rompre la conversation avant que tous deux n’en viennent aux mains.

Perplexe, il s’était directement rendu à Port-Marlique – si quelqu’un avait entendu parler d’un foutu chevalier de feu, il se trouvait bien là. Mais à nouveau, il sortit bredouille de ses investigations. Il se souvint alors qu’Opaline l’avait visité à sa propre maison, quelques jours auparavant. Il aurait donc suffi de remonter un peu le temps, de se poster chez lui et d’attendre l’arrivée de la rouquine.

Son plan était parfait (Ézéchiel se savait doué  dans de nombreux domaines, et composer des plans en faisait décidément  partie), quand un nouvel obstacle vint lui mettre des bâtons dans les pattes : lui-même. Ou plutôt lui du passé, celui-là même qui occupait la maison au moment où Opaline s’était pointée.

Au terme d’un échange des plus virils, entre beuglements inarticulés, gestuelle proche d’une danse simiesque et grimaces constipées, les deux Ézéchiel (celui du présent passé et celui du futur présent) avaient offert aux cochons du jardin un spectacle d’une violence inouïe. Dents, touffes de barbe et invitations explicites à subir de douloureux et peu conventionnels rapports sexuels volèrent dans tous les sens, tandis qu’un Roger surexcité encourageait les pugilistes avec force « Gruik » enthousiastes.

Pendant ce temps-là, Opaline avait tenté de s’introduire dans la maison, comme elle l’eût fait plus tôt dans ce récit. Toutefois, en raison du groupe de gardes attiré par la violence du combat, la roublarde s’enfuit à travers les rues sans demander son reste.

Ézéchiel (celui du présent revenu dans le passé – ou celui du futur venu au présent, comme vous préférez) était reparti fourbu, ensanglanté et plus bredouille que jamais. Il venait de perdre deux incisives, le soyeux de sa barbe et un temps précieux, sans compter la fâcheuse discontinuité temporelle générée par sa visite. Apprendrait-il jamais à s’accorder avec ses doubles un jour ?

Le forgeron en doutait. Les plus jeunes que lui, des doubles du passé, étaient un ramassis de crétins fiers, arrogants et irréfléchis. Les plus vieux étaient d’irascibles carnes, à la mauvaise foi, la cupidité et la susceptibilité surdéveloppées (et Ézéchiel en connaissait un rayon en la matière.)
Mais le pire restait les doubles du même âge que lui. Il les haïssait plus que tout. Et plus ils lui ressemblaient, plus l’envie de les réduire en bouille de ses propres poings le tenançait. C’était viscéral.

La résolution de trouver le chevalier de feu ne l’avait toutefois pas quitté, et Ézéchiel engagea une nouvelle tentative. De retour à l’Étage des landes, il se mit en tête de retrouver le manche à balai en armure qui avait accompagné Opaline. Le pister, le suivre de loin et l’observer – et surtout, foutre la paix au continuum espace-temps.

Il regagna donc sa propre ligne temporelle et fit un léger bond dans le passé. Mais à peine eût-il posé un pied dans l’Étage qu’il manqua d’entrer en collision avec un porc des plus dodus qui fût. Ézéchiel se figea : pour une fois qu’il jouait la carte de la discrétion, voilà qu’un de ces collants de cochons venait lui filer le train.

Ézéchiel fixa le cochon d’un air mauvais. Le cochon lui rendit son regard.

« Dégage de là, jambon sur pattes, maugréa le forgeron. J’ai pas le temps de m’occuper de toi.

— Grouiq », rétorqua le cochon avec verve.

L’animal planta son derrière dodu sur le sol et le fixa d’un air de défi.

« J’ai pas le temps, je te dis ! aboya le forgeron. Cody a tout bricolé à la ferme pour que vous ayez de quoi boulotter, faire vos besoins et barbotter dans la boue comme… comme… Des cochons, acheva-t-il, peu fier de sa tournure. Alors viens pas me chier dans les bronches et retourne faire trempette.

— Grouiq ! insista le cochon avec une farouche résolution.

— C’est Grouchon qui t’envoie ? s’étonna le forgeron. Il a découvert où se trouve le chevalier de feu, et il t’envoie me trouver ?

— Grouiq, soupira le cochon.

— Tu me demandes de te suivre, c’est ça ?

— Grouiq.

— Et là, tu me demandes pourquoi je répète à haute voix tout ce que tu grouines.

— Grouiq. »

Ézéchiel gratta son crâne dégarni.

« Alors comme ça, le suprême pourceau a trouvé où se terre la boîte de conserve, hein ? Il aurait pu me prévenir avant, le gros lard ! il est quand même censé être omniscient. Mais mieux trottoir que jamais, comme disait mon alcoolique de père. »

En réalité, Ézéchiel n’avait plus aucun souvenir de son père, ni même de son passé avant son arrivée à la Tour. Mais il n’avait guère envie de chercher l’auteur de cet éminent moment de réflexion, par peur de se trouver lui-même. Ou pire : un de ses doubles.

VIII-16 : Le feu
IX-2 : L'Architaire

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