IV-9 : Le cadeau

Ézéchiel blêmit ; verdit ; rougit. Puis il parut s’étrangler dans sa barbe.

« Quoi ? explosa-t-il. Infâme ingrat gras du bide !

— Qu’est-ce qu’il a dit ? » s’enquit Opaline.

Le bonhomme trabu, pentru et varbu s’épancha en noms d’oiseaux jusqu’à ce que Samson lui tapote l’épaule.

« Je ne voulais pas t’offenser, forgeron. Simplement, la valeur d’un tel cadeau ne s’estime pas. Je m’en voudrais de te faire travailler gracieusement. Et puisque je ne possède pas de quoi payer, l’affaire est réglée.

— C’est un don, sombre avorton ! éructa Ézéchiel. Comment oses-tu refuser ce pour quoi un vrai guerrier serait prêt à tuer ?

— Un vrai guerrier, comme tu dis. Et je n’en suis pas – plus – un. J’ai fait vœu de ne plus porter d’épée ; je m’y tiendrai.

— Si Votre Majesté le permet, intervint Palouf, vous ne semblez guère armé, et les dieux savent de quels dangers regorge cette Tour. Il serait plus prudent d’accepter le présent du forgeron.

— Voilà ! approuva Ézéchiel, prêt à coller son cadeau dans la figure de l’Ancien roi. Écoute un peu ton manche à balai de laquais. Lui, se sert de son cerveau.

— Les dangers de cette Tour n’ont rien à voir avec mon engagement. Je ne tiendrai plus d’arme ; voilà tout. »

Le bonhomme laissa échapper un ricanement mauvais.

« Tu penses connaître la Tour, mon gros ? T’as encore rien vu. Tu savais que la Sorcière serait là pour inaugurer l’Étage ? Non ? Eh beh !

« C’est la tradition, dans le coin : elle se tient à l’ouverture de chaque nouvel Étage jusqu’à ce qu’un voyageur, n’importe lequel, arrive à elle. Là, elle exauce son vœu ; puis elle fout le camp et laisse le reste des canards le bec dans l’eau.

« Elle est comme ça, la Sorcière. Elle adore voir les voyageurs s’entretuer pour elle. Et crois-moi, ils le feront. Ils étriperont tout ce qui bouge pour avoir leur vœu. T’es sûr de vouloir te retrouver désarmé quand ça arrivera ? »

Son explication laissa le groupe mi-stupéfié, mi-songeur.

« C’est bien vrai ? s’enquit Palouf. La Sorcière se trouvera au prochain Étage, prête à exaucer le souhait du premier venu ?

— Puisque je vous le dis. »

Opaline croisa les bras, pensive. N’était-ce pas l’occasion rêvée de s’échapper de la Tour, et Samson avec elle – qu’il le veuille ou non ?

« À chaque ouverture d’Étage, reprit le forgeron, ces imbéciles de voyageurs se déchaînent. C’est toujours la même rengaine. Ils ont l’air calme, pour le moment, mais le carnage commencera bien assez tôt. Faut les comprendre, aussi : certains sont piégés ici depuis des années ! Alors, ils n’obéiront qu’à une règle : pas de quartier.

« Voilà pourquoi tu dois arrêter d’être stupide et prendre cette fichue lame. Magne-toi, avant que je ne me fâche. »

Samson considéra à nouveau l’offrande.

« Ta sollicitude me touche, forgeron, mais je refuse une fois de plus. Si ce n’est que pour ma sécurité, n’aie crainte : Opaline et Palouf seront avec moi. »

Ézéchiel contint à grand-peine un rugissement furieux et jeta la lame au sol. On le vit faire demi-tour vers la foule à grands pas.

« Couillon de noblion, l’entendait-on ronchonner. Tu veux crever ? Eh bien, va ! Pour une fois que je suis généreux ! Ah, mais ! dernière fois qu’on m’y reprendra. Dernière. Dernière ! Vous m’entendez ?

— Ouais, je t’entends, lui répondit un de ses doubles, et j’aimerais bien que tu la boucles un peu.

— Va clore ton clapet, toi.

— Répète-moi ça, vieux débris ! »

Une bagarre d’Ézéchiel éclata en moins de temps qu’il n’en faut pour lire cette phrase.

Opaline, elle, ramassa l’épée. Tirée de son fourreau, elle dégageait une faible lueur, comme si le métal s’éveillait. L’arme offrait une prise en main à la hauteur de son équilibre : parfaite.

Opaline lui fit décrire un vague mouvement ; un courant d’air qui passait par-là fut coupé en deux, siffla d’agonie et s’affala sur les dalles.

« Bel ouvrage, constata Samson. J’ai vu quelques lames au cours de ma vie, et je ne peux que reconnaître la qualité de celle-ci.

— Que comptez-vous en faire ? Le forgeron n’a pas l’air d’avoir envie de la récupérer… »

Palouf s’avança, le pas lourd et l’oeil réprobateur :

« Dans tous les cas, il refuserait certainement qu’elle finisse entre vos pattes de chapardeuse. Je vous confisque cette arme, Opaline. Remettez-la-moi. »

Opaline croisa son regard afin de vérifier s’il plaisantait. Ce qui était toujours difficile à estimer, tant le second degré semblait inconnu au bataillon du chevalier.

« Venez la chercher », lui sourit-elle.

En parfaite cible à la provocation, Palouf posa la main sur la garde de sa propre lame.

« Repos, l’ami, lança Samson, conciliant. Opaline n’est pas votre ennemie, vous en souvient-il ? Gardez vos forces pour l’heure, elles nous seront utiles bien assez tôt. »

Palouf se détendit à peine. Son regard restait rivé à Opaline comme un enfant jaloux.

« Quant à vous, Opaline, vous conserverez l’épée à la condition qu’elle ne serve pas de bas desseins. Ai-je votre parole ?

— Naturellement.

— C’est tout ce qu’il me faut. »

Palouf ruminait une réplique prompte à éveiller la méfiance de Samson envers leur compagne. Cependant des cris s’élevèrent parmi la foule.

Une puissante bourrasque s’abattit sur la place ; elle emporta avec elle les exclamations et couvrit l’endroit de son hurlement. Opaline se cramponna à son chapeau d’une main et tendit l’autre vers un point reculé du tumulte.

« La porte ! Je la vois ! »

IV-8 : La confiance
V-1 : La cellule

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