IV-8 : La confiance

Boum. Boum. Boum. Le cœur d’Opaline n’était d’ordinaire pas bavard, mais il choisit ce moment-là pour se faire entendre haut et fort. L’air s’accumulait à l’intérieur de sa poitrine comme dans une baudruche trop gonflée ; ses membres se crispaient tandis que sur sa peau s’étirait une moiteur fraîche.

Palouf se délectait de sa réaction : ce malaise qu’il venait de provoquer n’était qu’une nouvelle preuve de ses allégations.

À côté d’eux, Samson consultait l’avis de recherche sans mot dire. Sa mâchoire s’était faite plus anguleuse qu’à l’accoutumée, et au fond de son regard dansait une expression indéfinissable qui augurait tout sauf du bon.

Palouf rompit finalement le silence :

« Qu’en dites-vous, sire ? S’il est besoin de le rappeler, votre parole fait figure de loi. Un mot, et je me chargerai d’appliquer la sentence moi-même. »

Sa main se porta à la garde d’un estramaçon flambant neuf. Il était homme à joindre le geste à la parole.

« Vous déraillez, rétorqua Opaline. Ne me dites pas que vous croyez toujours à ces idioties !…

— Je crois ce que je vois, répondit Palouf avec une glaciale sérénité. Et je vois que ces avis de recherche parsèment la ville entière…

— Votre crédulité n’est plus à prouver. Je pourrais vous faire croire que la Terre est plate si vous m’en laissiez le temps.

— Des injures, c’est la seule défense que vous opposez pour répondre de vos crimes ! Sire, cette mascarade a assez duré. Laissez-moi écourter cette bougresse sur-le-champ et partons. »

Samson leva les yeux de l’avis et consulta Opaline du regard. Elle se força à le soutenir sans ciller, malgré l’impression persistance qu’elle demeurait un livre ouvert face à lui.

« Nous vivons une époque troublée, commença Samson, et je suis prêt à accepter que les circonstances aient pu vous résigner à prendre des vies. Le passé doit rester là où il est. Je ne vous jugerai pas sur ce que vous auriez pu faire avant notre rencontre. Mais ceci… » La gorge sèche, il récita les mots qu’il venait de lire : « « Tortures et mutilations. Actes de cannibalisme. » Voilà des horreurs absolument condamnables. Si vous en êtes l’auteure, je dois le savoir. »

Il laissa planer quelques secondes. Opaline redoutait les mots qui allaient suivre, quand bien même elle concentrait toute son énergie à la composition d’un air détaché. Palouf, lui, rayonnait.

« L’êtes-vous vraiment ? s’enquit Samson de but en blanc. La vérité, Opaline. »

Oui ! clama une voix dans sa tête. Elle ferma les yeux. Ce n’était pas le moment de dérailler.

« Non, répondit-elle d’un ton durci par l’instinct de survie. Je ne vous ai rien caché : j’ai bien été condamnée pour violation de sépultures. Mais je n’ai jamais commis ces atrocités. Quel genre de monstre en serait capable ? »

Samson plissa les paupières. Opaline en était certaine ; il pouvait sentir son trouble, goûter ses émotions. Ça ne faisait qu’accentuer son malaise.

« … Je vous crois », dit-il simplement.

Sous le casque de Palouf, une mâchoire se décrocha.

« Sire, ne vous laissez pas abuser par l’esbroufe de la roublarde ! Je suis votre serviteur ; c’est vers moi que votre confiance devrait se tourner.

— Je n’aspire qu’à vous croire, répondit doucement Samson, mais la confiance se construit avec le temps. Quant à nous, nous venons tout juste de nous rencontrer.

— Alors, faites-en appel à votre clairvoyance, sire ! Que vous faut-il de plus pour la penser coupable ? Regardez donc cette allure de canaille, ce faciès de fripouille ! »

Opaline aurait probablement dû se fâcher, toutefois l’ardeur et les mots de Palouf ne lui décrochèrent qu’un grand rire. Samson, lui, détaillait le chevalier de la tête aux pieds.

« Si je devais me fier aux apparences, l’ami, c’est de vous dont je ferais mieux de me méfier, dit-il avec un sourire. Le sang qui tache votre armure n’a même pas fini de sécher.

— Ma cause est néanmoins noble, sire ! s’emporta Palouf. Et j’en veux pour preuve : ma tête n’est pas mise à prix.

— Grand bien vous en fasse. Parce que la mienne l’est.

— Bienvenue au club », le félicita la dénommée roublarde.

La passion de Palouf céda la place à l’ébahissement.

« Sire… Est-ce une mauvaise plaisanterie ?

— N’allez pas vous faire des idées, reprit Samson. Je suis un paria depuis bien longtemps. Malgré ma destitution, la nouvelle couronne ne verra en moi qu’un ennemi. Au cours de toutes ces années, mon successeur n’a eu de cesse de honnir mon nom, salir mon image et démolir les institutions nées sous mon règne.

— Mais c’est lui, le vilain de l’histoire, s’écria Palouf, empli d’une touchante ardeur. Tout le monde le sait, voilà pourquoi le peuple n’a jamais cessé d’attendre le retour du vrai roi ! La parole de l’usurpateur n’est que mensonges.

— Il n’empêche que tout comme Opaline, je reste officiellement un criminel, précisa Samson. Maintenant, dites-moi, l’ami ; fort de cette information, comptez-vous lever votre épée contre moi ? »

Ce fut au tour du chevalier de se retrouver acculé, mais il ne mit guère de temps à se décider :

« Jamais, sire. Je reste fidèle à mes principes autant qu’à votre cause.

— Dans ce cas, faites-moi confiance. Opaline n’est pas l’ennemie, ici.

— Alors pourquoi son avis de recherche se trouve-t-il partout en ville ? »

Samson légitima cette question par un hochement de tête et se tourna vers Opaline, en attente d’une justification.

« Je l’ignore, se défendit-elle. Je suppose que quelqu’un est au courant de mon arrivée ici et cherche à me nuire.

— Qui ferait ça ? Dans quel but ?

— Probablement un de vos opposants, répondit-elle en le pointant du doigt. Quelqu’un qui n’a pas envie de vous voir sortir d’ici et récupérer la couronne. »

Il hocha la tête, convaincu par cette hypothèse. À côté d’eux, Palouf croisa les bras ; il voulait manifester son désaccord, mais les mots lui manquaient.

« Mes ennemis sont nombreux, concéda Samson, et il faut que vous sachiez tous les deux que voyager avec moi, c’est vous exposer. Vous pouvez encore partir si vous le souhaitez. Je ne vous en tiendrai pas rigueur.

— Vous rigolez, lâcha Opaline. Maintenant que je vous ai trouvé, je ne suis pas prête de vous laisser filer.

— Et je serai toujours là pour surveiller vos arrières, sire, renchérit Palouf. Le danger peut venir de n’importe où. »

Il ponctua sa remarque d’un regard appuyé en direction d’Opaline. Elle lui répondit par un clin d’oeil discret.

« Puisque la porte ouvre d’ici peu, nous ferions mieux de rester près d’Ézéchiel, dit-elle.

— C’est juste », approuva Samson.

Il parcourut l’assemblée du regard. L’ambiance semblait s’être un peu tassée. Certains voyageurs hésitaient à lever le camp, de peur que ce rassemblement ne soit qu’une farce orchestrée pour leur faire perdre leur temps. Même les doubles du forgeron se faisaient moins nombreux.

Le groupe s’approcha d’un Ézéchiel assis sur une fontaine. Ses jambes courtaudes pendaient dans le vide tandis qu’il biberonnait un Roger bienheureux.

« Vous deux êtes adorables, lança Opaline. Qu’y a-t-il, là-dedans ? Rhum ? Whisky ?

— En partie, répondit l’Ézéchiel, distrait. Vous aussi, vous mettez les voiles ?

— Dès que la porte ouvrira. Toujours aucune idée de son emplacement ? »

Ézéchiel hissa le porcelet sur son épaule et lui tapota le dos.

« Nan. Certains de mes doubles sont partis la trouver dans le futur, ça les gavait d’attendre. Elle devrait quand même se pointer d’une seconde à l’autre. Je vous conseille de profiter des quelques minutes qui vous restent. Quand la porte ouvrira, ce sera la ruée. Sans compter les voyageurs des Étages du dessus qui… »

Il allait développer quand Roger régurgita sur son épaule. Ceci fait, le porcelet potelé bondit au bas de la statue et s’en alla gambader parmi la foule.

« Par toutes les moustaches… » grommela sombrement le forgeron. Puis son regard s’éclaira : « Au fait, mon gros, j’oubliais ! Voici pour toi. »

Il descendit de son perchoir et, de gestes cérémonieux, souleva une épée munie de son fourreau. Samson l’observa d’un air interdit.

« Toute juste sortie de ma forge. Je t’en devais bien une, non ?… Elle est un peu fine pour ta carrure, mais… c’est vraiment de la bonne ferraille. Tu trouveras pas plus tranchant à travers la Tour. Fais gaffe à pas t’asseoir dessus, elle t’en fendrait le derrière au sens le plus propre du terme. C’est gratuit. Pas besoin de me remercier. Prends.

— Non, merci, répondit aimablement Samson.

— C’est tout natur… » commença Ézéchiel ; puis, son cerveau revint sur ce que ses oreilles venaient d’entendre.

« J’ai cru comprendre ‘ »merci, Ô Ézéchiel le meilleur forgeron de tous les mondes« . Mais j’ai pu mal entendre. Mon ouïe qui baisse avec l’âge, sans doute. Tu pourrais répéter ? »

Son œil s’était noirci et son ton ne souffrait aucune contradiction.

« J’ai dit : « non, merci » », répéta Samson.

IV-7 : Le papier
IV-9 : Le cadeau

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