IV-7 : Le papier

Samson rajusta le sac sur son épaule et balaya la foule du regard. La plupart des gens ici étaient des voyageurs de la Tour : rien de très notable. En revanche, les nombreux Ézéchiel qui se baladaient parmi eux l’étaient beaucoup plus.

Opaline secoua la tête.

« Je rêve ?

— Non. »

C’est sur ce poignant échange qu’ils s’avancèrent au cœur de la place bondée. Opaline suivait le sillage d’un Samson dominant la foule d’une bonne tête. Autour d’eux, les voyageurs bavardaient, rigolaient, trépignaient et discouraient. Ils semblaient attendre quelque chose.

Parmi eux déambulaient les clones d’Ézéchiel, aussi naturellement que s’ils allaient acheter le pain. Certains toisaient les voyageurs de la même façon qu’un chien de garde lorgne un troupeau de moutons ; d’autres échangeaient entre eux à voix basse. Non loin, trois forgerons se livraient à une violente discorde qui se mua en empoignade de barbe.

Certains paraissaient plus jeunes que l’Ézéchiel qu’elle connaissait ; d’autres plus vieux. Aucun n’était strictement vêtu de la même manière. Il leur manquait parfois un œil, ou plus rarement un bras. Mais tous portaient barbe, bedaine et mauvaise humeur avec fierté.

Quelques-uns arboraient un Roger sur l’épaule.

« Ça me rappelle qu’on a oublié le porcelet, à l’auberge, murmura Opaline.

— Il était parti rejoindre Ézéchiel avant notre départ, expliqua Samson. Ne vous inquiétez pas pour lui. »

Non sans soulagement, Opaline lisait la surprise sur le visage de nombre de voyageurs à la vue des multiples forgerons. Elle ne put toutefois s’empêcher de questionner Samson sur cette nouvelle bizarrerie.

« Ézéchiel est le serviteur personnel de la Sorcière, répondit-il. Ça signifie qu’il s’acquitte des tâches dont elle le charge au quotidien – j’ignore de quoi il s’agit concrètement, mais pour faire de lui le plus efficace des valets, la Sorcière lui a accordé le pouvoir de voyager dans le temps. Voilà pourquoi on le trouve parfois en plusieurs, hem, exemplaires ; et surtout ici, à Port-Marlique. De fait, tous les Ézéchiel que vous voyez ici sont différents états d’une seule et même personne. »

Opaline se gratta la joue. Cette explication, se dit-elle, en valait bien une autre.

« C’est donc pour ça qu’il est présent à chaque Étage de la Tour…

— Exact.

— Il ne m’a pas reconnue la dernière fois que je l’ai croisé. Vous pensez que c’est parce que pour lui, notre rencontre n’avait pas encore eu lieu ?

— Sans doute. »

Opaline observa un couple d’Ézéchiel occupé à se livrer un bras de fer sur un tabouret à trois pieds. Ils ressemblaient à s’y méprendre à un homme saoul en proie avec un miroir.

« Le plus efficace des valets, hein ?…

— Les apparences sont trompeuses. Port-Marlique est toujours heureuse d’avoir une escouade d’Ézéchiel à disposition. Il reste, après tout, le meilleur armurier de tous les univers connus. »

Ils manquèrent d’entrer en collision avec un groupe d’Ézéchiel ivres morts. Leur démarche vacillante s’accordait avec leurs yeux vitreux, ainsi qu’un goût prononcé pour les chansons imagées.

« Et que font tous ces Ézéchiel ici ?

— C’est une bonne question. Hé-là, forgeron ! »

Un Ézéchiel accompagné d’un Roger se tourna vers eux. Ses sourcils broussailleux se froncèrent ; puis son regard s’éclaira. Il se dandina jusqu’à eux, un rictus collé aux lèvres.

« Salut, mon gros. Tu t’es finalement décidé à sortir de ta tanière ?

— J’avais besoin d’air. Tous ces gens… Sont-ils là pour la porte du Quatrième ?

— Ça se pourrait, ricana Ézéchiel en reportant son attention sur Opaline. Alors, la vermine t’a finalement retrouvé ?

— À vrai dire, c’est Roger qui l’a menée jusqu’à moi.

— Gruik », se félicita le porcelet potelé.

Ézéchiel coinça un cigare en ses dents et craqua une allumette.

« Bah ! si j’avais su qu’une gamine suffirait à te faire sortir de ton trou, je t’en aurais envoyé une avant.

— J’ai trente-sept ans », précisa Opaline.

La mâchoire d’Ézéchiel se décrocha. Le cigare chuta, rebondit au sol et, visiblement épris de liberté, disparut parmi la foule vers de lointaines contrées.

« Alors, dites-nous tout, reprit Opaline. Où est la porte ?

— Si je le savais, marmonna Ézéchiel, l’humeur sombre. Elle est censée apparaître dans le coin d’un instant à l’autre. C’est la Sorcière qui me l’a dit. Ça devait être un secret, mais il n’empêche que le coin grouille de grouillots. Sans parler de mes débiles de doubles.

— La Sorcière… Vous la connaissez bien ?

— Je doute que quiconque puisse se vanter de la « connaître bien ». Je lui cause, parfois. C’est elle la patronne et elle aime pas les marioles. Pas le genre à rigoler, quoi. Pas vrai, mon gros ? »

Samson passa une main sur sa barbe.

« Vous aussi, Samson, vous avez déjà rencontré la Sorcière ? s’étonna Opaline. Comment ça s’est passé ?

— Pas très bien, admit Samson.

— Pas très bien ? » répéta Ézéchiel, ahuri, avant de partir d’un fou rire incontrôlable.

Opaline et Samson observèrent, gênés, le forgeron tituber vers la foule, les larmes aux yeux et le teint rouge. On l’entendait encore s’esclaffer « Pas très bien ! » quand Opaline reprit la parole :

« Rassurez-moi, ce n’est pas une mauvaise sorcière ?

— Vous en jugerez quand vous la verrez.

— D’accord… Pas rassurant…

— Je ne vais pas vous mentir, poursuivit Samson, votre pire adversaire ici n’est ni les soldats, ni les monstres. C’est la Sorcière elle-même. Quelqu’un capable de créer et de détruire un univers d’un claquement de doigt n’est pas à prendre à la légère. »

Les yeux d’Opaline se portèrent sur la foule autour d’eux. S’en dégageait une excitation fébrile, comme à l’approche d’un grand événement. Un groupe de guerrier les dépassa ; elle saisit au vol quelques bribes de leur discussion : à quoi ressemblerait le nouvel Étage ? Serait-il dangereux ? Était-on suffisamment préparés ? Et si venir jusqu’ici n’était pas une si bonne idée que ça ?

« Nous ne sommes que des insectes pour elle, murmura Opaline. Des fourmis dans un grand bac à sable… »

Samson ne l’entendit pas car une voix s’éleva par-dessus la rumeur des conversations :

« Sire ! Par les dieux, sire, je vous trouve enfin ! »

Palouf surgit de la foule d’une bourrade. Sa démarche était plus énergique que jamais, malgré son armure toujours plus souillée. Sous le regard souvent curieux et parfois moqueur des voyageurs, Palouf écrasa le sol de son genou.

« Sire Elirac… murmura Palouf de sa voix assourdie par le métal. Ou dois-je vous appeler sire Samson ? Ce n’est guère mélodieux, mais je ferai comme bon vous semble.

— On attire l’attention », souffla Opaline à un Samson stupéfait.

Il s’arracha à son apathie et tendit une main vers Palouf :

« Relevez-vous, l’ami. Je ne suis plus roi depuis bien longtemps. »

Il aida le chevalier à se remettre sur pied. Des étoiles semblaient briller dans les yeux de ce dernier, quand bien même son casque le masquait.

« Vous serez toujours le roi, Samson, sourit-il. Au regard du peuple comme au mien.

— Quoiqu’infondée, votre loyauté me touche. Cependant, gardez à l’esprit que la couronne appartient désormais à un autre.

— Sire ! s’offusqua Palouf. Avec tout le respect et l’amour que je vous porte, vous ne devriez pas tenir un tel discours. Vos jours sont loin d’être comptés. Nombre de vos fidèles attendent votre retour. La résistance à l’usurpateur gronde. Ici même, dans la Tour de la Sorcière, je n’ai eu de cesse de rencontrer des nostalgiques de votre grand et beau règne ! »

Samson passa une main sur son visage. Il se sentait plus vieux, tout à coup.

« Reprenons depuis le début. Qui êtes-vous, pour commencer ?

— Mes excuses, sire, je ne me suis même pas rappelé à votre bon souvenir. J’ai combattu sous la bannière du Cane Corso il y a des années de cela. Sans doute mon nom vous sera-t-il familier, mais j’ai dû y renoncer et ne puis dorénavant l’employer.

— Et comment suis-je censé vous reconnaître, si vous ne me donnez même pas votre nom ?

— En attendant, intervint Opaline, vous pouvez simplement l’appeler Palouf. »

Elle sentit l’attention du chevalier glisser sur elle. En une fraction de seconde, l’air devint nettement moins respirable.

« Sire, reprit-il avec la froideur d’un pic à glace, loin de moi l’idée de contester votre sagesse, mais vous devriez vous méfier des mauvaises fréquentations. Cette Tour en regorge.

— Vous vous connaissez ? » demanda Samson aux deux intéressés.

Opaline afficha un sourire de façade. Elle avait la confiance de Samson de son côté, aussi pouvait-elle parier qu’il lui prêterait plus de crédit qu’à un chevalier anonyme et dépenaillé sorti de nulle part. Le pincement du doute lui traversa toutefois l’estomac.

C’est alors qu’un ravissement mauvais s’étala sur le casque de Palouf. Sans quitter Opaline du regard, il tendit un papier plié à Samson. Nul besoin d’être un génie pour deviner ce qu’il indiquait.

Opaline vit les mains de Samson ouvrir le papier au ralenti. Les secondes devenaient lourdes et tranchantes, comme le billot auquel elle avait échappé.

« Peut-être, sire, reprit Palouf, aimeriez-vous savoir que notre amie ici présente n’est rien moins qu’une meurtrière, une tortionnaire et une cannibale… »

IV-6 : Le nuage
IV-8 : La confiance

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