IV-6 : Le nuage

À cette heure, la rue où se nichait la taverne n’était plus aussi sinistre que dans les souvenirs d’Opaline. Peut-être parce que les pavés baignaient dans la lueur douceâtre du lever du jour, ou que les errants de la nuit l’avaient désertée. Quoiqu’il en soit, elle et Samson la franchirent sans croiser personne.

L’air était pur et frais, et c’est avec délice qu’Opaline en emplit ses poumons, elle qui avait passé trop de temps au fond des geôles du royaume, à respirer leur air vicié.

« Cette Suzy, murmura-t-elle pour briser le silence matinal. Vous la connaissez depuis longtemps ?

— Pas vraiment…

— Elle semblait pourtant très attachée à vous.

— La vie n’a pas toujours été facile pour elle. J’imagine qu’elle n’a pas l’habitude qu’on la traite avec respect. »

Opaline hésita un instant, puis s’enquérit :

« Comment l’avez-vous rencontrée ?

— Je l’ai recueillie à l’auberge peu de temps après mon installation. Je suppose qu’elle n’avait pas d’autre endroit où aller. Je ne sais rien d’elle. Elle ne m’a jamais parlé de son passé.

— Alors qu’est-elle ? Humaine, ou… ? »

Samson fit mine de rajuster son sac pour hausser les épaules.

« Est-ce important ? » répondit-il, évasif.

Ils dépassaient le coin d’un bâtiment quand, sans prévenir, le vide leur sauta aux yeux. Plus précisément : la rue, à quelques mètres seulement, s’ouvrait sur un espace vaste aux teintes bleutées. Opaline fronça les sourcils et s’approcha à pas feutrés.

« N’allez pas trop près, lui recommanda Samson. Vous risqueriez de tomber. »

À peine eut-il prononcé ces mots qu’un mât surgissait de nulle part ; ainsi que des voiles gonflées ; puis un pont et enfin une coque. Le navire s’éleva au-dessus des bâtisses et poursuivit sa route en direction les cieux, comme porté par les caprices des airs.

Samson sourit devant la surprise d’Opaline. Elle fixait le voilier de ses yeux ronds, cherchant à déceler l’astuce qui autorisait un bateau de plusieurs tonnes à planer paisiblement parmi les nuages. Son regard se reporta vers le vide, aux couleurs sombres et nuancées, où les ténèbres de la nuit se trouvaient balayées par le souffle des grands espaces. S’y dessinait l’horizon que le soleil se préparait à percer. Le tournis la prit jusqu’à ce qu’elle se décide à fixer ses pieds.

« La ville… vole ? »

Samson se plaça à ses côtés et huma à son tour les courants venus s’aventurer assez près.

« Ce monde est couvert par les océans, dont aucun explorateur n’a encore fait le tour. Port-Marlique n’est qu’une ville parmi d’autres. Ces aérocités parsèment le ciel de l’Étage. Le commerce y est fleurissant et les opportunités, infinies. Voilà pourquoi la plupart des voyageurs de la Tour finissent leurs jours ici ; ils deviennent marchands, gardes du corps ou artisans. D’aucuns tentent leur chance dans la piraterie – jamais je n’aurais pu tenir mon auberge sans la contrebande. »

Les vacillements refusaient de lâcher Opaline, aussi se décida-t-elle à reculer de quelques pas.

« On dirait un vrai monde.

— C’en est un, sourit Samson. Dangereux, oui, mais vaste, riche et beau.

— Ceci n’est pas la réalité, contra Opaline. Ce n’est rien qu’une illusion, un rêve créé par la Sorcière. »

Elle planta son regard dans celui de Samson. Ce dernier secoua doucement la tête.

« Pourquoi cet avis si tranché ? Qu’est-ce qui rend ce monde-là moins vrai qu’un autre ?

— Les villes et les bateaux qui volent. »

Samson rit de bon cœur et tendit les doigts vers un nuage de passage.

« Et si vous aviez vécu un rêve toute votre vie, et que ceci était la réalité ?

— Vous pensez vraiment ce que vous venez de dire ?

— Je ne fais que poser une question. »

Opaline se détourna. Au loin, le soleil pourfendait la nuit de son halo rose et orangé. Elle n’avait que peu de notions d’astronomie, mais elle avait entendu parler de planètes et d’étoiles.

Étaient-ils sur une planète ? Ce soleil devant leurs yeux appartenait-il à un univers complet ? Jusqu’où portaient les limites de celui-ci ? Le rêve de la Sorcière pouvait-il imiter la réalité dans toute son étendue, son imperfection ?

« Allons, finit par décréter Samson. Nous avons encore du chemin.

— Savez-vous au moins où vous allez ? Il paraît que les portes peuvent apparaître n’importe où…

— Pas d’inquiétude. Si une porte s’est ouverte ici, nous la trouverons… »

Ils gravirent une longue série de marches, laquelle s’élevait en une ceinture de briques en bordure de l’abysse. Ce n’est qu’à la faveur d’un point de vue imprenable sur la ville qu’Opaline réalisa l’étendue de la singularité de Port-Marlique.

Non contente de flotter dans les airs, celle-ci s’éparpillait sur plusieurs îlots indépendants liés par d’épais entrelacs de chaînes. On aurait cru que la ville originellement composée d’un seul bloc avait été fracassée par la main d’un titan, et que pour toute réaction, ses habitants avaient décrété « en fait c’est pas si mal comme ça. » Ses morceaux se mouvaient librement, au gré d’une gravité qu’un physicien chevronné aurait, au terme d’un bref examen, qualifiée de complètement torchée.

« C’est… dur à croire, parvint à articuler Opaline.

— En effet, répondit Samson.

— Je rêve ou les autres morceaux de la ville sont à l’envers ?

— Techniquement, c’est notre îlot qui se tient à l’envers.

— Je vous demande pardon ?

— Rassurez-vous, ce sont des choses qui arrivent.

— Et on ne risque pas de tomber ?

— On ne risque pas de tomber. »

Opaline leva les yeux et le regretta immédiatement. Là-haut, très loin au-dessus, s’étirait la voûte d’une mer déchaînée.

« Rassurez-moi, reprit-elle, le doigt pointé sur un bateau à voile voguant la verticale, est-ce que vous trouvez ça normal ?

— Pas plus que vous. Mais on s’y fait.

— Vous pouvez m’expliquer comment ça marche ?

— C’est au-delà de mes compétences. Une histoire d’enchantements et de manipulation des lois de la physique. Les mages de la ville vous détailleraient tout ça mieux que moi. »

Opaline le suivit le long de la muraille. C’est alors qu’une foule compacte massée au cœur de la ville attira leur attention. Ils s’y engagèrent d’un pas rendu plus vif par l’espoir d’une piste.

La place fut ralliée au terme d’une bonne marche à travers les rues exiguës et anguleuses. Là, ils prirent quelques secondes pour parcourir la foule du regard. Jusqu’à ce qu’un détail singulier ne frappe Opaline comme un coup de poing à l’estomac.

« Eh bien, souffla-t-elle, moi qui pensais avoir vu le plus bizarre de cet Étage… j’étais encore loin de me douter de ça. »

IV-5 : Le départ
IV-7 : Le papier

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