IV-5 : Le départ

Dehors, le bruissement des feuilles se mêlait au sifflement du vent. On entendit un chat miauler. Une poubelle renversée. Un juron proféré. Puis plus rien. Pour Opaline, rien d’autre que les battements assourdissants de son cœur. Son sang grimpait à ses tempes et pulsait le long de ses veines comme dans une tuyauterie prête à céder.

Son regard refusait de quitter les linges ensanglanté. Elle ne pouvait croire à ce qu’elle voyait. C’était impossible. Dénué de sens. Son cerveau multipliait les théories, tentait de donner une signification à ce qui s’était produit ; mais rien ne convenait. Elle possédait la dernière pièce du puzzle, sans savoir dans quel sens la tourner.

Elle se redressa, une main appuyée sur le mur, l’œil rivé sur le cadavre enveloppé dans les draps. Elle en discernait les contours malgré la pénombre, sans pouvoir distinguer son visage. Elle n’osait pas s’avancer. C’était au-dessus de ses forces. Ça ne pouvait pas être vrai.

Son cœur manqua un battement lorsqu’un grincement s’éleva du côté de la porte. La pénombre enveloppait une silhouette haute et carrée.

Samson ?… Opaline se sentit prise de tournis. Une euphorie passagère se vit chassée par un profond trouble. Car si Samson se tenait là, devant elle… Qui occupait le lit ?

Samson baissa les yeux vers la flaque de sang, mais elle n’y est pas. Il inspecta la chambre d’un regard perçant. Rien d’anormal. L’endroit est tel qu’il l’a laissé en sortant.

De plus en plus perplexe, il se tourna en direction d’Opaline sans la voir. Son regard ne fait que glisser sur elle, comme l’eau sur un galet. Il demeura ainsi, à quelques mètres seulement, immobile et alerte. Il détaillait les lieux, l’air grave, s’imprégnant à chaque détail. Il paraissait savoir que quelque chose d’anormal s’y tramait sans parvenir à comprendre quoi. Même sa respiration devenait plus lourde, plus insistante, comme s’il cherchait à s’approprier l’endroit en même temps que son odeur.

Persuadé d’être seul, Samson se pencha lentement au sol et tendit les doigts. Le tapis était immaculé. Il secoua la tête et se pinça l’arête du nez. Ses sens lui jouent-ils des tours ? Peut-être est-ce la fatigue, sans doute le travail ? Il ne s’est pas beaucoup reposé ces derniers temps…

Opaline profite cependant de cet instant pour se glisser hors de la pièce. Puis son lit l’accueillit de nouveau, sans trop qu’elle se souvienne du chemin parcouru avant d’y arriver. Bien vite, elle se retrouva à observer le plafond de sa chambre.

Elle se sentait épuisée et glacée, comme après un mauvais rêve. À la différence qu’elle était bien éveillée, cette fois-ci ; et le cauchemar de grignoter la réalité, prendre son siège, parler à sa place. Et planer au-dessus d’Opaline tel un nuage noir pervertissant le monde de par son sombre prisme.

Maintenant, tu sais, Opaline. Voilà ce que je suis capable de faire.

(•(oo)•)

Le jour succéda à la nuit comme l’âge adulte prend la place de l’adolescence. Opaline le vit poindre de loin ; pourtant il semblait ne jamais se décider à arriver.

Dès lors que les premiers rayons franchirent les rideaux de sa chambre, elle sauta dans ses bottes, enfila sa tunique, se harnacha de son baudrier et enfonça son chapeau sur sa tête.

L’esprit engourdi par ses errances nocturnes, elle franchit le couloir d’un pas mou et dépassa la porte de Samson. Elle le retrouva en bas, affairé à empaqueter ses affaires dans un gros sac de cuir. Avec sa carcasse décharnée et ses yeux vides, Suzy se tenait perchée sur une table. Opaline s’approcha à petits pas ; fallait-il évoquer les événements survenus pendant la nuit ? Samson devait-il être informé de tout ceci ?

Il coupa court à ses questions en lui offrant un sourire ainsi qu’une tasse.

« Café ? »

Elle baissa les yeux sur le liquide sombre et chaud sans trop savoir quoi répondre.

« Du café ? Qu’est-ce que c’est ?

— Une boisson qu’Ézéchiel a découvert au gré de ses voyages, dans les Étages supérieurs. Parfait pour surmonter une nuit difficile.

— J’ai l’air si épuisée que ça ?

— Encore plus que vous ne le pensez. »

Opaline accepta la boisson et le vit retourner à ses bagages. Entre son expression claire et ses gestes vigoureux, il paraissait de fort bonne humeur. À côté, Suzy braquait son regard éperdument vide sur Opaline. Celle-ci fit la grimace et plongea son nez dans la tasse avec un reniflement suspicieux.

« Il est encore tôt. Vous avez faim ?

— Non, répondit Opaline. Jamais le matin.

— Vraiment ? s’amusa Samson, une moue mi-boudeuse mi-rieuse au coin des lèvres. Je connais quelqu’un que ça étonnerait. »

Il soupesa une boussole avec hésitation et la fourra finalement dans son sac.

« Bien. J’espère n’avoir rien oublié. Suzanne, je te laisse l’auberge. Je ne sais pas quand je serai rentré, mais je compte sur toi.

— Vous allez me laisser seule ?… s’enquit la créature, une pointe de tristesse au fond de sa voix éraillée.

— Tu ne seras pas seule. Nos habitués seront là chaque soir.

— Je ne les aime pas. Ils me font peur.

— Rien ne t’oblige à rester en leur compagnie. Ouvre les portes le soir, ils s’occuperont du reste. »

Opaline remarqua le panneau disposé en évidence sur le comptoir. Une écriture manuscrite propre et élégante annonçait :

« Mes amis,

D’importantes affaires m’obligent à me retirer de l’auberge. Je la laisse entre vos bonnes mains et ne tarderai pas à vous envoyer un nouveau tenancier.

Les réserves sont encore fournies et je vous laisse en disposer. Plus que jamais, vous êtes ici chez vous.

Merci à vous pour ces beaux instants de vie. Je vous souhaite le meilleur. Le pire est derrière vous.

Jim »

Opaline tenta de prendre une nouvelle gorgée, mais seul le fond de la tasse lui apparut, l’air presque désolé. Quand avait-elle bu tout le café ?

« Vous laissez votre établissement à cette bande de malfrats ? s’enquit Opaline.

— C’est ainsi que les choses se font, ici. Je n’ai guère le choix. »

Il s’empara d’un pourpoint sans manches et l’enfila. Puis il jeta son sac sur son épaule et balaya la salle d’un dernier regard.

« Si vous n’avez rien oublié, Opaline, nous pouvons y aller. »

Elle acquiesça et déposa la tasse sur le comptoir. À l’instant où elle s’apprêtait à faire glisser la planche de bois (c’est tout ce que Samson avait pu trouver en attendant de remplacer la portr), une voix s’éleva :

« Ne partez pas, Jim ! »

Samson se tourna vers Suzy. Les mains à la peau noirâtre et craquelée entouraient la sienne, brune et large. Opaline ne put réprimer une grimace.

« Ne partez pas, répéta Suzy d’une voix faible.

— Il le faut, Suzanne, sourit Samson. Tu sais ce qui arrivera, si je reste.

— Je ne veux pas que vous partiez. Je ne veux pas. »

Il déposa son sac au sol et s’agenouilla au niveau de la créature. Opaline refréna un soupir et croisa les bras.

« Tu peux venir avec nous, Suzanne. Tu peux quitter cet endroit, toi aussi.

— Mais… »

La voix de Suzy se brisa. Son visage squelettique, fait d’os saillants et d’orbites vides, se mua en un masque grotesque. Opaline échoua à interpréter cette expression, jusqu’à ce que les sanglots de Suzy s’élèvent de nouveau :

« J’ai peur… J’ai peur de partir. Cette ville, c’est tout ce que j’ai toujours connu. Je ne sais pas ce qui se trouve au-delà, et je ne veux pas savoir. L’inconnu me fait peur.

— Nous te protégerons. Il ne t’arrivera rien avec nous. »

Suzy gémit, la mâchoire serrée. Des fantômes de larmes coulaient le long de ses joues.

« Et qu’est-ce qui se passe si on rencontre des mauvaises personnes ? Je ne pourrais pas supporter de voir quelqu’un vous faire du mal.

— Le danger est ici, répondit Samson. Plus je reste, plus le risque est grand. C’est pour ça que je dois partir. Viens avec nous, Suzanne. Quitte cet endroit, avec nous.

— Je ne peux pas… »

Opaline se caressa le menton, troublée par les émotions débordant derrière la parodie de visage de Suzy. Puis, des pensées plus pressantes la ramenèrent à la réalité.

« Samson. Il faut y aller. »

Il acquiesça sombrement. Puis, après un dernier regard à Suzy :

« Si tu trouves le courage de partir un jour, viens nous retrouver. »

Son ton demeurait égal malgré l’émotion perçant sa voix. Il ramassa son sac et suivit Opaline.

Empêtrée dans le chagrin, Suzy ne cessa pas de les fixer de ses orbites vides. Plus encore que son apparence le laissait supposer, toute vie semblait l’avoir quittée.

IV-4 : Le couteau
IV-6 : Le nuage

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