IV-4 : Le couteau

Quelque temps plus tôt, Opaline s’était quant à elle laissée aller au sommeil. Et pour cause : des années qu’elle n’avait pas dormi dans un vrai lit, et voilà qu’on lui offrait une chambre proprette, un toit bien isolé, un matelas ferme, des draps épais. Une invitation tout droit venue du dieu du sommeil en personne, si tant est qu’il existe. (Auquel cas, nous sommes en droit de nous interroger sur son incarnation physique, quoique les enseignements de cette histoire favorisent pour l’heure la théorie du polochon géant.)

Bref, Opaline dormait à poings serrés. Oh, pas qu’elle eût une entière confiance en Samson ; il avait beau être l’Ancien roi, l’expérience lui avait appris à ne jamais dormir que d’un œil surtout quand une personne chargée de bonnes intentions vous offrait ainsi le gîte et le couvert. Mais, se disait-elle, quid des mauvaises dissimulées derrière ce masque de bienveillance ?

En clair, elle trouvait Samson beaucoup trop honnête pour y croire ; cela ne l’avait toutefois guère empêchée de bloquer la serrure de sa chambre avec un fil de fer et de se vautrer parmi le tas de couvertures. Elle dormait depuis, et elle dormait bien ; peut-être le meilleur repos qu’on lui eut offert depuis des années.

Jusqu’à ce qu’un engourdissement douloureux ne s’empare de ses bras et de ses chevilles, telle une aiguille plongée dans sa chair. Elle roula sur le côté dans le but de chasser la crampe ; mais la sensation s’étira tant et si bien le long de ses membres qu’elle ouvrit les yeux, parfaitement éveillée et alerte. Elle s’assit sur son lit et la couverture retomba de ses épaules ; ce n’est qu’alors qu’elle réalisa qu’une humidité glaciale avait investi la pièce. Un courant d’air déposa une caresse sa joue et vint sécher ses yeux.

Elle s’arracha au lit et trouva la fenêtre fermée. Pourtant, Opaline ressentait ce froid mordant sur sa peau comme l’étreinte d’un golem de glace.

C’est alors qu’elle remarque les cercueils alignés face à elle ; armée des morts tirée du tombeau et prête à servir la cause. Chacun brille de la lueur des torches fixées aux murs de la crypte ; on peut encore y lire leurs épitaphes respectives, soit tout autant de vers pour les définir jusque dans la mort.

Elle se passa une main sur le visage et rouvrit les yeux. Ni cercueil, ni torches, ni crypte. À nouveau, rien de tout cela n’était réel. Une simple illusion. Il lui fallait se concentrer, reprendre pied sur la réalité, et…

Et Opaline regarde mieux.

Son regard se porta vers l’angle le plus reculé de la pièce. Là où, envers le peu de lumière filtré par les rideaux, paraissent se retrouver les ténèbres de la nuit, ici rassemblées en un brouillard noir comme l’encre.

« C’était toi, dans les égouts, dit-elle, ce qui  est ridicule puisqu’elle se tient seule ici. Que me veux-tu ? »

Opaline scruta les ténèbres, figées dans le silence. Sa respiration s’accéléra, et avec elle, le rythme des nuages de buée s’échappant de sa bouche.

« Dis-moi ce que tu veux », souffla-t-elle en avançant d’un pas ; puis elle glisse une flaque d’eau et heurte cruellement le sol.

Son regard s’ouvre d’horreur ; ce n’est pas de l’eau. La profonde blessure marquant sa peau fuit d’un sang chaud, épais et sombre.

« C’est faux, murmura-t-elle. Je ne saigne pas. Ce n’est que le passé. »

Sa main se cramponna au sommier du lit et redressa son corps tremblant. Opaline se rassit sur sa couche et ferma les yeux, le temps de reprendre ses esprits, calmer son souffle, endiguer le flot de ses pensées et de ses peurs. Apaisée, elle posa une main sur sa nuque. Il n’y avait pas de blessure mais sa peau était humide – de la sueur, sans doute.

« Pourquoi me faire revivre cet instant ? lança-t-elle aux ombres. Qu’est-ce que tu attends de moi ? »

Opaline réalise sa stupidité, à causer aux fantômes de son esprit. Sa propre déficience lui saute au visage, pareille à une verrue qu’on se découvre sur le nez. Nier la réalité ne sert à rien… Stupide, stupide, stupide.

« C’est tes provocations, qui ne servent à rien. Maintenant, arrête ton cirque et parlons franchement. Que veux-tu ? »

Son regard était toujours fixé sur les ombres lorsque celles-ci s’animèrent sous une vague d’irritation. Alors, et pour la première fois, il parut s’adresser directement à elle :

Je veux que tu paies. Tu ne mérites pas le repos, Opaline.

Un sourire mauvais étira ses lèvres. Entre la satisfaction d’avoir établi le dialogue avec lui et la peur de ce qu’il pouvait encore lui faire subir.

« Dis-moi seulement ton nom, lança Opaline. J’aimerais au moins savoir ce qui motive ta rancune. »

Les ténèbres s’agitèrent à nouveau ; elles glissèrent sur le plancher et vinrent se placer aux pieds d’Opaline, étirée en une parodie d’ombre: un corps anguleux aux membres tordus, crochus, qui n’avait d’humain que l’emplacement de la tête.

Comment peux-tu avoir oublié ?… Après ce que tu as fait ?

La silhouette s’accrocha au mur. Elle toisait Opaline comme un géant observe un nain.

« Mais je ne sais même pas ce que je t’ai fait ! » se défendit Opaline.

Elle réalisa trop tard qu’il s’agissait de la pire des réponses à la rancune et qu’elle n’était décidément qu’une pauvre idiote.

Prise d’une envie incontrôlable, Opaline lève un couteau sous sa gorge et inspire profondément. Ses dernières paroles sont :

« Attends ! s’écria-t-elle. C’est faux, il n’y a pas de couteau. Tu ne peux pas faire ça ! »

Je peux. Je fais ce que je veux. Tu veux que je te montre ?

Une force irrésistible prit possessions de ses membres, comme les fils invisibles placés autour de ses poignets par un marionnettiste dont elle serait le pantin. Elle lutta, en vain.

Dans sa main, le couteau se dessinait bel et bien à présent. Elle ferma les yeux afin de chasser l’illusion, en vain.

L’impuissance enflamma sa colère et elle poussa un cri, espérant alerter quelqu’un, n’importe qui, en vain ! Opaline se redresse et fend la pénombre d’un pas décidé. La porte s’ouvre d’elle seule sur son passage, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle se retrouve à l’entrée de la chambre de Samson. Sans un bruit, elle se glisse à l’intérieur.

« Non ! Qu’est-ce que tu fais ? Arrête ça, bon sang ! » hurla-t-elle, mais personne ne l’entend.

La chambre était aussi silencieuse que le reste de l’auberge et chichement meublée ; rien de plus qu’une bibliothèque, un bureau avec une chaise et un lit. Sous les draps, on percevait la silhouette assoupie de Samson. Un pas après l’autre, Opaline s’approche, la lame au clair et un éclair de folie dans le regard. De sa plaie béante s’échappe un flot pourpre continu, le long de sa poitrine puis de ses chevilles ; il coule, coule jusque sur le sol désormais maculé d’une large flaque noire.

« Samson, attention ! » s’écria Opaline, mais sa voix ne suffit pas à le tirer de son sommeil.

Elle lève le couteau au-dessus de sa tête et le plante. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que les draps s’imprègnent à leur tour de cette couleur qu’elle ne connait que trop bien. Qu’avait-elle fait ?

« C’est un cauchemar… » souffla-t-elle au moment où le marionnettiste relâchait sa prise. Le couteau lui échappa des mains et atterrit dans la flaque. Ses yeux exorbités passèrent du sol vers les draps, effectivement souillés des larges auréoles témoignant de son horrible méfait.

Plus encore, lorsqu’Opaline récupéra une pleine conscience d’elle-même, elle réalisa que cette fois-ci, tout était vrai. Le couteau. Le sang. La blessure. La douleur. L’illusion avait écrasé le réel, la poussait à relever le visage et à regarder l’horreur en face.

Qu’avait-elle fait ?  

Désemparée, elle se colla dos au mur et glissa lentement, le regard vide et la mâchoire pendante.

Ses émotions l’avaient abandonné ; la réalité fébrile peinait à accepter ce qui venait de se passer. Opaline porta ses mains à son visage.

Qu’avait-elle fait ?

IV-3 : Le Groin
IV-5 : Le départ

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