IV-3 : Le Groin

Au loin, l’horizon informe des Limbes eut un soubresaut. Samson s’interrogeait sur la matière composant l’endroit. Il tendit la main pour effleurer le sol. Ses doigts passèrent au travers. Il cligna des yeux et se résolut à ne plus poser de questions.

« Vous pourriez simplement dire « la Sorcière », fit-il alors remarquer au Vénérable.

— Oui, oui… Mais ça aurait gâché mon effet dramatique.

— Alors vous aussi, vous vous êtes retrouvés ici suite à la destruction d’un Étage ? » Tant pis pour les bonnes résolutions.

« C’est le cas de Grouchon », répondit le vieillard. Il referma son bocal et le rangea dans sa barbe. « Il n’est pas n’importe quel dieu, vois-tu. Pour commencer, c’est le dieu des cochons.

— Jusque-là, j’arrive à peu près à suivre.

— … mais ce n’est pas tout. Grouchon et ses enfants étaient les gardiens d’un Étage méconnu de la Tour et de ses voyageurs. On y trouvait un monde, eh bien, parfait : imagine le paradis sur terre, et tu es encore loin du compte. Cet Étage recelait la plus belle réalité que j’aie pu voir à travers cette Tour, et il vécut ainsi dans la paix, l’harmonie et les cochons.

— Grouchon serait donc le père de tous les cochons ?… »

Le Vénérable leva le nez vers le dieu.

« Grouchon n’est ni mâle, ni femelle ; et crois-moi, j’ai bien regardé.

— Je vous crois.

— Ça tient peut-être à sa nature divine. Je n’en sais rien. Je serais curieux de voir ce que les autres dieux ont entre les guibolles.

— Grouk », dit Grouchon.

Samson se redressa. Il se sentait mieux, désormais ; la présence du dieu s’était faite naturelle et réconfortante, et contribuait même à rebâtir ses forces un instant après l’autre.

« Grouchon est un sacré dieu, poursuivit le Vénérable. Il porte un amour écrasant pour la Création dans son ensemble, et il fait tout ce qu’il peut afin de rendre la vie des autres plus agréable.

« C’est pourquoi son joli monde attira l’attention d’entités envieuses. Un jour, la porte d’un Étage supérieur s’ouvrit et laissa le champ libre à une horde de créatures dégénérées. Elles envahirent le monde, spolièrent sa nature et ruinèrent son équilibre. Bientôt, il ne resta presque aucun cochon en vie.

« L’Étage à l’agonie n’attendait plus que le coup de grâce de la Sorcière… Mais avant qu’elle ne se décide à sceller son sort, Grouchon usa de ses pouvoirs afin d’expédier les rares cochons survivants à travers la Tour. D’où le fait qu’on en trouve quelques-uns, de-ci de-là. Ce sont des animaux doux, affables et malicieux, et il est tabou de s’en prendre à eux.

— Sauf quand on est la Sorcière, grommela Samson. Mais pourquoi Grouchon n’a-t-il rien fait pour protéger son monde, puisqu’il est si puissant ? »

Le ton était dénué de reproche, pourtant la tension augmenta d’un cran.

« Je l’ignore, admit le Vénérable. Sans verser dans l’exégèse, je crois comprendre qu’il n’a simplement aucune prédisposition à la violence. Le seul concept de combativité lui échappe. Bien sûr, la destruction de son monde et de tout ce qui lui était cher l’a profondément affecté. Mais jamais il n’éprouvera du ressentiment, quelle que soit la sauvagerie avec laquelle on l’attaque.

— Grouk », dit Grouchon.

Samson secoua la tête, pris d’une effrayante lucidité. Il se trouvait au beau milieu de l’endroit le plus dangereux de la Tour, en compagnie d’un vieillard sans âge et d’un cochon géant. Quel tournant saugrenu avait donc pris son périple pour qu’il en vienne à une telle situation ? Quand tout ce qu’il voulait, c’était trouver la Sorcière et…

… et quoi ? Il fouilla sa mémoire en quête de la raison qui l’avait poussé ici ; jusqu’à la retrouver, non sans une certaine déception, un peu comme on recherche un chapeau emporté par le vent que l’on découvre finalement posé au milieu d’une flaque d’eau croupie.

Reconquérir le trône. Voilà qui avait entretenu ses espoirs et efforts toutes ces années, jusqu’à le convaincre de tenter l’impossible : conquérir la Tour de la Sorcière. Mais alors que cette seule perspective suffisait auparavant à éveiller en lui une farouche volonté de se battre, elle lui laissait désormais un goût rance dans la bouche.

Il prit sa tête entre ses mains. Comment pouvait-il ne plus désirer le trône ? Il avait consacré près de vingt années de son existence à l’obtenir, depuis la petite troupe de mercenaires qui l’avait enrôlé de force étant enfant ; là où il avait, avec l’âge, assis son autorité, sans contrainte ni violence, par la justesse de ses décisions, ses aptitudes guerrières et le respect que lui portaient ses fidèles ; en passant par l’armée royale, affaiblie et en déroute, qui…

« Oh-là, fils ! lança le Vénérable. Reste avec nous, va pas trop loin dans tes souvenirs. On ne va pas tarder à partir. »

Tiré de ses pensées, Samson croisa le non-regard du vieillard.

« Vous dites ?

— Je dis que ton escapade n’a que trop duré, et qu’il est temps de reprendre le cours de ton histoire. »

Il se gratta la barbe à la recherche du sens de cette remarque.

« Je ne suis pas sûr de comprendre, Vénérable, admit-il.

— Bah, laisse tomber. À force de traîner près de Grouchon, je finis juste par voir des choses que je préférerais ignorer.

— Oh. Je serais d’ailleurs curieux de savoir comment vous l’avez rencontré. »

Le Vénérable se redressa en époussetant ses vêtements.

« Il n’y a pas grand-chose à dire. La Sorcière m’a délibérément envoyé ici. Elle en a eu marre de voir ma trogne. Heureusement que Grouchon est venu à ma rescousse, sinon je n’aurais pas fait long feu ; oh, je connais quelques tours de passe-passe bien pratiques, mais les Limbes m’ont affaibli. Ma magie n’est plus ce qu’elle était.

— La magie, reprit Samson avec un intérêt renouvelé. Vous la maîtrisez ?

— On ne maîtrise pas la magie, mon bon ami. On apprend les ficelles, c’est tout. Quoi qu’avec les années, je commençais à me trimbaler de sacrés cordages. Mais les Limbes ont exigé leur tribut, et aujourd’hui, je peux à peine faire éclore une fleur. »

Il joignit le geste à la parole en levant un doigt. Samson perçut la concentration magique rassemblée dans son corps ; et lorsque le Vénérable la libéra, sa barbe était parsemée de bourgeons.

« Eh… eh bien, fut tout ce que Samson trouva à dire.

— Impressionnant, non ?

— Si, si.

— Eh bien non, trancha le Vénérable, chassant d’une main les pousses de sa pilosité. Ce n’est pas impressionnant. La magie va bien au-delà de conneries futiles comme des boules de feu et des éclairs d’énergie. La vraie magie permet de créer l’impensable. Manipuler l’espace-temps. Contrôler les êtres et les âmes. Exterminer des lignées. Anéantir l’univers.

— Tout ça devient fort sinistre, tout à coup, releva Samson.

— C’est vrai. De quoi parlions-nous ? »

Le sol se courba sous le poids de la tête de Grouchon. Samson leva le regard vers le monumental groin posé devant eux. Juste devant eux.

« Il a failli nous écraser, non ?

— Grouchon ne nous fera jamais de mal. Il a beau être gros, il a une pleine conscience des dimensions de son corps et de ceux qui l’entourent. »

Samson sentit les milliers de mètres cube d’air aspirés par les suprêmes narines. Une inspiration trop forte, et ils seraient emportés comme deux grains de poussière. Samson se demanda à quel point la physiologie de Grouchon différait de celle des autres cochons. Mieux valait ne pas le savoir.

« Je pense qu’il veut que tu le touches, déclara le Vénérable. Va le voir et pose ta main sur son Groin. »

Samson s’était redressé sur ses jambes encore fébriles ; mais il n’osait s’approcher, de peur de commettre une erreur.

« Que je lui touche le groin ? Pour quoi faire ?

— Pas le groin, fils. Le Groin.

— Ne risque-t-il pas de mal le prendre ?

— Tu pourrais traiter Grouchon de tous les noms qu’il ne le prendrait pas mal. Mais ce n’est pas une raison, oui ? Le premier qui dit du mal de Grouchon, je lui casse la tête. »

Sur ce, il plongea une main au fond de sa barbe et en tira un long bâton de bois terminé d’un nœud ouvragé.

« Je reconnais cet instrument, murmura Samson. Ce ne serait pas un bâton de mage ?

— Oui, oui. Quoique je l’utilise surtout pour cogner sur les crânes trop durs. De toute façon, il ne me sert à rien d’autre, ici.

— Je vois. Parce les Limbes entravent son pouvoir ?

— Non. Parce que c’est de la daube, mon bon ami, expliqua le Vénérable.

— C’est fou, tout ce que vous cachez dans cette barbe.

— Tu n’as pas idée, fils. »

Le Vénérable s’appuya sur son bâton pour se redresser de toute sa hauteur. C’est-à-dire celle d’un enfant de dix ans.

« Va, maintenant, déclara-t-il. Touche le Groin. »

La suite resterait à jamais floue dans la mémoire de Samson, y compris la façon dont il avait quitté les Limbes. Il lui semblait, sans certitude, que Grouchon avait détecté une porte ouverte vers le Troisième Étage de la Tour. Et tandis qu’il récupérait peu à peu ses autres souvenirs, celui de sa rencontre avec ses deux sauveurs s’était fait flou, indistinct, au point de se réduire à l’ombre d’un rêve.

Quoiqu’il en soit, toucher le Groin (que ce fut dans ses songes ou la réalité) lui avait ouvert les yeux, comme s’il s’était imprégné de toute la bonté et la bienveillance de Grouchon d’un simple contact. Lui qui était entré dans la Tour, ambitieux et revanchard, n’avait à présent plus que la volonté de tourner la page, de laisser le passé à sa place.

Le monde extérieur ne voulait plus de lui de toute manière ; ses ennemis avaient gagné, inutile de le nier. L’Ancien roi était mort, relégué aux pages oubliées de l’histoire. Alors, à quoi bon gâcher sa vie à la poursuite de buts aussi guerriers et égocentriques que celui de reconquérir le pouvoir ?

Samson n’était pas vieux, il lui restait encore quelques bonnes années devant lui. La Tour abritait des dizaines, peut-être des centaines de mondes ? Parfait. Trouver un monde dans lequel vivre en paix ne serait donc qu’une question de temps. Il n’aspirait à rien d’autre. La guerre et les conflits se trouvaient derrière lui, et il n’avait désormais aucune intention de faire demi-tour.

Il rouvrit les yeux sur la taverne assombrie. Silencieuse, hormis les pas d’Opaline qu’on entendait cogner au plafond. Il ressentait son âme troublée, incapable, tout comme lui, de trouver le sommeil. Il l’entendait même marmonner quelques mots, mais le bois étouffait leur sens. Et là, dehors, il percevait la présence de Suzy, perchée sur son promontoire.

Sans autre pensée, Samson se releva. Il lui restait plusieurs heures avant le lever du soleil, et un bon repos ne serait pas de refus.

Parvenu au sommet de l’escalier, une odeur reconnaissable entre mille lui sauta aux sinus. Celle du sang frais.

Ses yeux se braquèrent sur la flaque pourpre sous la porte de sa propre chambre. Un silence froid comme l’espace s’était emparé du couloir. Les pas et les chuchotements d’Opaline avaient cessé, et Samson n’entendait plus que son cœur qui battait en une pulsion assourdissante.

Le souffle court, il posa la main sur la poignée et tourna.

IV-2 : Grouchon
IV-4 : Le couteau

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.