IV-2 : Grouchon

Samson se tordit la nuque. Son regard tomba sur l’immense rocher au pied duquel ils campaient. Du moins, il supposait que ce fut un rocher ; mais avec cette texture grisâtre, cet aspect rond et lisse comme un galet et cette taille de montagne, qu’est-ce que ça pouvait être ?…

« Grouchon, reprit-il. Grouchon est un rocher géant ? »

Le Vénérable éclata de rire.

« Hé, tu as entendu ça, Grouchon ? lança-t-il à l’adresse du rocher. Pas très flatteur, hein ?… »

À cette interpellation, le rocher bougea – non, plus encore, il se releva. Samson sentit la terreur s’emparer de lui tandis que cette masse grise s’arrachait au sol comme le plus massif des corps qu’il lui ait été donné de contempler.

Les Limbes entières frémirent – son sol, son air et même son ciel. C’était au-delà des mots. Au-delà de tout ce que Samson pensait savoir sur les êtres et sur la vie. Imaginez une créature immense au point que votre champ de vision ne suffirait pas à la recouvrir – et multipliez la taille de ce truc par, eh bien, beaucoup. Rajoutez-lui quatre pattes, un ventre rond et une tête de la dimension d’un volcan.

Grouchon s’était redressé de toute sa hauteur à présent ; et Samson frémissait, yeux clos et corps transi, terrassé par une vue au-delà des conceptions que son cerveau semblait prêt à tolérer. Il tenta bien de rouvrir les yeux, mais il sentit son esprit foncer vers le mur de la démence du seul fait de regarder. Grouchon, lui, se tenait immobile, suspendu dans l’éternité de l’instant.

Puis, il lâcha un mot. Sa voix pareille à celle de milliers d’orchestres jouant une seule et même note vibra dans l’air :

« Grouk », dit Grouchon.

Pris d’une panique irrationnelle, Samson bascula de son traîneau. Ses jambes refusant toujours de lui obéir, il se traîna au sol pour fuir l’apparition titanesque – pas qu’il se sentit effrayé ou intimidé, mais tous ses sens, tout son corps jusqu’à la moindre de ses cellules lui hurlait de fuir loin d’ici, de fuir cette vision insupportable pour l’esprit.

Làs, la poigne du Vénérable – plus robuste qu’on ne l’aurait pensé – le saisit par les chevilles.

Les mains de Samson glissèrent sur le sol mou et rugueux des Limbes. Le Vénérable, lui, riait à gorge déployée.

« Eh bé, alors ? On a peur de Grouchon ? Je comprends, mon bon ami. C’est toujours impressionnant la première fois ; pas tous les jours qu’on croise la route d’un dieu, pas vrai ? Mais tu n’as pas à t’en faire. Allez, reviens par ici, on a encore des trucs à se dire, toi, moi et Grouchon.

— Grouk », dit Grouchon, et l’air de s’enfuir face à des vibrations qu’il ne savait pas transporter.

Samson leva le regard. Grouchon était trop près d’eux pour qu’il puisse réellement distinguer quoi que ce fût, mais on sentait sa présence. Une présence écrasante, comme si l’atmosphère des Limbes peinait à contenir l’entièreté d’un être aux dimensions au-delà de toute raison, qu’une réalité physique limitée n’était pas prête à accepter.

« Grouchon ?… » murmura Samson. Un violent mal de crâne le prit par les sinus et éveilla une vive douleur derrière ses yeux.

« Le regarde pas trop longtemps, conseilla le Vénérable. Moi, j’ai l’habitude, mais je pense que nos petits cerveaux ne sont pas conçus pour admettre… l’inconcevable. En l’occurrence, un cochon grand comme, euh… Disons, très, très, très, très, très, très, très, très, très, très grand. »

Samson finit s’apaiser et retomber sur le traineau. Mêmes les yeux fermés, il percevait l’esprit oppressant de Grouchon peser sur lui et multipliait les efforts pour ne pas se laisser submerger.

« Grouk », répéta Grouchon, et le son de sa parole toucha Samson en pleine poitrine.

Il se sentit aspiré par les résonances du divin grouinement – jusqu’à enfin, s’y abandonner, trop épuisé pour lutter. Mais à sa surprise, son esprit fut loin de s’aventurer vers les brumes de la folie tant redoutées. Au contraire, la présence de Grouchon eut sur son âme le plus apaisant des effets. Son pouls ralentit et le flot de ses pensées se fit moins fort. L’angoisse se dissipa. Il sentit ses muscles se décontracter ainsi qu’un calme profond le gagner.

Il rouvrit les yeux. Là-haut, à une distance qu’il préférait ne pas évaluer, il voyait le groin de Grouchon. Le dieu le fixait, quand bien même son regard ne le couvrait pas.

« Oui, voilà, approuva le Vénérable, venu se rasseoir près de son bocal. Calme. Paix intérieure. Ce genre de choses. Je n’y connais rien, à vrai dire. »

Samson se détendit. Bientôt la vue de Grouchon devint tolérable, et plus encore, hypnotisante. Réconfortante. Comme de la bienveillance liquide déversée dans ses yeux et diffusée au reste de son corps.

« Grouchon… reprit-il. C’est lui, qui m’a sauvé ?

— Oui, oui. Il n’en a peut-être pas l’air – quoique si… ? – mais il est puissant. Même pour un dieu.

— Et que me veut-il ?

— Que te veut-il ? » Les sourcils du Vénérable se lancèrent dans un nouveau ballet aérien. « Rien du tout.

— Alors pourquoi m’avoir aidé ?

— Cette question n’a pas de sens, grommela le vieillard. Grouchon aide les gens. Voilà tout. C’est dans sa nature. Depuis quand faut-il une raison pour aider quelqu’un ?

— Vous lui avez demandé de me sauver ? »

Le Vénérable ne s’attendait visiblement pas à ce qu’une telle question vienne trancher sa tirade.

« Oui, oui », admit-il d’un ton plus doux.

Le sol trembla. Grouchon avait posé sa tête colossale contre le sol, et une ombre immense les couvrait à présent. Samson ne distinguait rien qu’un vaste puits noir. C’est quand il vit le Vénérable fouiller dans sa barbe, en extraire une carotte de taille respectable et la jeter de toutes ses forces qu’il comprit qu’il s’agissait de la bouche béante du dieu.

« Quel glouton, ce Grouchon, marmonna le Vénérable en massant les muscles de son épaule endolorie. Celui-là n’a pas besoin de nourriture ni d’eau pour survivre – mais il est gourmand. Cochon oblige. »

Grouchon parut se satisfaire de la carotte, puisqu’il referma son gouffre et s’assit. Du moins, Samson le supposait, tant il était dur de suivre les mouvements d’un tel cochon.

« Grouk, dit le dieu.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? s’enquit Samson.

— Aucune idée. Je ne parle pas le cochon. En revanche, il y a une chose à savoir sur Grouchon. Il est omniscient, ce qui fait que tu auras du mal à te débarrasser de lui, surtout quand il y a du manger pas loin. Et il comprend tous les êtres, qu’ils aient la capacité de s’exprimer ou pas. Le drame, c’est que personne ne le comprend, lui.

— Et que fait un dieu cochon ici, dans les Limbes ? »

Sous sa barbe soyeuse et son visage fait de plis, le Vénérable sourit.

« Banni par la même personne qui m’y a expédié. Et toi aussi, d’ailleurs. »

IV-1 : Les cornichons
IV-3 : Le Groin

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.