IV-1 : Les cornichons

Alors que le manteau de la nuit s’était depuis lontemps étiré sur la ville, certaines âmes ne se trouvaient pas aussi confiantes que celles des deux compères de l’ombre.

Samson, par exemple, arpentait sa taverne de long en large, incapable de rejoindre son lit afin d’y chercher le sommeil. Lui qui pensait avoir réussi à établir un semblant de stabilité dans le foutoir incompréhensible qu’était sa vie (et encore, il ne fallait pas être trop regardant sur le cadre), voilà qu’Opaline arrivait avec ses grosses bottes pour tout faire voler en éclat…

Une partie de lui-même en voulait à la pilleuse de tombes, d’avoir ainsi cherché après lui pour lui renvoyer au visage les mêmes raisons qui l’avaient poussé à abandonner ses rêves de reconquête du pouvoir ; puis, il se rappelait que sa cachette se voyait de toute façon compromise, et qu’il était plus que temps de filer d’ici.

Samson s’immobilisa et fixa le plafond – là, juste au-dessus, se tenait la chambre qu’il avait donnée à Opaline pour la nuit. Il se demandait si cette fille était aussi honnête qu’elle l’affichait. Puis, il se souvint qu’Opaline elle-même ne maîtrisait pas son destin, et ne faisait obéir qu’à des intérêts qui la dépassaient. 

Et de toute manière, il ne décelait aucune mauvaise intention chez elle. Samson avait cette façon, de lire les personnes comme des livres ouverts et de ressentir les émotions qui brouillonnaient derrière les masques les plus impassibles. Opaline n’en échappait pas. Elle trimballait assez de casserolles derrière elle pour ouvrir une quincaillerie ; mais elle n’avait pas mauvais fond.

Il se laissa tomber sur une chaise, menton posé sur ses poings, et ferma les paupières. Et là, il se rappela l’exacte raison pour laquelle il ne pouvait s’empêcher de lui faire confiance. Les souvenirs affluaient, et il les combattit d’abord, avant de les laisser progressivement revenir à lui.

La peur vint en première, accompagnée du sentiment d’insignifiance. Puis la douleur. Le trouble. L’incompréhension. Le doute, et enfin la terreur.

Il se rappela de sa surprise d’être en vie, quand tout semblait l’avoir condamné à une mort certaine. Mais il n’était pas mort. Il sentait ses poumons se gonfler d’air, son pouls lui battre aux tempes, son estomac lui crier sa faim.

Sa vue lui jouait encore des tours, et il se prit à ouvrir grand les yeux, les ouvrir de toutes ses forces afin de laisser le monde revenir à lui. En vain : il ne voyait rien d’autre qu’une étendue blanche, brumeuse et opaque. Un vide abyssal et clair comme les tréfonds d’un océan perlé.

Samson essaya de parler, et une douleur aiguë le prit à la gorge et lui décrocha une quinte de toux.

« Ne bouge pas, fils, lui lança une voix rocailleuse. Tu as fait comme qui dirait une sacrée chute. »

Samson se raidit. Il prit alors conscience de l’engourdissement général qui maintenait son corps immobile.

« Que s’est-il passé ? s’entendit-il murmurer d’une voix faible – bien trop à son goût. Où sommes-nous ?

— Dans les Limbes. La poubelle de la Tour.

— Les quoi ?… »

La voix partit d’un rire sec comme un cactus.

« Les Limbes, reprit-elle. Tu es déjà venu ici, oui ? C’est ici que finissent les voyageurs qui s’égarent dans la Tour. Et ceux qui se mettent en travers de la route de la Sorcière, aussi… »

Samson ferma les paupières. Ses yeux le démangeaient, mais il ne pouvait pas se gratter.

« Je ne me rappelle de rien, dit-il. Pourquoi ?

— C’est normal, fils. Les Limbes ont cet effet sur l’esprit. La Sorcière les a créées pour  consumer ce qui s’y trouve. D’abord, elles te dépouillent de tout ce qui fait de toi… eh bien, toi. Ça veut dire ta mémoire, ta personnalité, tes traits ; mais pas que. Avec le temps, tu en viens à oublier qui tu étais. Tu te transformes en ombre de toi-même, en sans-âme. La réalité même réfute ton existence, et le passé se débarrasse de toi comme d’un détail encombrant. Et plus terrible, enfin : les Limbes emportent le souvenir que tu as laissé dans le cœur de gens. On finit par t’oublier. Puis un jour, c’est comme si tu n’avais jamais existé. »

L’inconnu conclut son explication par un gloussement qui avait tout de la grenouille en train de s’étouffer.

« Ça fait peur, pas vrai ? La Sorcière est terrifiante, quoique ce n’est rien comparé à ce que sa Tour peut te faire subir. »

Samson sentit les poils de sa nuque se hérisser. Cette histoire lui rappelait quelque chose.

« Je vais devenir une coquille vide ?…

— C’est le risque, si tu restes trop longtemps ici. Ne t’inquiète pas. Tout rentrera dans l’ordre sitôt que tu sortiras d’ici.

— Et vous ? Vous ne craignez rien ?

— C’est mignon tout plein de t’inquiéter pour moi, fils, mais il n’y a pas de quoi. Comme tu peux le voir, je suis un vieux crouton ; j’ai du vécu derrière moi. Faudra un moment avant que les Limbes ne me grignotent complètement, crois-moi. »

Samson remua les doigts. Il lui semblait que les sensations revenaient peu à peu. Il fit jouer les muscles de sa nuque et redressa la tête, centimètre par centimètre. Son corps était allongé sur une sorte de traîneau de bois et enveloppé d’une grosse couverture. Quelques affaires – lit de camp, tenture, casseroles – cernaient un petit feu de camp.

Samson ouvrit des yeux ronds et redécouvrit avec stupeur la matière composant les Limbes : ce tissu d’un blanc laiteux, reflétant par trop la lumière, étiré à perte de vue comme les draps froissés d’un géant. Un immense désert de la même couleur qu’une infinie solitude.

Mais il n’était pas tout à fait seul. À ses côtés, un petit personnage rond et vêtu de frusques livrait bataille à un pot de cornichon récalcitrant. Son visage n’était rien qu’un amas de rides caché sous une splendide barbe blanche, et duquel jaillissait un gros nez rond et lisse ; en son sommet se dressaient deux sourcils plus qu’hirsutes, qui se promenaient sur son front au gré de ses humeurs, au point qu’ils ne paraissaient pas fixés à sa peau.

« C’est un cauchemar, murmura Samson en reposant la tête.

— On m’a déjà dit que j’étais moche, reprit l’inconnu, mais ça, c’est une première.

— Je ne parlais pas de vous. Qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi je me sens si faible ? Et surtout, qui êtes-vous ? »

Un pop caractéristique lui répondit.

« Tu es ici, mon ami, reprit le vieillard, parce que tu te trouvais au mauvais endroit au mauvais moment. La Sorcière a détruit le Quatrième Étage, et tu te baladais dans ses pattes quand c’est arrivé. Donc, te voilà. Inutile de le prendre personnellement. Cornichon ? »

Samson hésita.

« Avec plaisir, mais je suis trop faible pour ne serait-ce que tendre la main.

— Ça aussi, c’est normal. Tu es tombé de haut, je t’ai dit. J’ai fait ce que j’ai pu pour amortir ta chute, mais ça ne t’a pas empêché de te briser tous les os du corps.

— … comment ?

— Enfin, s’il n’y avait que ça, reprit l’inconnu en agitant un cornichon devant lui. Tes organes devaient être en bouillie, aussi. La vitesse, tout ça. Mais ton cœur battait encore. Un vrai miracle. Grâce à ta constitution, je crois. Tu es mi-homme mi-ours, c’est pas possible. »

Samson toussa. Rien de ce que ne disait le viellard n’avait de sens et ses idées s’entremêlaient en même temps que ses souvenirs qui, il le sentait, fuyaient sa mémoire comme une bouteille percée par le fond.

« Auriez-vous de l’eau ? s’enquit-il d’une voix éraillée.

— J’ai de la bière tiède. M’en veut pas, je me débrouille avec ce que je trouve dans les carcasses d’Étages détruits.

— Va pour la bière tiède. »

L’inconnu souleva une outre à portée de la bouche de Samson, qui put boire le liquide amer et éventé à grandes goulées. Il saisit l’occasion pour porter un regard plus attentif sur son mystérieux sauveur. Quelque chose dans son apparence titillait un souvenir farouche, fuyant à sa mémoire, mais qui lui avait laissé une empreinte indélébile.

Samson eut alors un déclic et manqua de s’étrangler.

« Holà, fils ! Va pas mourir étouffé par de la bière, ce serait vraiment une mort stupide. Et ce n’est même pas de la bonne bière, en plus. »

Le personnage rangea l’outre dans les replis de sa barbe cotonneuse et revint à son pot de cornichons. Un souffle chaud et humide passa par-là et fit s’envoler la toile de tente au loin.

« Pas grave, fit simplement le vieillard. Comment tu te sens ?

— Mieux, admit Samson. Je crois avoir entendu parler de vous. On vous appelle le Vénérable, non ? »

Les sourcils vagabonds décrivirent une pirouette de niveau acrobatique. Samson faillit applaudir, par réflexe.

« On m’appelle comme ça, admit-il, quoique je n’aie rien de vénérable. Qui t’a raconté ?

— Je ne sais plus… Ézéchiel, je crois.

— Ézéchiel, hein ? répéta le Vénérable. Peuh.»

Samson inspira pour poser une nouvelle question ; mais une autre toux lui bondit à la gorge.

« Ne t’agite pas, je te dis, réprimanda le Vénérable. Tu n’es pas encore complètement remis.

— Je me trouve plutôt en bon état, pour quelqu’un qui s’est brisé le squelette et broyé les organes. J’ai d’ailleurs du mal à croire qu’on puisse se remettre d’une chute pareille. Combien de temps a duré ma convalescence ? »

Le Vénérable se redressa, en proie à la réflexion. Son regard, même s’il se trouvait enfoui sous la broussaille de ses sourcils, parut s’illuminer. La bouche pleine de cornichons, il posa son pot sur le sol inconsistant et leva huit doigts. Le cœur de Samson se resserra.

« Huit… Huit mois ?

— Non, non. Huit heures. Tu es resté inconscient un moment, puis Grouchon t’a soigné. Ensuite, gros dodo, jusqu’à maintenant. Je doute que tu aies des séquelles, mais il faudra te reposer.

— … Grouchon ? Qui est Grouchon ? »

Le vieillard redressa sa tête hirsute et leva le pouce.

« Lui. »

III-10 : Le cafard
IV-2 : Grouchon

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