IV-6 : Insignifiante et exceptionnelle

Une surprise teintée d’espoir dissipa les pleurs de Cody. La Sorcière disait-elle vrai ? Pouvait-elle sauver Maman ? Le cauchemar était-il enfin terminé ?

Le spectre plongea son regard dans celui de la gamine. De sa main tendue jaillit une boule d’énergie noire.

À un instant de l’impact, alors que la terreur bondissait sur Cody, une cloche dorée se matérialisa autour d’elle. Le sortilège ricocha dessus, sa trajectoire déviée vers le vieil homme. Le malheureux, qui reprenait à peine connaissance, fut avalé avec un grand cri par une brume grisâtre.

En se dissipant, elle dévoila ni plus ni moins qu’un poulet maigrichon. Cody lui adressa un regard ébahi. En retour, la volaille paniqua et tenta de s’envoler avec un caquètement. Ce fut un piètre échec et l’animal roula dans l’escalier comme un sac de grains.

« Ainsi, quelqu’un veille sur toi », tonna la voix de la Sorcière.

Le fantôme leva son autre main. Mue par l’instinct, Cody se jeta sur le côté. Le sortilège frappa le sol et y laissa une profonde marque noircie et fumante.

Paniquée, Cody se plaqua derrière une des colonnes de l’autel. Non loin, elle pouvait encore entendre le souffle rauque de la créature éthérée.

La colère la gagna alors. Quoi ! Quelle était cette réaction ? Comment la Sorcière pouvait l’attaquer, elle qui était le symbole de l’espoir de par le royaume ? Une méprise, à n’en pas douter…

Elle risqua un coup d’œil depuis sa cachette. Personne en vue.

« Tu avais dit que tu exaucerais mon vœu ! Pourquoi… ? »

Son abri fut arraché du sol comme une tige d’herbe. Les blocs de pierre heurtèrent le plancher de l’estrade avec un bruit sourd ; et la foule de s’épandre en exclamations.

Une ombre couvrit Cody : la Sorcière la dominait de sa hauteur. Sous la capuche, une grimace se dessinait sur ces lèvres fines et trop pâles.

« Tu es insignifiante, Cody. Tu ne mérites pas ton souhait. »

Un nouveau sortilège vint la frapper en pleine poitrine avant même qu’elle n’ait le temps de réagir. Cody culbuta en arrière et atterrit à plat ventre. La magie à l’œuvre se hâta d’envelopper son corps, plonger sous sa peau, investir ses cellules pour y provoquer quelque métamorphose mal intentionnée…

Mais lorsque Cody rouvrit les yeux, rien n’avait changé. Elle leva ses petites mains devant son visage et se palpa le corps. Son corps. Celui d’une enfant, non d’une poule.

« La magie n’aurait pas d’effet sur toi ? s’étonna la Sorcière. Oh, je comprends… »

L’ectoplasme tapa dans ses pattes griffues ; une armée de chaînes métalliques, dressées telles des serpents à sonnette, jaillit du sol. Ces sinistres serviteurs se massèrent autour de leur maîtresse comme une seule créature docile, prête à recevoir l’ordre d’attaque.

Cody se redressa, massue au poing. Le poids rassurant de son arme et l’adrénaline dissipèrent ses larmes et ses peurs. Elle banda les muscles, sourcils froncés, parée face à l’adversité.

… quand une nouvelle et terrible pensée l’envahit. Cet adversaire-là n’était autre que la Sorcière. La maîtresse de la Tour. La déesse vivante.

Et si elle refusait de lui accorder son vœu… Comment sauver Maman ? Comment sortir d’ici ? Cody adopta une posture défensive. Prudence était de mise. Elle n’avait d’autre choix que d’emporter ce face à face, faire plier la Sorcière et la forcer à exaucer son vœu. Échouer ici signifiait tout perdre.

Cody prit conscience de la moiteur de ses mains et de la chamade de son cœur. C’est à ce moment que la Sorcière se décida à attaquer.

Les chaînes fondirent sur elle comme des vipères. Cody voulut les balayer d’un revers de massue, mais les serviteurs s’enroulèrent autour manche pour la lui arracher. Elle raffermit sa prise. Mais ces manifestations possédaient une force au moins égale à la sienne, contre laquelle elle n’avait pas l’habitude de lutter. Son pied glissa et elle tomba à genoux.

Elle lâcha la masse d’une main, dégaina son grappin et pressa une des plus épaisses gâchettes. Les crocs de métal fusèrent (« pouic ! ») avant de se ficher à travers le plancher.

En retour, les chaînes tirèrent d’un coup sur l’arme, tant et si fort que Cody se trouva bientôt suspendue au-dessus du sol, une main serrée sur le manche de son grappin, l’autre sur sa massue emprisonnée. Une sueur glacée perlait sur son front et lui picotait les yeux. Une douleur lancinante se glissa le long de ses doigts pour grimper jusqu’à ses poignets. Elle laissa échapper une plainte étouffée, mais réussit à tenir bon.

« Tu es incroyable, gronda la Sorcière entre reproche et compliment. D’où viens-tu ? »

Ce devait être une question rhétorique, puisqu’au même instant une chaîne s’abattait sur la joue de l’enfant. Cody ressentit l’équivalent d’un coup de fouet en plein visage. Des larmes de douleur brouillèrent sa vision. Elle vit cependant l’appendice prendre ses distances pour l’assaillir de nouveau.

Le serviteur de métal siffla encore. Au dernier moment, Cody pencha la tête sur le côté et le mordit de toutes ses forces ; elle le regretta aussitôt. Malgré les apparences, ce n’était guère du métal : c’était en réalité bien plus solide. En dépit de l’exceptionnelle dentition de Cody, les maillons de la chaîne ne ployèrent pas. Au contraire, un lancinement traversa la mâchoire de la gamine et l’une de ses incisives se brisa net sous le choc.

Une autre des invocations filiformes se dressa et lui fouetta la main. Un petit cri fut la seule chose qu’elle obtint de Cody, qui se cramponnait à son grappin avec l’acharnement d’un démon. Elle ne put néanmoins empêcher la liane de recommencer. Au troisième coup, Cody lâcha prise et percuta l’estrade. La Sorcière attira la masse à elle et l’enfant avec.

Avec une obstination proche de la rage, Cody tira sa scie circulaire et s’attaqua aux lianes enroulées autour de son arme ; la lame de son appareil s’émoussa en un clin d’œil. La Sorcière l’attirait inexorablement, comme l’araignée qui récupère un moucheron paniqué dans sa toile.

Mais le moucheron en question avait du répondant, puisqu’il lui jeta la scie abîmée. Une chaîne attrapa le projectile au vol et le renvoya promptement à l’expéditrice. L’engin heurta Cody à l’œil ; la douleur lui bondit au visage et enfonça ses griffes à travers sa peau. Elle lâcha sa massue avec un cri.

Lorsque la souffrance s’apaisa et lui rendit ses esprits, la Sorcière se tenait à nouveau au-dessus d’elle. Son spectre soupesait l’arme comme si elle était faite de carton.

« Tu combats avec ceci ? Impressionnant. »

La respiration saccadée, Cody recula au sol, une main plaquée sur son œil qui l’élançait affreusement. Son autre main était engourdie par la douleur, sa joue lui faisait l’effet d’une brûlure à vif et les gencives proches de sa dent cassée avaient enflé.

Une vague de terreur la submergea. Elle comprit qu’il s’agissait, non pas d’un combat, mais d’un jeu du chat et de la souris.

La Sorcière n’avait rien de comparable aux ennemis que Cody avait rencontré. Même le Geôlier, un golem herculéen et impitoyable comme elle n’en avait jamais vu, n’aurait rien pu faire contre elle. Cet adversaire-là jouait dans une tout autre cour. Face à elle, Cody n’était qu’une petite fille équipée de jouets inutiles.

Tremblant de tous ses membres, elle tituba vers le bord de l’estrade. En un clin d’œil, un mur blanc se matérialisa pour lui barrer la route.

« Pourquoi partir déjà ? Profitons ensemble de tes derniers instants. »

Ce nouveau grondement fut comme un coup de poing à l’estomac. Jusqu’à lors, Cody pensait que la Sorcière se livrait à démonstration de ses pouvoirs, afin de la punir par l’intimidation. Mais son plus horrible doute venait de muer en certitude.

Elle allait se faire tuer.

Elle leva son grappin et tira en direction des façades (« pouic ! ») ; mais tandis qu’elle s’élevait, les chaînes la frappèrent brutalement à l’estomac. Le grappin lui échappa : elle atterrit face contre terre. Elle y demeura, haletante, terrifiée et désorientée, suspendue entre la conscience et le collapsus.

Les chaînes glacées enserrèrent sa gorge la forcèrent à se relever. Cody chercha une échappatoire du regard, mais apeurée et meurtrie comme elle était, seuls des plans d’escapade insensés traversaient son esprit. Elle imagina même supplier la Sorcière de l’épargner, quand le monde vrombit :

« Je vois tes intentions, Cody. Alors, vas-y : implore. Prie pour ma miséricorde. »

Cody voulut porter ses mains à sa gorge, mais les chaînes la ligotaient complètement. Elle gémit et trouva la force d’ouvrir son œil valide.

D’innombrables visages inconnus l’observaient dans un silence terrifié. La Sorcière l’avait tournée face à la foule. Elle voulait faire de la gamine un exemple.

Cette simple pensée suscita chez Cody une nouvelle et puissante bouffée de colère. Son corps tout entier se contracta pour aider ses poumons à inspirer et sa gorge à hurler :

« Lâche-moi, vieille fille ! T’es méchante ! Tu me dégoûtes ! Tu me fais mal ! »

Des inspirations s’élevèrent de la foule, de la sincèrement craintive à l’extrême hypocrite. Tous cessèrent quand la Sorcière fit trembler le monde de ses gloussements.

« Tu es exceptionnelle. Tu n’as rien d’humain, n’est-ce pas ? »

Cody allait répondre, mais les serpentins se resserrèrent sur sa gorge. Elle ne put émettre qu’un son étouffé.

Avec horreur, elle vit un gigantesque hachoir se matérialiser entre les mains du fantôme. Alors, elle tira sur les chaînes de toutes ses forces, tira telle une forcenée, tira à s’en faire mal ; rien à faire. Celles-ci demeuraient plus solides que tous les matériaux connus.

IV-5 : La femme et le fantôme
IV-7 : La statue et le buisson

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