III-9 : Une longue histoire

Sa réplique demeura suspendue dans les airs, coincée quelque part entre la poussière de la taverne et les grincements du vieux bois.

« Vous ne voulez plus être roi, reprit Opaline, l’œil agité d’un tic nerveux. Pourquoi donc ? »

Sur la table, Roger s’était affalé de tout son long. Samson le souleva et le déposa sur ses genoux.

« Simplement, dit-il, car ces années sont derrière moi, désormais. C’est un autre temps, une autre vie. Je portais mon fardeau avec fierté, j’ai toujours gouverné en plaçant le bien du peuple au-dessus de tout. Toutefois, aussi bonnes que fussent mes intentions, le pouvoir corrompt invariablement. Son exercice agit pareil à une drogue, change votre personnalité et vous aliène. Oui – j’ai beaucoup accompli, mais j’ai aussi détruit, sali et souillé. La passion m’a dévoré et j’ai agi en imbécile égoïste. Toutes les bonnes intentions du monde ne sauraient excuser ce que j’ai fait.

« Aujourd’hui ? J’ai tourné le dos à cette vie. Je veux conduire une vie honnête, simple, mais plus digne. »

Opaline referma la bouche. Sa mâchoire s’était décrochée sans la tenir au courant. Elle se ressaisit et fit remarquer :

« C’est mal parti, votre taverne est une caricature de repaire de brigands. »

Samson lui accorda un sourire doux.

« Vous n’avez pas tort, Opaline. Je fais de mon mieux. Ce n’est pas parfait, mais je m’en contente. »

Elle ôta son chapeau et secoua la tête.

« Et vous abandonneriez le royaume à l’usurpateur ? Vous êtes au courant qu’il a démoli votre héritage brique par brique et qu’il vise à étouffer le souvenir que le peuple avait de vous ? Car vous étiez, et restez, considéré comme un bon roi. Sous votre règne, le royaume était sûr, riche et prospère. Vous avez tendu la main à votre peuple comme nul autre roi avant vous. Les gens vous aiment, et vous le savez. »

Opaline brodait. Tout ce qu’elle racontait, elle le construisait autour de ce qu’elle avait plus ou moins entendu de la bouche de Palouf. Puisqu’elle avait vécu dans de lointaines contrées avant tous ces événements, jamais le nom de l’Ancien roi n’était parvenu à ses oreilles, hors des racontars de nostalgiques de la bonne époque.

« C’est parce que je suis moi-même issu de la plèbe, et non de privilèges », révéla Samson. Il but et passa une langue rose sur ses lèvres. « J’ai une meilleure connaissance des difficultés du bas-peuple, voilà pourquoi j’ai œuvré à l’élever. Est-ce que ça fait de moi un bon roi pour autant ? Absolument pas.

— Mais ça reste votre héritage, insista Opaline. L’œuvre de votre vie. Et de ça, il ne reste rien à présent.

— Raison de plus. Je suis conscient du bien que l’unification du royaume a fait au peuple… et c’était même mon rêve avant de devenir roi. Servir l’intérêt commun. Utiliser ma vie et réaliser quelque chose de bien. Ce que beaucoup n’ont cependant pas oublié, et moi moins que les autres, c’est que j’ai dû conduire deux guerres avant d’instaurer la stabilité dont j’avais besoin pour imposer mes idées… et le prix de la paix fut cher payé. 

«D’aucuns pensent que le résultat en valait la peine, mais ce si beau royaume auquel vous me rappelez est bâti sur des milliers de cadavres. L’ignoriez-vous ?

— Ainsi vont les choses. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

— C’était également mon point de vue à l’époque. J’ai depuis eu ma part de sang sur les mains. Je laisse à d’autres le soin de salir les leurs. J’ai d’ailleurs fait le vœu de ne plus jamais tenir une épée de ma vie, et croyez-moi, je m’y tiendrai.

— Rien ne vous empêche de tenter de faire mieux ! Ça ne pourra pas être pire que votre successeur, croyez-moi. »

Il eut un sourire fatigué.

« Votre soutien me touche, Opaline, même si je décèle qu’il n’est pas désintéressé. Néanmoins, je vous l’ai déjà dit : c’était une autre époque. Les choses ne sont plus les mêmes. J’ai été détrôné.

— Et alors ? On vous retrônera. »

La seule réaction de Samson fut de rire de bon cœur. Mais pour Opaline, la situation n’avait rien de drôle. Elle lui échappait complètement. Un roi démotivé ne lui servirait à rien. Elle devait le convaincre de récupérer sans sa couronne ; sans ça, elle pouvait dire adieu à une vie normale.

Elle tenta sa dernière carte, le poing serré et la mine résolue :

« Vous tourneriez le dos à ceux qui comptent sur vous ? Vos fidèles, qui risquent leur vie dans l’espoir de votre retour ? »

Samson posa sa tête au creux de sa main avec un sourire songeur.

« Ah, certes… Mes fidèles… S’ils tiennent tant à me voir revenir, pourquoi ne viennent-ils pas eux-mêmes ? Pourquoi vous ont-ils envoyée, vous ?

— Parce qu’entrer et sortir d’endroits dangereux, c’est mon métier.

— Le pillage de tombes est un métier ?… N’y voyez aucune condescendance. Je suis tout juste curieux.

— Je ne fais pas que déterrer des cadavres pour leur arracher leurs dents en or. Je visite des cryptes minées de pièges, des caveaux infestés de monstres, des catacombes labyrinthiques, et tout un tas d’endroits qui n’existent que dans les cauchemars des gens.

— Et ça en vaut la peine ?

— Largement. Vous n’imaginez pas ce que les plus riches emportent avec eux dans la tombe.

— Je vous avoue que non.

— Vous trouvez ça stupide ? Moi aussi. À mon avis, les vivants font un bien meilleur usage de l’or que les cadavres. »

Samson eut un moment d’hésitation, avant de déclarer simplement :

« Je suis d’accord. »

Opaline le lorgna. Lui qui avait tenu le plus haut rang de toute la société, n’exprimait aucun dégoût à l’évocation de son activité, contrairement à l’écrasante majorité des gens. 

Opaline n’avait aucune gêne à expliquer clairement ce qu’elle faisait – au mieux, elle captait l’attention d’un potentiel client désireux de vider une sépulture sans souiller son pourpoint ; dans le pire – et la plupart – des cas, elle s’attirait le mépris de son interlocuteur.

Elle s’en était accommodée avec le temps, mais force lui fut de reconnaître que Samson se tenait bien loin des habituelles réactions offusquées.

« Les morts sont une ressource que je me contente d’exploiter, reprit-elle comme si elle cherchait à se justifier. Au moins, je ne fais de mal à personne. La plupart du temps. » Il haussa le sourcil. « Certaines familles sont riches au point d’engager des gardiens de sépultures. Alors, je n’ai guère le choix.

— Fascinant, murmura Samson sans intérêt feint. C’est donc pour ça qu’ils vous ont choisie ? Parce que vous déjouez les pièges et les gardes mieux que quiconque ?

— Il semble bien. Pour quelle autre raison ? »

Il croisa les jambes et hocha la tête. Sa main poursuivait distraitement ses papouilles sur Roger, lequel avait l’air bienheureux et la langue pendante. L’image était aussi troublante qu’inhabituelle.

Opaline se ressaisit. Il lui fallait encore convaincre Samson de se remobiliser. Sans lui, quitter la Tour équivaudrait à un aller-simple aux fers, option mauvais traitements et billot tout compris.

vraiment ? sussura une voix au creux de son esprit. Il échappe à la justice du roi depuis plus de dix ans, maintenant. Qu’est-ce qui nous empêche de faire de même ?…

Elle secoua doucement la tête et remisa cette pensée à plus tard. Sortir de la Tour était sa priorité. Opaline se refusait à passer sa vie piégée parmi ces fausses réalités, aussi crédibles fussent-elles. Le vrai monde était là, hors des murs trompeurs de la Tour, et elle n’aspirait qu’à y retourner.

« Qu’allez-vous faire, désormais ? s’enquit-elle. Continuer à récurer cette taverne crasseuse et faire copain-copain avec tous les malfrats du coin ?

— Il y a des vies plus pénibles, répondit Samson. Mais vous avez raison, je ne peux plus rester ici. Les espions du roi se rapprochent et j’ai de moins en moins d’alliés dans les parages. » Il murmura, plus bas : « Je n’aurai jamais la paix dans les Étages inférieurs… Peut-être devrai-je aller là-haut ?

— Là-haut ? Mais la Sorcière n’a-t-elle pas détruit l’Étage suivant ?

— Si, fait ; cependant Ézéchiel m’a informé qu’elle en a reconstruit un autre. Et puis, l’idée de repartir en voyage ne me déplaît pas. Ce serait l’occasion de voir un nouveau monde. Pas vrai, Roger ?

— Gruik », ronchonna le cochonnet. Lui, se fichait de tout ça, tant que grattouilles et boustifaille seraient au rendez-vous.

Opaline emmêla ses doigts dans sa chevelure – un tic nerveux qui la prenait de temps à autres – et s’aperçut trop tard de son erreur.

« Progresser vers le sommet de la Tour reste le meilleur moyen de rencontrer la Sorcière, dit-elle, les doigts coincés dans ses boucles. Que diriez-vous d’y aller ensemble ? Nous la croiserons sans doute plus haut… »

Samson gloussa, comme s’il avait deviné ses pensées.

« Vous voulez m’accompagner et saisir l’occasion de me convaincre de revenir sur ma décision. Vous êtes tenace. Je m’interroge sur la récompense qu’ils vous ont promise, si vous deviez me faire sortir d’ici.

— Vous pouvez. Il vous reste encore un peu de ce vin ?

— Voyons voir… À tout hasard ; le pardon pour vos crimes, peut-être ?

— Bien vu. Quoique n’importe quel idiot aurait compris que je ne suis pas ici parce que je l’ai bien voulu. Tel que je le vois, plus tôt je trouverai la Sorcière, mieux ce sera. D’ailleurs, je me demande pourquoi j’ai besoin de vous. Puisqu’elle est si puissante qu’on le raconte, il suffirait de souhaiter de convaincre la justice de me laisser tranquille. Non ?

— Il suffirait, souligna Samson en dévoilant ses canines à nouveau. Dans ce cas, pourquoi courir le risque de vous laisser vagabonder ici ? N’ont-ils pas pensé que vous pourriez vous détourner de votre objectif et vous mettre en tête de trouver la Sorcière, à vos propres fins ?

— Bien sûr que si. Ils m’ont d’ailleurs menacée de me faire exécuter à l’instant même où je dévierais de ma mission – soi-disant que leurs agents infestent la Tour et qu’ils surveillent le moindre de mes gestes. Mais pour le moment, je n’ai pas vu l’ombre d’un de ces fameux espions.

— Donc soit c’était du bluff, soit ils sont doués. »

Samson finit par vider la bouteille dans leurs verres et ils trinquèrent une dernière fois.

« Qu’il en soit ainsi ; nous partirons dès demain à la recherche du Quatrième Étage. Ça ne me dérange pas de repartir à la chasse à la Sorcière, sourit-il. Je porte encore un vieux rêve qui ne demande qu’à être exaucé. Ça et… » Il partit d’un petit rire. « Je connais quelqu’un qui se balade là-haut et qui sera ravi de nous rejoindre. »

Opaline but à petites gorgées et lui lança :

« Quelqu’un ? Qui donc ? »

Samson releva les yeux. Ils brillaient de malice.

« C’est une longue histoire. »

III-8 : L'ellipse
III-10 : Le cafard

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