III-8 : L’ellipse

Par pure convenance personnelle, je vous propose dès à présent de laisser place à une ellipse.

Les ellipses sont fantastiques. Elles permettent au narrateur paresseux et peu inspiré d’accélérer le processus narratif, ni vu ni connu. Le gain de temps est considérable, et si la technique manque de noblesse, elle n’en reste pas moins un artifice littéraire des plus subtils dont votre dévoué serviteur s’apprête à vous faire la démonstration ici même.

Admirez…

« Mais qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? s’étrangla Opaline.

— Ben quoi ? répondit le clown qui occupait son lit. C’est pourtant vous qui m’avez dit de…

— Vous êtes à deux doigts de vous faire raccourcir, débile ! Sortez d’ici avant que je ne me fâche.

— Ah ? Je me rhabille, alors ? »

… bien. Admettons qu’une ellipse inconsidérée puisse se révéler désastreuse pour la continuité d’un récit. Plutôt, reprenons notre histoire après une brève pause ; de l’ordre de quelques heures, tout au plus.

« Mais qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? s’étrangla Opaline.

— Ben… » répondit Jim, avant de bâiller à s’en décrocher la mâchoire.

Elle attendit son explication. En lieu et place, le tavernier porta la bouteille d’hydromel à ses lèvres. Quelle ne fut pas sa surprise en la découvrant vide. Il poussa un soupir et balaya la taverne déserte d’un regard fatigué. Les vestiges de bougies fondues n’éclairaient plus que par cercles de lumière ténue et vacillante.

Jim reposa la bouteille et empila les chaises sur les tables, une à une, de gestes lents et mous. Il avait l’air au bout du rouleau.

Opaline le regarda faire sans mot dire. Les choses ne se passaient pas du tout comme prévu ; ce qui, en réalité, était le cas depuis qu’on l’avait tirée de sa cellule de prison.

Samson était là. Là, et bien vivant, sous ses yeux. L’Ancien roi. Le souverain qui par sa poigne et son audace avait réussi à unir des États en guerre depuis des siècles au sein d’un seul et même royaume, soudé et harmonieux. La légende vivante. Le tueur de dragons. Le sauveur du monde — enfin, pour ce qu’elle en savait.

Il se tenait dressé devant elle, armé d’un balais et pourfendant la crasse dans une taverne mal éclairée.

Quoique, Opaline ne parvenait pas pour autant à s’en réjouir. Ce personnage-là se trouvait bien loin de l’image qu’elle s’était faite de l’Ancien roi. Son imagination l’avait préparée à un homme élevé et raffiné ; pas à un barbu fagoté comme un roturier et à la carrure de pugiliste.

« Comment dois-je vous appeler ? s’enquit-elle pour rompre le silence. Elirac ? Samson ? Jim ?

— Samson est mon vrai nom. Évitez simplement de le crier sur tous les toits.

— Alors éclairez ma lanterne, Samson. Vous vous terrez ici depuis combien de temps ? »

L’intéressé fit un vague mouvement de la main.

« Trop longtemps, dit-il enfin. Quand de parfaites inconnues déboulent ici avec l’air de tout savoir sur moi, c’est que je me suis trop longtemps reposé sur mes lauriers.

— Mais vous êtes entré dans la Tour il y a peu… et le coup d’État de la Sorcière date d’il y a plus de dix ans. Qu’avez-vous fait tout ce temps ? »

Samson se gratta la barbe. Il peinait visiblement à trouver une réponse.

« C’est délicat à expliquer, dit-il avec prudence. Disons que je n’étais pas au mieux de ma forme. Mais vous ; comment saviez-vous où me retrouver ?

— Vous parlez de la Tour ou de cette taverne ?

— Les deux. Dites-moi tout. »

Sur ces mots, Samson prit place en face d’Opaline et remplit deux verres d’un vin pourpre. Roger en profita pour hisser son corps dodu sur la table et lorgner la bouteille d’un œil convoiteux.

« À la vôtre, lança Opaline tandis que leurs verres s’entrechoquaient. Comme je vous l’ai dit, j’ai été engagé par des gardes royaux toujours fidèles à votre cause. Des gars qui ont servi à la grande époque de votre règne, qui vous sont restés loyaux même si leur engagement pour le royaume les porte à soutenir le nouveau roi… Du moins, en apparence. Dans les coulisses, ils fomentent une espèce de rébellion. Probablement dans le but de préparer votre retour.

— Probablement, concéda Samson. Et alors ? Comment s’en sortent-ils ?

— Pas très bien. Rien d’étonnant à cela puisque leur chef – c’est à dire vous – manque à l’appel. Mais lorsqu’ils ont appris que vous vous étiez lancé dans la Tour, ils ont saisi l’occasion pour agir… et me voilà.

« Quant à cette taverne, c’est… Eh bien, c’est ce cochon qui m’y a menée. »

Samson posa un regard pensif sur le porcelet replet.

« Tiens, tiens… Je pensais que tu m’aurais oublié, Roger. La dernière fois que je t’ai vu, tu… Non, tu faisais exactement la même taille. Tu n’aurais pas dû grandir un peu, depuis le temps ? »

Roger lui répondit d’un geste obscène et se détourna, l’air boudeur. Ce n’est qu’après coup qu’Opaline s’interrogea sur ce qu’elle venait de voir.

Samson leva une grosse main et gratouilla la tête du porcelet. Celui-ci maintint l’indifférence, même s’il ne put réprimer ses oreilles de s’écarter afin de mieux apprécier le traitement.

« Au moins, reprit Samson, Ézéchiel a couvert mes traces. Je dois reconnaître sa discrétion.

— Le forgeron ? Il savait que vous étiez sorti des Limbes ?

— Bien sûr. C’est d’ailleurs lui qui m’a aidé à m’échapper – enfin, pas tout à fait lui, en réalité. C’est une affaire compliquée. Je vous raconterai tout ça une autre fois. »

Opaline vida son verre – le vin était un délice – et planta son regard dans celui de Samson.

« Et depuis, vous vous cachez ici… Pourquoi ?

— Disparaître, répondit Samson avec une parfaite franchise. Vous l’avez bien vu, la Tour est infestée de gardes royaux – généralement des résidus de cour martiale auquel le roi laisse le choix de la corde, ou de poursuivre leur service dans la Tour de la Sorcière. La plupart choisissez la Tour. Ici, ils représentent les intérêts du roi… mais ils ne valent pas mieux que les autres criminels. Ne le prenez pas mal, je ne disais pas ça pour vous rabaisser…

— Appelons un chat un chat », le rassura Opaline avec un haussement d’épaules.

Il remplit à nouveau leurs verres et Roger lui fila un coup de groin. Sa façon d’exiger de nouvelles attentions.

« En dépit des années, poursuivit Samson, le roi persiste à vouloir ma mort. Je serai toujours une menace à ses yeux tant qu’il ne les aura pas posés sur mon cadavre. Moi qui pensais trouver la paix, ici, à Port-Marlique, je me suis bien leurré. De toute la Tour, cet Étage est celui qui abrite le plus de soldats. »

Opaline cligna des yeux. Il lui semblait qu’un élément essentiel lui échappait.

« Mais n’êtes-vous pas venu jusqu’ici pour la Sorcière, comme tout le monde ? Récupérer votre trône ? Vous venger de ceux qui vous ont tout volé ?

— C’était l’idée de départ, admit Samson. Ma vision du monde a changé. »

Il but et reposa le verre, si petit dans sa grande main.

« J’y ai réfléchi depuis que je me suis enfui des Limbes. Je ne souhaite plus être roi. Plus jamais ça. »

III-7 : La cache
III-9 : Une longue histoire

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