III-7 : La cache

Un silence de glace vint geler le joli brouhaha qui avait jusqu’alors empli la taverne. Tous les regards se tournèrent vers l’entrée ; même Roger daigna lâcher sa bouteille pour y accorder un œil, quoique plus irrité qu’anxieux.

De lourdes bottes martelèrent les débris du bois tandis qu’une poignée de gardes investissait la taverne. Ils étaient armés, armurés et aux aguets, et l’emblème de tête de tigre stylisée sur leurs plastrons n’échappait à personne. Les couleurs du roi.

Je suis foutue, songea Opaline. Adieu, veau, vache, cochon. Enfin, surtout cochon.

Le plus haut gradé, un type à l’air aussi avenant qu’une tarentule géante, s’avança et brailla à l’assemblée :

« Personne ne bouge ! Vous savez qui nous sommes, vous savez de quoi nous sommes capables… Alors n’allez pas faire les marioles si vous ne voulez pas finir au trou. »

Il posa un regard sur Opaline et son visage se tordit en une moue amusée. Opaline sentit ses tripes se nouer.

« Tiens, tiens… Je crois reconnaître certaines trognes qui ne dépareilleraient pas sur la potence. » Il parcourut l’assemblée d’un œil venimeux. « Et pas qu’une, à ce que je vois ! Décidément, c’est le jackpot. »

L’agitation et la nervosité se propageaient dans la pièce, quoique nul ne savait vraiment à quoi s’en tenir ; si brutale fut leur irruption, les gardes ne semblaient pas porter d’agressivité. Ils se tenaient droits comme des I, groupés autour de leur chef, la main sur le manche de leur épée.

Jim s’avança d’un pas lourd, la mine sombre.

« Qu’est-ce que tout ça signifie, Leinard ? Frapper à la porte ne suffit plus ; vous étiez obligés de la défoncer ? »

À la vue du tenancier, le visage du gradé s’alluma d’un air aussi mauvais que réjoui.

« Te voilà, tavernier ! Moi qui pensais que tu aurais fui l’Étage. Ravi de voir que tu ne m’as pas oublié.

— Comment le pourrai-je ?… grommela Jim sans avoir l’air d’attendre une réponse. Dites-moi ce que je peux faire pour vous et laissez mon établissement en paix. »

Leinard rapprocha son visage de celui de Jim. La tâche s’avéra d’autant plus complexe que le tavernier le dépassait d’une bonne tête.

« Tu penses pouvoir mener ta petite affaire sans en faire profiter les copains ? Il me semblait pourtant que nous étions tombés d’accord sur ce point.

— Et nous le sommes toujours », concéda Jim. Le malaise perça pourtant à travers l’assurance de son ton.

« Te fous pas de moi, tavernier. Ton bouge héberge plus de déchets que la décharge de la ville. La seule raison pour laquelle vous n’êtes pas tous sur le billot à l’heure qu’il est, c’est parce que je suis gentil. Trop gentil, d’ailleurs. J’ai eu tort de te faire confiance. Je t’avais prévenu de ce qui t’arriverait si tu jouais au plus malin.

— Votre part a été déposée ce matin comme convenu, répliqua Jim. J’ai compté la somme moi-même.

— Tu me traites de menteur ? siffla Leinard. Tu veux que je te colle une droite ? »

Jim loucha sur le poing levé de l’officier.

« Gauche, rectifia-t-il.

— Pardon ?

— Celle-ci est votre main gauche, précisa Jim. La droite, c’est l’autre.

— Droite, gauche ; quelle importance ? J’ai toujours confondu les deux, et ça ne m’a pas empêché de tracer ma voie. Regarde où j’en suis aujourd’hui !

— Je vois bien, je vois bien. Mais le paquet a bien été déposé en temps et en heure. Je vous invite à vérifier une nouvelle fois.

— J’ai vérifié dix fois ! explosa Leinard Tu me prends pour un idiot ? » Probablement pour faire bonne mesure, il balança un coup de pied poussif dans le bouton de porte qui traînait au sol. L’objet fila à quinze centimètres de la tête d’Opaline, rebondit sur un chandelier et revint heurter Leinard en plein front. L’officier s’effondra dans un fracas de métal. La gêne ambiante devint palpable au point d’étouffer les quelques ricanements du fond de la salle.

Tandis que ses collègues s’affairaient à ranimer leur supérieur, l’un des soldats releva la visière de son casque. Le visage moins dur et l’air plus avenant, il s’approcha de Jim de mouvements naturels et dénués de cette raideur protocolaire propre aux membres de la garde royale, comme s’il le connaissait déjà.

« Jim, fit-il avec un hochement de tête.

— Haykel, le salua Jim sans chaleur.

— On a vérifié la cache tout au long de la journée, au cas-où la livraison aurait pris du retard. L’argent n’y est pas. »

Jim croisa les bras. L’agacement se faisait plus visible sur ses traits.

« Suzanne », appela-t-il. Suzy jaillit d’une ombre au plafond comme si elle s’y était tenue tout ce temps et se tint perchée sur une poutre. « Où as-tu déposé le paquet que je t’ai confié la nuit dernière ? »

Confuse d’être au centre de toutes les attentions, la créature marmonna d’une voix à peine audible pour Jim, Opaline et les soldats :

« Enterré à l’emplacement habituel ; sur le terrain de la caserne des quartiers Est, au pied de l’arbre à gauche de la grille. »

Toujours dans les choux, Leinard leva un index fébrile et balbutia :

« Ce… c’est pas vrai… On avait dit l’arbre de droite.

— Pas celui de droite, trancha Jim. Celui de gauche. Ça a toujours été l’arbre de gauche. Depuis que je vous paie pour faire mine d’ignorer cet endroit, ça a toujours été l’arbre de gauche. Je te remercie, Suzy.

— J’ai fait une bêtise ?

— Absolument pas. Tu as fait exactement ce qu’il fallait.

— Je peux retourner dehors, alors ? s’enquit-elle.

— Bien sûr. Je t’en prie. »

C’était au tour d’Haykel de se gratter la tête.

« Bon sang, c’est bien vrai ! L’arbre de gauche… Et quel imbécile nous a dit de vérifier celui de droite ?

— Lui », répondit un des gardes en désignant Leinard.

Haykel releva la tête. Opaline vit sa carrure s’affaisser de quelques centimètres sous le regard de Jim. Le tavernier était seul et désarmé, mais il dépassait de loin chacun des soldats – que ce soit en hauteur comme en largeur.

« On est désolés pour la confusion, bredouilla Haykel.

— Vous pouvez, oui, répondit Jim sans colère quand bien même le feu brûlait dans ses yeux.

— On ira de nouveau vérifier la cache à notre retour.

— Voilà qui est brillant.

— Tu pourras déduire du prochain paquet le coût de réparation de ta porte.

— Trop aimable. »

Les soldats crurent sentir l’étau de l’hostilité se resserrer autour d’eux, puisqu’ils s’en furent sans demander leur reste, alourdis par le poids de la honte et par celui de Leinard qu’il leur fallait porter. Avant de franchir le seuil, Haykel fit demi-tour et vint souffler à Jim :

« J’ai quelque chose qui pourrait t’intéresser. Les espions du roi sont sur la trace d’un type brun à la peau mate dans la quarantaine, épais comme un bœuf et avec une balafre sur l’œil. »

Jim cilla. Ce portrait-robot sommaire lui correspondait en tout point.

« Je ne vois pas du tout qui ça peut être, répondit-il, l’air de rien.

— Pour honorer la chandelle qu’on te doit, c’est ce que je répondrai à mes supérieurs… Pendant quelques jours. Mais je ne donne pas cher de la peau de ce gars quand on lui mettra la main dessus. Si le roi est assez motivé pour le traquer jusque dans la Tour de la Sorcière, c’est qu’il doit sacrément lui en vouloir.

— Sans doute.

— Et de notre côté, ça se raconte pas mal de trucs. D’aucuns pensent que c’est un aliéné que le roi veut enfermer. D’autres, qu’il pourrait être son cousin bâtard venu lui concurrencer le trône. Certains, encore, affirment qu’il s’agirait de l’Ancien roi revenu d’entre les morts, parti à l’assaut de la Tour pour récupérer sa couronne. C’est fou, ce que les gens racontent comme conneries quand ils s’ennuient, pas vrai ?

— Je ne te le fais pas dire », répondit Jim d’un ton neutre.

Haykel le toisa une dernière fois, accorda un regard en coin à Opaline et s’en retourna vers ses compagnons.

Les murmures revinrent en même temps que leur présence quittait l’endroit ; mais la plupart des regards étaient portés sur Jim. Son expression s’était radoucie, son attention, perdue dans la contemplation des débris de la porte.

Il releva les yeux vers Opaline, qui n’avait pas bronché. Elle l’observa comme dans un rêve. Il sourit, rejeta son chiffon sur l’épaule et lança :

« Vous recherchez quelque chose ? »

III-6 : L'hydromel
III-8 : L'ellipse

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