III-6 : L’hydromel

Le doute sur la pertinence de sa venue ici se dissipa bien vite à l’entente des rires, des dés roulants et des cartes abattues sur le bois, des verres martelant le bar, des éructions à gorge déployée et des grognements d’une table ovale où se déroulait un concours de bras-de-fer. Opaline plissa les yeux et repéra Roger, dressé sur un haut tabouret, occupé à encourager les concurrents de couinements enthousiastes.

Ce cochon n’est pas normal.

Peu soucieuse de se faire remarquer, Opaline prit place à une table isolée. L’emplacement idéal pour boire un verre sans attirer l’attention. Il lui faudrait au moins ça afin de se remettre de ses émotions… et réfléchir à la suite des événements à présent que sa quête papillonnait avec l’irréalisable.

Opaline posa les yeux sur l’unique tenancier de la taverne : un type robuste entre deux âges et à la barbe fournie. Le gaillard distribuait boissons et blagues de table en table, riait de plaisanteries, serrait des mains et claquait des dos. Alors qu’Opaline pensait sa présence inaperçue, le type vint à sa rencontre et gratifia la table d’un coup de chiffon.

« Salut, l’ami, lança-t-il simplement. On m’appelle Jim et je serai votre hôte pour la soirée. Nous ne sommes guère habitués aux nouvelles têtes, par ici… Qu’est-ce qui nous fait l’honneur de votre compagnie ? »

Opaline se redressa. Elle s’était laissée surprendre par son phrasé soutenu et son élocution fluide, loin de ce cadre vulgaire et de son apparence bourrue.

« Votre taverne n’est pas tout à fait facile à trouver, répondit-elle sur un ton égal. C’est exactement ce que je cherche pour ce soir. »

L’étonnement passa dans le regard de Jim ; il ne s’était pas attendu à ce qu’une voix féminine lui réponde. Il se contenta alors d’un hochement de tête.

« Chaque voyageur de la Tour a besoin d’un refuge pour lécher ses blessures et se remplir l’estomac. Mes clients ne sont pas des enfants de chœur, mais tous sont de braves gars ; je m’en porte garant. »

Opaline scruta son visage. Jim avait le sourire doux et l’allure apaisante ; mais quelque chose dans son regard lui faisait l’effet d’un prisme, comme s’il décelait en elle plus que ce qu’on ne pouvait voir.

« Dites-moi tout, s’enquit-il.

— J’ai besoin de boire quelque chose. Et manger un morceau ne serait pas de refus.

— Le premier service est offert aux nouveaux. Les commandes suivantes se prennent au bar et la maison ne fait pas de crédit. Ça vous convient ? »

Ça lui convenait. Jim disparut dans la cuisine tandis qu’Opaline jetait un œil du côté de Roger. Le porcelet lapait avidement une coupe de cidre. Elle cligna des yeux et détourna le regard. Était-ce la fatigue, ou la Tour se jouait-elle encore de ses sens ?

Elle n’eut pas l’occasion de s’appesantir sur la question, Jim fut bien vite de retour avec un plat de céréales bouillies, de légumes et de viande en sauce, ainsi qu’une pinte de bière et un morceau de fromage. Opaline sentit la salive inonder sa bouche et remercia le tavernier aussi prestement que la politesse le permettait. Elle se jeta sur la nourriture, avec une appréhension éphémère puisque les premières bouchées lui confirmèrent que c’était délicieux.

Son plat terminé, Opaline vida sa bière et en commanda une autre. Puis une autre. Et encore une autre. Un chant paillard s’était élevé depuis le fond jusqu’à la contagion complète de la salle. Un air qu’Opaline aimait bien, fi de paroles rustiques et d’une morale licencieuse. Elle se laissa bercer par le chœur que les brumes de l’alcool déformaient en écho et s’assit plus confortablement sur sa banquette. Elle se surprit à fixer Jim, lequel arpentait la salle de sa silhouette tranquille et visiblement bien bâtie malgré sa chemise ample.

Du coin de l’œil, elle prit des nouvelles de Roger. Il tenait un cigare dans la gueule et acquiesçait avec ferveur aux échanges passionnés d’un groupe de malfrats aussi balafrés les uns que les autres. De ces deux informations, Opaline ignorait laquelle était la plus troublante ; aussi décida-t-elle de commander une autre bière, pour le goût ; puis une autre, juste pour gagner l’occasion de poser un regard fauve sur les épaules de Jim lorsqu’il s’éloigna de sa table.

Un nouveau détail, un aspect qu’elle n’avait jusqu’alors pas relevé, comme la peau de banane qui se révèle trop tard quand on marche dessus, lui sauta aux yeux. Opaline lâcha sa bière, la lèvre surmontée d’une moustache de mousse, et fixa le tavernier.

L’allure de Jim, son attitude, ses manières, et même ses vêtements à présent qu’elle y regardait mieux… Rien chez lui ne collait avec son établissement ni sa clientèle. Peut-être les voiles de l’alcool obscurcissaient son jugement, mais une hypothèse improbable germa dans l’esprit d’Opaline – comme un éclair de folle lucidité. Folle, vraiment ? Dans ce cas pourquoi Roger m’aurait guidée jusqu’ici ?

Nouveau regard vers le porcelet. Il tétait allègrement une bouteille d’hydromel plus grande que lui. Elle se détourna, préférant oublier ce qu’elle venait de voir.

Résolue mais vacillante après toutes ces bières, Opaline se redressa. Jim était alors mêlé à des échanges murmurés avec un client au comptoir. À son approche, ce dernier lâcha un mot à l’oreille du tavernier et s’en retourna parmi ses compagnons. Jim jeta son chiffon sur son épaule – une habitude récurrente chez lui – et lui accorda un sourire.

« Vous avez un drôle d’air, l’amie. La dernière bière était peut-être celle de trop. »

Les réponses tournoyaient dans la tête d’Opaline, si bien qu’elle ne parvint qu’à balbutier :

« Je… Vous êtes… C’est vous qui… ? »

Jim haussa le sourcil sous l’effet de la surprise. D’autant plus que la porte de la taverne venait d’exploser.

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III-7 : La cache

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