III-5 : Suzy

Ainsi fait la nuit, ombres et silhouettes s’étaient invitées à hanter les rues de la cité. On les voyait arpenter le long du sol pavé et des bâtisses de briques. De plus en plus nombreuses au fil de la tombée du jour, elles eurent tôt fait de travestir la ville en théâtre sordide où le reflet de la lune ne parvenait qu’à grand-peine à franchir les lourds nuages amassés dans le ciel, pour baigner les méfaits des malfrats de la nuit d’une lueur blafarde. Et Opaline de remonter son écharpe sur son visage tandis qu’elle retrouvait ses vieilles amies les ténèbres.

Elle n’avait aucun mal à suivre Roger : sa queue en tire-bouchon dépassait toujours de l’obscurité quand bien même son corps replet s’y fondait ; et alors que les rues désertées s’encombraient de détritus, que les murs s’ornaient de gribouillages sibyllins et qu’à l’ensemble se joignaient des saoulards vacillants aux regards insistants, Opaline commençait à se demander si suivre le porcelet était une si bonne idée.

Trop tard pour y penser, se dit-elle lorsqu’il l’attira vers la façade délabrée d’une taverne que l’on qualifiera sobrement de décrépite, histoire de rester poli. Roger se dressa sur ses pattes dodues et donna un coup de son tout petit sabot sur la porte. À la stupéfaction d’Opaline, celle-ci s’entrouvrit, juste assez afin que l’animal y glisse son derrière rondelet, puis se referma.

Ce cochon n’est pas normal…

Elle avança la main quand un sifflement lui fit lever le nez :

« Ts-ts-ts… Voilà une odeur que je reconnais. L’odeur de la mort. La mort flotte tout autour de vous. »

Opaline observa la frêle silhouette perchée sur une corniche. Frêle n’était pas le mot ; à la réflexion, Opaline aurait plutôt dit cadavérique. Sa peau lui collait littéralement aux os : une peau noire, racornie et percluse de cicatrices. Sous sa cage thoracique famélique saillaient des côtes blanches comme l’ivoire et pointues comme des cornes. La créature ne portait en tout et pour tout qu’un assemblage de bandelettes sales et usées le long de ses membres osseux et décharnés. Opaline croisa un regard dépourvu d’yeux, supplanté par deux orbites béantes pareilles à des puits.

La chose rampa à la surface du mur avec les mouvements d’une araignée, sans que son visage ne se détourne d’Opaline. Visage semblable à un masque grotesque taillé dans un bout d’écorce.

« Pas d’entrée aux inconnus, chantonna la créature d’une voix éraillée. C’est la règle. »

Opaline leva un doigt vers la porte, avant de réaliser que l’explication selon laquelle un porcelet doué d’intelligence l’avait conduite jusqu’ici n’avait rien de convainquant.

« Je viens voir le tenancier, mentit-elle. Je suis une amie. »

Ce seul mot provoqua un changement radical dans le comportement de la chose, dont les mouvements se firent soudain moins brusques.

« Une amie, hi, hi ? gloussa-t-elle. Je m’appelle Suzy. Les amis de Jim sont mes amis. Et tous les amis sont les bienvenus, ici. Trop d’ennemis, de par le monde, pour refuser la compagnie des amis. »

Suzy se laissa suspendre par un bras, le corps à l’envers mais la tête dans le bon sens comme si sa nuque n’était faite que de peau et de tendons. Ce qui, à bien y regarder, était peut-être le cas.

« Alors, laissez-moi entrer, plaida Opaline. Je ne porte aucune mauvaise intention. »

Suzy parut la jauger, jusqu’à ce que son corps frémisse avec le même son qu’un tour de Mikado malhabile.

« D’accord, l’amie. Je vous laisse entrer. Mais vous, uniquement vous, et pas vos armes. Les amis n’ont pas besoin d’arme, ici. C’est encore la règle.

— Puisque c’est la règle, alors… » accepta Opaline – un peu trop vite à son propre goût, d’ailleurs, mais elle ne pouvait se résoudre à ébranler la confiance de… quelle que soit cette chose.

Elle détacha son baudrier et le tendit à Suzy, qui le fourra dans une des niches de son perchoir. Opaline hésita avant de lui confier également le couteau glissé dans sa botte. Cette créature était une des trop rares personnes amicales à avoir croisé son chemin pour ne pas respecter sa volonté.

« Merci, hi hi, gloussa Suzy. À propos, inutile de masquer votre visage ici. Personne ne vous nuira, qu’importent les primes sur votre jolie tête. Et maintenant, filez. Filez vous mettre au chaud. Vous risquez de faire de drôles de rencontres, si vous traînez trop longtemps dehors. »

Opaline baissa son écharpe, lui offrit un bref sourire (auquel la créature sembla essayer de répondre malgré sa bouche édentée) et poussa la porte.

Elle sentit une chaleur étouffante chasser la fraîcheur de la nuit qui avait posé ses mains sur elle, pour la saisir dans ses bras comme un parent jaloux. Un mélange d’odeurs d’alcool, de tabac, de sueur et d’autres exhalations non-identifiables l’accompagnaient.

Quelques regards troubles se levèrent ; Opaline referma la porte et lança un salut à la cantonade. On lui répondit de hochements de tête mollassons. Elle s’avança dans la tiédeur moite d’une tanière comme elle en avait vu des centaines : bas de plafond, pas bien grande, mal éclairée et usée de partout ; toutefois le plancher se voyait propre, les attablées garnies, les conversations animées et l’ensemble chaleureux. Il y avait de tout ici, mais surtout de la racaille de bas-étage : déserteurs estropiés, bandits éborgnés, chasseurs de trésors hors-la-loi et voleurs à l’étalage.

Opaline ôta son chapeau, mais pas son foulard. Pour autant qu’elle l’eut retiré, on aurait pu voir qu’elle souriait.

Elle se sentait ici chez elle.

III-4 : Le boudin
III-6 : L'hydromel

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