III-4 : Le boudin

Opaline fixa Ézéchiel. Longtemps. Du moins, jusqu’à ce que ses yeux la piquent et qu’elle soit forcée de cligner.

« Ouais, reprit-il, le bec de la pipe calé entre ses dents. J’étais là quand c’est arrivé. Sale histoire. La plupart d’entre-nous s’en est sortie saine et sauve. On a juste eu le temps de quitter l’Étage avant qu’il ne soit réduit en miettes. Mais pas Samson, quoi.

— Laissez-moi résumer tout ça, fit Opaline en se frottant les yeux. Samson se baladait au Quatrième Étage quand la Sorcière l’a détruit ? Comme ça, sans raison ?

— Pas sans raison, non. Vous voyez, la Sorcière a sa propre vision de ce que doit être la Tour. Prenons cet Étage, le Troisième, donc. Z’avez eu le temps de faire un tour en ville, oui ? Ici, c’est Port-Marlique. C’est grand, peuplé, actif, et en plus, on y mange bien. C’est ici que la plupart des voyageurs finissent leurs jours, quand ils comprennent qu’ils ne pourront pas sortir. Cet Étage se rapproche de la réalité que vous connaissez, plus que nul autre. Du point de vue de la Sorcière, tout baigne. Je dirais même que c’est exactement le genre de monde qu’elle cherche à reproduire. Chaque Étage n’est en fait qu’un laboratoire géant où elle expérimente ses idées de mondes, quand on y pense.

« Maintenant, imaginez un Étage où règne le chaos. Où la civilisation est tombée face à la rage des hommes, où la nature a péri, où la plupart des formes de vie n’existent que pour se foutre sur la tronche. Ça, c’est le genre de monde que la Sorcière n’aime pas. Et quand elle l’aime pas, elle le fait savoir.

— Et Samson ? »

Opaline sentit sa gorge se nouer autour des mots. Sa seule chance de sortir d’ici – de retrouver une vie normale – avait-elle disparu avant même son arrivée dans la Tour ?

« Aux dernières nouvelles, Samson est bloqué dans les Limbes. C’est quoi, les Limbes ? me direz-vous ? Ben je vais vous le dire, vermine. Les Limbes, c’est la poubelle de la Tour, le purgatoire des Étages. Tout ce que la Sorcière n’aime pas, elle le balance dans les Limbes. Et autant vous le dire, y’a un paquet de trucs qu’elle aime pas.

— Samson pourrait donc être encore en vie ?… »

Ézéchiel tira sur sa pipe et se gratta la barbe.

« Peu probable, lâcha-t-il en bloc.

— Mais vous, insista Opaline, vous semblez connaître les Limbes. Vous pourriez m’y conduire.

— Je pourrais, ricana Ézéchiel, mais je préférerais autant foutre le feu à ma propre barbe. Imaginez un désert gigantesque où s’empilent tous les mondes assez répugnants pour que la Sorcière décide de s’en débarrasser. En admettant que Samson ait survécu : comment le localiser dans ce foutoir ? »

Opaline voulait lui opposer un nouvel argument, mais elle n’en trouva pas. Aussi borné qu’Ézéchiel pouvait être, elle comprenait qu’il ne lui disait pas seulement ça pour briser ses espoirs.

Il décela sans doute la résignation dans son regard, car il ajouta :

« Ouais, vous voyez où je veux en venir, vermine. Alors mon conseil ? Essayez de vous faire une nouvelle vie, ici à Port-Marlique ; c’est pas trop tard et il y fait bon vivre malgré la plâtrée de bons à rien qui traînent dans le coin. Vous pourrez encore profiter des quelques années qui vous restent. Mais aller crapahuter dans les Limbes sans savoir où chercher ? C’est du suicide. Oubliez Samson. Z’avez aucune chance de le trouver. »

Aucune chance. Les mots résonnèrent dans le cœur d’Opaline comme le glas d’obsèques. Ses pensées se glacèrent et son regard se perdit vers la cour. Jusque sur les ripaillards roupillant dans la boue.

Ézéchiel dut prendre ça comme un signe qu’elle s’intéressait aux bestiaux, puisqu’il reprit :

« Les cochons sont des animaux formidables, vous savez ? Très malins, très intelligents, oui ? Traitez-les avec respect et ils vous seront fidèles toute la vie.

— Bien tenté, mais je ne veux toujours pas en prendre.

— J’aurais au moins essayé. »

Désemparée, Opaline se détourna. Son cerveau tournait à plein régime à la recherche d’autres solutions ; en vain. Trop de choses, trop d’étrangetés propres à la Tour lui échappaient encore… Les Étages, la ville, la Sorcière, les monstres, les cochons… Cet environnement aussi bizarre qu’hostile n’obéissait qu’à ses propres règles. Et il lui semblait que la Tour, tel un monstre affamé et pernicieux, pressait ses murs et ses entrailles autour d’elle pour absorber jusqu’à son existence et la maintenir à jamais captive.

Son regard tomba sur une petite silhouette, assise à l’écart des autres. Ses oreilles rabattues et son air déprimé rappellaient ceux d’un cocker, quoiqu’un examen plus attentif dissipa ses doutes. C’était bien un autre cochon qui se tenait-là ; un cochon au teint rosé, pas plus gros qu’un chiot et potelé de partout.

Opaline s’en approcha à pas mesurés. L’animal ne réagit pas.

« Celui-ci est différent des autres… »

Ézéchiel la rejoignit dans un nuage de tabac.

« Lui, c’est Roger. Il a l’apparence et le caractère d’un boudin, alors évitez de vous en approcher. Il mord, et fort, le butor. »

Inconsciemment, Ézéchiel massait l’une de ses phalanges comme à l’évocation d’un douloureux vécu. Opaline s’était agenouillée devant le porcelet. Elle fixa son regard sur lui. Il le lui renvoya. Un regard anesthésié, abattu, noyé par une tristesse troublante d’humanité.

« Pourquoi il est si petit ? Il est mal nourri ?

— Loin s’en faut, s’esclaffa Ézéchiel, il mange comme douze ! Sacré spectacle à voir, à se demander où il stocke tout ça – et qui l’a inspiré, d’ailleurs. Mais gageons qu’un cochon né avorton reste un poltron. »

À ce mot, Roger leva vers le forgeron un regard noir.

« Ça, ou alors il a tout simplement trop mauvais caractère pour grandir, concéda Ézéchiel. Qui sait ? »

Opaline hocha mollement de la tête et lui fourra les pièces de platine dans sa grosse paluche. Puis elle se redressa et tourna les talons.

« Hé, vermine, lança le forgeron dans son dos. Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?

— Trouver Samson, reprit Opaline avec une extrême lassitude.

— Et z’avez la moindre idée de comment vous y prendre ?

— Je me débrouillerai. »

À dire vrai, elle n’en savait rien. Ézéchiel devait peu s’en soucier, puisqu’une fois son attention retombée sur les pièces, il les fit tinter au creux de sa main avec ravissement jusqu’à oublier Opaline.

Ce n’est que de retour dans la rue, désœuvrée et atterrée, qu’elle entendit quelqu’un l’appeler depuis le sol.

« Gruik ? »

Elle baissa les yeux. Roger l’attendait. Il avait l’air un poil moins apathique et un cheveu plus enthousiaste.

« Encore toi ? souffla-t-elle au porcelet. Je ne veux pas de cochon. Retourne auprès d’Ézéchiel.

— Gruik », insista Roger.

Les sourcils d’Opaline se froncèrent. Comment était-il parvenu ici avant elle sans qu’elle l’ait vu filer ?

Soudain, le porcelet se détourna et sautilla en direction d’une ruelle assombrie par le crépuscule. Elle fixa son derrière dodu d’un air absent. Roger se retourna et lui lança sur un ton impatient :

« Gruik ! »

Sans trop savoir pourquoi, Opaline se mit en marche et suivit l’animal.

III-3 : La barbe
III-5 : Suzy

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