III-3 : La barbe

Ézéchiel entraîna Opaline vers les entrailles de la bâtisse. Ils franchirent la boutique proprement dite, salle assombrie et usée d’où émanait, malgré tout, une indiscutable propreté et un aspect bric-à-brac savamment travaillé. Le forgeron dépassa le comptoir jusqu’à l’autre partie de la maison, plus dégagée, où elle délaissait sa vétusté pour se garnir de meubles boisés et vernis, de tapisseries sophistiquées et de tapis précieux.

C’est au détour d’un nouveau couloir qu’il se figea, au beau milieu d’un pas, un pied rivé au sol et l’autre en suspension. Opaline manqua de lui rentrer dedans ; puis elle lâcha un sifflement admiratif devant sa pose digne d’une statue. Son regard se porta par-delà le crâne poli du forgeron ; ce n’est qu’alors qu’elle remarqua l’ombre, basse et massive, occupée à se repaître des dieux seuls savaient quoi avec un bruit des moins ragoutants.

La créature releva soudain deux yeux noirs et scintillants dans la pénombre. Opaline portait déjà une main à son arbalète quand Ézéchiel rompit le silence :

« Par toutes les truies moustachues ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce que j’ai dit ? »

Hors de lui, il partelait le sol de ses grosses bottes clouées. La créature pencha la tête sur le côté.

« Grouik ? » s’enquit-elle avec autant de candeur que de malice.

Opaline vit distinctement le visage du forgeron virer au rouge. Fait d’autant plus notable compte tenu de l’obscurité du couloir.

« Grouik, mon cul ! s’enflamma-t-il. Une seule leçon : pas de cochon dans la maison ! Hors d’ici, rejeton glouton ! »

Il fit mine de s’emparer d’un balai pour chasser le cochon. L’animal s’enfuit parmi les ombres non sans un dernier « grouik » taquin.

Opaline n’eut pas le temps de bredouiller sa perplexité ; Ézéchiel filait déjà en trombe dans le couloir.

Ils déboulèrent hors de la maison, dans une arrière-cour vaste et proprette. Au fond s’entassaient des baraquements de bois, des mangeoires, des bassines d’eau… et des cochons.

Opaline vit le fuyard dodeliner de son derrière dodu jusqu’à ses semblables qui se comptaient sur les doigts d’une main – plus précisément, d’une main aux doigts remarquablement nombreux.

« Ma moquette ! éructa Ézéchiel à l’attention porcine venue se masser à sa rencontre avec force « grouik » réjouis. Quel vil poltron porcin a bouffé ma moquette !?

— Grouik ?

— Grouik !

— Grouik. »

Les épaules du forgeron s’affaissèrent comme une marionnette dont on aurait sectionné les fils.

« J’en peux plus, de ces cochons… Dites, fit-il à Opaline, vous ne voudriez pas en adopter un, par hasard ?

— Merci, lui sourit Opaline, mais non merci.

— Je vous comprends. Damnés pourceaux pouilleux. Ils boulotteraient tout ce qui n’est pas rivé au sol. Des estomacs sur patte, c’est moi qui vous l’dit.

— Grouik », confirma un cochon venu lui brouter affectueusement la barbe.

Tandis qu’Ézéchiel livrait bataille à la bête, Opaline jeta un œil incrédule autour d’elle.

« Sacrée réserve à saucisses, que vous avez-là. »

Ézéchiel, le cochon épris de sa pilosité ainsi que tous les autres suidés se figèrent. Elle se sentit lorgnée de regards méfiants et lourds de reproches.

« Les cochons sont des animaux particuliers, ici, dans la Tour, reprit Ézéchiel après avoir vaille que vaille distrait l’assaillant à l’aide d’une carotte. Ne vous avisez jamais de vous en prendre à eux.

— Je vois. C’est un genre d’animal sacré ?…

— Oui et non », contrapprouva Ézéchiel avec un haussement d’épaules fatigué.

Elle le vit traîner son corps quasi-cubique jusqu’à la maison, d’où il ressortit en portant un sac de pâtée plus grand que lui. Les cochons firent mine de l’approcher, l’œil luisant de gourmandise, mais Ézéchiel leur brandit son tromblon sous le groin. Il prit tout son temps pour répartir la pitance entre chaque mangeoire, et ce n’est que quand il donna le top départ d’une course dont Opaline peinait à comprendre les enjeux que la masse grouillante se jeta sur la nourriture, dans un concert de bruits de mastication, de déglutissements, d’éructations et de « grouik ».

« À présent que la marmaille est occupée… Où en étions-nous ? reprit Ézéchiel, mains posée sur sa barbe.

— Samson. Nous en étions à Samson. »

Ézéchiel émit un marmonnement approbateur, se gratta une allumette sur la joue et alluma une pipe de porcelaine, si volumineuse qu’Opaline s’attendit presque à entendre de la musique en jaillir quand le forgeron la porta à ses lèvres.

« Samson, murmura-t-il. Oui, oui… Samson. J’ai bel et bien rencontré ce gros lard, lors de son entrée dans la Tour… »

Opaline accueillit cette introduction d’un hochement de tête. Les termes de « gros lard » l’interpellèrent. Elle se surprit à imaginer un personnage en surcharge pondérale et à la barbe fournie.

« Puisque vous paraissez connaître l’histoire, je vais vous l’abréger, poursuivit Ézéchiel en tirant sur sa pipe. Comme vous le savez, Samson était le roi du royaume extérieur. Je dis bien était, parce qu’il a porté la couronne jusqu’à ce qu’un voyageur de la Tour parvienne à la Sorcière et formule un vœu : celui d’être roi à son tour. Ni une, ni deux, elle l’a exaucé. Samson s’est retrouvé hors-la-loi du jour au lendemain. Oh, il avait bien certains fidèles qui ont levé le ton pour contester le coup d’État, mais le nouveau roi les a vite calmés – il peut dire merci aux pouvoirs de la Sorcière. Puis la guerre civile s’est enlisée, c’est devenu le bordel – enfin ça, je le tiens des voyageurs qui déferlent ici depuis. Et le pire c’est que j’en entends encore parler aujourd’hui. Faut dire que c’est pas tous les jours que la Sorcière exauce des souhaits, et croyez bien que ça fait du boucan quand ça arrive.

— Que voulez-vous dire ? Il ne suffit pas de la trouver ?

— Si c’était si simple, ça fait longtemps que je serais sorti d’ici, grommela Ézéchiel en mordillant le bec de sa pipe. Non, la Sorcière ne vous exauce que si elle estime votre vœu digne d’elle. Quoi que ça veuille dire. Après toutes ces années j’ai toujours pas la moindre idée de comment elle se décide, mais les faits sont là : malgré le défilé de guignols que je me farcis tous les jours, yen a qu’un ou deux par année qui repartent le sourire aux lèvres.

« La vérité ? cracha Ézéchiel avec un dégoût bien visible. Cette histoire de souhaits, c’est qu’une carotte. Plus il y a d’imbéciles pour mordre à l’hameçon, plus ça ravit la Sorcière. De quoi peupler sa Tour gigantesque, ses mondes faits sur mesure et flatter son ego gonflé comme une baudruche… »

Les pensées d’Opaline s’égarèrent quelques instants. Son estomac se fit plus lourd. Hors la Tour, les rumeurs entretenaient le mythe que si peu d’élus en ressortaient, c’était parce que peu parvenaient jusqu’à sa maîtresse. Or les dires d’Ézéchiel nuançaient cette croyance. Voire la renversaient carrément…

Elle retrouva le fil de l’explication quand Ézéchiel prononça un certain nom :

« … Samson est venu ici dans l’espoir de récupérer le trône que ce baletringue lui avait chouré. La dernière fois que je l’ai croisé, il était déterminé à reprendre ce qui, selon lui, lui revenait de droit. Et il se débrouillait pas trop mal, il est même arrivé jusqu’au Quatrième Étage – celui au-dessus. Enfin ça, c’était aux dernières nouvelles. Maintenant… »

Le regard du forgeron se posa sur les cochons. Ils avaient vidé les mangeoires et ronflaient déjà, entassés les uns sur les autres. La comparaison avec un tas de marshmallows englués venait naturellement à l’esprit, pour autant qu’on vive dans un monde où les marshmallows existent.

« La suite, eh bien… Samson et sa bande de joyeux drilles étaient au Quatrième Étage, donc. Jusqu’à ce que… »

Il marqua une nouvelle pause. Était-ce pour irriter volontairement ses nerfs, Opaline n’en avait aucune idée.

« Jusqu’à ce que… ? l’invita-t-elle à poursuivre.

— Jusqu’à ce que la Sorcière décide de détruire l’Étage, acheva Ézéchiel. Et pouf ! Plus de Samson. »

III-2 : La pièce
III-4 : Le boudin

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