III-2 : La pièce

La porte de la bicoque s’ornait d’une vitre barrée d’un splendide panneau « FERMÉ ». À l’intérieur, on entendait des bruits de pas et des grommellements, tandis qu’aucune lumière ne perçait la pénombre qui se devinait par-delà les murs.

Opaline donna quelques coups secs sur le panneau. Pas de réponse.

Elle recommença, plus insistante. Les marmonnements revinrent sur leurs pas – des pas lourds et énervés, accompagnés d’une voix rocailleuse :

« Z’êtes aveugle ou quoi ? C’est fermé. Barrez-vous !

— Ézéchiel, je suis venue vous questionner sur Samson. Et ne me dites pas que vous ne le connaissez pas ! Vous l’avez forcément rencontré. »

La porte s’entrouvrit sur un canon de fusil surmonté d’une paire d’yeux aux sourcils froncés.

« Sacré nom d’un cochon, grommela Ézéchiel, encore une qui vient m’emmerder après une dure journée de travail. Et vous êtes qui, au juste ?

— Opaline. On s’est déjà croisés.

— J’pense pas, non.

— À l’entrée de la Tour, lui rappela-t-elle en tirant sur son foulard. Vous m’aviez traitée de vermine. Ça vous revient ? »

Le canon s’abaissa et Ézéchiel partit sur un rire gras.

« Décidément, ces voyageurs, tous aussi crétins les uns que les autres. Vous aussi, vous pensez que parce que vous avez vu un de mes doubles, ça vous donne le droit de venir me briser les roufles jusqu’à chez moi ?

— Vos doubles ? répéta Opaline. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Ézéchiel plissa soudain les yeux sans paraître entendre la question.

« Eh, mais attendez, je vous reconnais ! Je suis sûr d’avoir vu votre bouille quelque part dans le coin…

— C’est impossible, forgeron. Je viens tout juste d’arriver. »

Le mensonge et son alibi s’étaient accompagnés d’une grimace destinée à masquer sa nervosité. Ézéchiel se gratta le crâne, ses petits yeux noirs scrutant les traits d’Opaline comme pour en déceler… il ne savait trop quoi. Mais il avait une certitude : cette gamine aux yeux de serpent et à la face parsemée de taches de rousseur lui cachait quelque chose.

« Mouais, grogna-t-il quand le moulin de sa réflexion fut tombé à court de grain. J’ai aussi bonne mémoire que le plus rancunier des éléphants, alors comptez sur moi pour que ça me revienne. D’ici-là, donnez-moi une raison de ne pas vous faire sauter la cervelle sur-le-champ.

— Je cherche Samson, répéta Opaline avec lassitude. L’Ancien roi. Dites-moi simplement ce que vous savez, et je vous lâcherai la grappe.

— Jamais entendu causer », fit à nouveau Ézéchiel, ce qui de toute évidence était un énorme mensonge ; et Opaline s’y connaissait.

« Ah non ? Vous voulez dire que ceci ne vous rappelle rien ? »

À ces mots, Opaline écarta le pan de son manteau. Les yeux d’Ézéchiel tombèrent sur l’emblème du Cane Corso qui y était cousu. Il cilla, mais elle le vit masquer – avec autant d’habilité que de succès – sa réaction.

« C’est censé m’évoquer quoique ce soit ?

— C’est l’emblème de l’Ancien roi détrôné par la Sorcière il y a de cela dix ans. Beaucoup le pensaient mort, jusqu’à ce qu’on l’aperçoive non loin de la Tour. Aucun doute qu’il y soit entré, probablement dans le but de récupérer son trône auprès de la Sorcière. Je sais que vous l’avez vu. Vous savez que je le sais. Et je sais que vous savez que je le sais.

— Bon, bon, bon ! éructa Ézéchiel en se claquant le front. Admettons que je connaisse ce gros patapouf de Samson. Qu’est-ce qui vous fait penser que je vous aiderais ? »

Opaline sourit. Voilà un forgeron appâté. Restait à le ferrer ; encore fallait-il avoir le bon hameçon.

Elle jeta un œil par-dessus la tête d’Ézéchiel – ce qui n’était pas bien dur puisqu’il lui arrivait à la poitrine. Au-delà de la pénombre, elle discerna des tas d’objets à l’âge et au degré d’usure avancés, mais à la valeur visiblement estimable : des armes gravées, des armures nacrées, des livres sacrés, des reliques consacrées, des ustensiles sanctifiés, ainsi qu’une collection de tire-bouchons séculaires – le tout, disposé dans des vitrines et le long d’étagères soigneusement entretenues.

Opaline afficha un sourire de requin :

« J’ai des pièces sur moi. Dites-moi ce que je veux savoir, et elles sont à vous. »

Ézéchiel lui renvoya un regard si rond qu’on aurait cru que ses yeux allaient jaillir de ses orbites, plier leurs bagages et partir faire le tour du monde.

« Des pièces d’or ? Vous vous foutez de ma gueule ? Vous gâchez mon temps pour des pièces d’…

— Pas d’or, rectifia Opaline. De platine. »

Comme prévu, l’annonce coupa sa chique au forgeron. Le platine était un métal connu de par le monde pour son éminente rareté, auparavant utilisé comme monnaie aux transactions pécuniaires audacieuses. Elle n’avait plus court depuis bien longtemps, mais les mains habiles savaient toujours où dénicher ces pièces de collection d’une valeur époustouflante.

« Vous êtes une sorte d’antiquaire, pas vrai ? lança-t-elle avec un petit geste à destination de la boutique. Un peu de platine ne ferait pas de mal à votre enseigne. Vous m’avez l’air d’un fin connaisseur, je ne vous ferai pas l’affront d’estimer la valeur de ces pièces. Vous ne devez pas en voir souvent, par ici… »

Ézéchiel abaissa vraiment son arme, cette fois-ci, sans se départir d’un regard méfiant. Il tendit une grosse main calleuse.

« Faites voir. »

Opaline fouilla sa sacoche quelques instants et y déposa une pièce usée sans réticence. Ézéchiel la leva devant ses yeux, l’observa à la lumière du soleil couchant et mordit dedans. Cette dernière vérification ne servait à rien puisqu’un simple coup d’œil lui avait suffi à comprendre qu’Opaline ne l’avait pas dupé, mais il aimait bien en rajouter un peu, pour la forme.

L’œil du forgeron étincela d’un éclat d’avidité, brillant pour elle comme une bonne nouvelle. Bingo.

« Où avez-vous trouvé un truc pareil ?

— C’est mon petit secret. Elles sont quasiment introuvables, aujourd’hui… mais nombre de puissants en emportent avec eux jusqu’à leur dernière demeure. »

Une pointe de suspicion menaça de percer la cupidité d’Ézéchiel. L’expression « dernière demeure » n’avait rien d’équivoque.

« Alors vous pillez des tombes, hein ? C’est votre truc ?

— C’est mon truc, approuva Opaline sans gêne.

— Vous avez pas un peu honte de faire ça ?

— Pourquoi le devrai-je ? Les vivants ont plus besoin des richesses de ce monde que les morts, vous ne trouvez pas ? »

Ézéchiel haussa les épaules. Les activités de son interlocutrice ne le concernaient finalement pas.

« Et vous en avez combien, des comme ça ?

— Suffisamment. Donnez-moi les réponses que je veux, et elles sont toutes à vous. »

La pièce roula entre les phalanges noueuses, avant de s’immobiliser. Puis le forgeron parut prendre sa décision :

« Vous êtes décidément la plus bornée des vermines, mais puisqu’on ne peut rien vous cacher, je vais vous donner dix minutes. Mais soyons clairs : ça ne fait pas de nous des alliés, encore moins des amis. J’en ai raz-le-bol de voir tous les péquins du bled débarquer chez moi sous prétexte que je les ai accueillis à l’entrée de la Tour – alors que pour être honnête, je m’échine à les pourrir du mieux que je peux en espérant les dégoûter…

— Racontez-moi tout ce que vous savez sur Samson, rappela Opaline. Et je m’en vais. Vous n’entendrez plus parler de moi après. »

Le forgeron opina du chef et raccrocha son fusil au mur.

« Entrez, alors. Essuyez-vous les pieds, j’veux pas que vous dégueulassiez ma moquette. Et surtout, gardez vos mains dans vos poches. »

III-1 : En tire-bouchon
III-3 : La barbe

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.