III-10 : Le cafard

Loin de ces heureuses perspectives, un complot se tramait dans l’ombre.

Littéralement.

De fait, l’ombre était le nom d’un bar niché aux tréfonds poisseux de Port-Marlique. À côté de spécificités sur lesquelles nous reviendrons sans doute, cette ville était également fameuse pour sa myriade de tavernes aux thèmes tous plus exotiques les uns que les autres. Connu de peu de gens même au sein de la Tour, l’ ombre faisait office de bonne blague pour les taverniers sérieux.

En réalité, ce rade légendaire dans la culture de la beuverie locale n’acceptait à l’entrée que les plus vils conspirateurs, aspirants maîtres du monde, mages noirs, nécromants, démonistes… En bref, toute une caste de gens habillés de grandes robes sombres, vivant reclus dans des lieux sans lumière et mal aérés, et auteurs d’odieux plans de destruction du monde.

Toutes ces branches de la vilenie conspirationnelle tiraient leurs recrues d’un vivier propre à la Tour, puisque celle-ci attirait naturellement les assoiffés de pouvoir, les idéalistes et les idiots. La plupart des clients de l’ombre cumulaient les trois sans trop de difficulté.

À l’intérieur de la taverne proprement dite, tout n’était que noirceur : les murs étaient noirs, le sol, noir, les chaises, noires et le menu, fièrement écrit noir sur noir. La moindre source de lumière se voyait proscrite avec la plus grande fermeté. Autant dire que les nouveaux venus ne passaient pas inaperçu, reconnaissables aux jurons qu’ils lâchaient en se cognant contre les meubles.

Les boissons étaient quant à elles variées, et les prix scandaleux. Il faut dire que le machiavélisme avait encore de beaux jours devant lui ; l’ombre attirait ainsi une clientèle aisée, fine bouche et dépensière (après tout, à quoi bon retenir ses deniers quand on a programmé la fin du monde à la semaine prochaine ?)

C’est dans ce sombre décor, si sombre d’ailleurs qu’il ne servirait à rien de vous le décrire d’avantage tant on n’y voit goutte, que se retrouvèrent deux agents des ténèbres. Ils avaient tout de l’archétype des méchants protagonistes, du genre que le lecteur ne prend même pas la peine de s’imaginer et dont personne, narrateur compris, ne retiendra les noms au-delà de trois pages. Aussi, par souci d’efficacité, les appellerons-nous comploteur Numéro 1 et comploteur Numéro 2.

« Ainsi, proclama Numéro 1, nous nous retrouvons.

— Je suis derrière vous, précisa Numéro 2.

— Au temps pour moi. On n’y voit vraiment que dalle, ici.

— Je ne vous le fais pas dire. Je vous offre un verre ?

— Avec grand plaisir. Qu’est-ce qu’on prend ?

— Aucune idée. Je n’arrive pas à lire la carte.

— Malédiction. »

Sur leur droite, un autre couple de conspirateurs partit d’un grand rire ; vous savez, le traditionnel rire maléfique, subtil mélange de machiavélisme et de démence, composé avec soin devant la glace le soir avant de se brosser les dents. Par convention, ce type de rire vise à conclure tout plan d’annihilation de l’univers digne de ce nom. La pratique est courante et fait office de tradition. Le reste de la salle chercha même à les couvrir d’un regard approbateur, avant de réaliser que c’était impossible.

« Allons bon, reprit Numéro 2. Comment se déroule le plan?

— Comme prévu », répondit Numéro 1. Il se curait l’oreille avec un enthousiasme d’autant plus éclatant que personne ne le voyait faire.

« Pas d’accroc ? Opaline est bien entrée dans la Tour ?

— Comme prévu.

— Quid de sa quête de l’Ancien roi ?

— Comme prévu, répondit machinalement Numéro 1, avant de se reprendre : Enfin, elle l’a déjà trouvé. »

Cette information laissa planer un instant de silence derrière elle.

« Vous êtes toujours là ? reprit Numéro 2.

— Oui, oui. Je suis pas près de partir, avec le mal de chien que je me suis donné pour trouver une chaise, ici.

— Je vérifiais. Vous pourriez filer au beau milieu de la conversation que je ne le remarquerais pas. Serait-il possible d’allumer au moins une bougie ?

— Nan. Pas le droit.

— Misère… »

Numéro 1 éructa, avant de réaliser trop tard que l’obscurité n’allait pas jusqu’à masquer les sons, même les moins avouables.

« Oups, pardon. Comme je le disais, Opaline a bel et bien déniché Samson. Déniché, niche, Cane Corso… vous avez compris ? »

Numéro 2 avait malheureusement compris, et chercha à contourner la remarque :

« Les choses vont trop vite…

— Ouais.

— Cette fille est douée…

— Pas vraiment. Elle a simplement eu la chance de tomber sur Ézéchiel. Il n’a rien bavé sur Samson, mais Roger l’a conduite droit vers Samson.

— Roger ?

— Un cochon qu’Ézéchiel gardait chez lui.

— Vous me dites que c’est un cochon qui a mené Opaline à Samson ?

— C’est ça.

— Mais Samson ne s’était-il pas établi dans une taverne des bas quartiers afin de dissimuler son identité ?

— Justement. Le cochon est un habitué.

— Je vous demande pardon ? »

Juste à côté, un serveur se prit les pieds dans un tabouret et s’étala de tout son long avec force verres brisés et liquides renversés. Nul n’y prêta attention. La chose était monnaie courante, par ici.

« Ces cochons… grommela Numéro 2. Je suis sidérée de constater qu’on en voit de plus en plus. Surtout aux Étages supérieurs.

— On raconte qu’ils proviennent d’un monde détruit par la Sorcière. Certains ont juste eu le temps de fuir avant qu’elle ne l’expédie aux Limbes.

— Un monde de cochons ?… Impensable.

— Bah, c’est la Tour de la Sorcière, ma vieille. Vous vous y ferez.

— Vous vous foutez de moi ? »

Numéro 1 éclata d’un rire éphémère.

« Non », dit-il son hilarité passée.

Numéro 2 voulut abattre son poing sur la table pour recentrer la discussion – mais elle rata sa cible de dix bons centimètres et faillit tomber de sa chaise.

« Si je vous comprends bien, Opaline se balade avec Samson et un cochon. Très bien, très très bien…

— Ils ne sont pas encore partis, hein. Le Quatrième Étage vient de rouvrir, il leur faudra le temps de trouver la porte.

— Oui, et avec les issues de chaque Étage qui bougent en permanence… » Numéro 2 poussa un soupir songeur. « Ce n’est pas grave. Qu’ils aillent au Quatrième. L’essentiel est de surveiller Opaline. Ouvrez l’œil, et le bon.

— Vous inquiétez pas. Tant que le reste de cette Tour est mieux éclairé que ce trou, y’a rien que je puisse pas garder à l’œil. »

Numéro 2 acquiesça. C’était inutile dans la pénombre ambiante, mais il est des habitudes dont on ne se dépare pas si facilement.

« J’ai soif, déclara Numéro 1. Garçon !

— J’suis pas un garçon, j’suis une fille, répondit une voix quelque part sur sa droite.

— On peut avoir deux choppes de binouze, par ici ?

— Aboulez la monnaie.

— Tenez… »

On entendit des pièces heurter le sol et rouler vers un dessous de meuble complexe d’accès et poussiéreux.

« Zut.

— À propos, reprit Numéro 2, avez-vous réfléchi à un plan pour tenir Opaline loin de toute trahison ?

— Non, admit Numéro 1. Fallait ? »

D’ici, on entendit les dents de Numéro 2 crisser. La pénombre décuplait tous les autres sens que la vue.

« À votre avis ? On nous paye pour la garder sur les rails – mais que comptez-vous faire le jour où elle décidera de trouver la Sorcière pour ses propres intérêts ? Ou simplement de nous filer entre les doigts ?

— Ça, ça risque pas d’arriver. Elle a trop l’envie de sortir d’ici. Elle fera ce qu’on lui demande.

— Et si elle ne le fait pas ? »

Numéro 1 engloutit quelque chose et mâcha la bouche ouverte.

« Qu’est-ce que vous mangez ?

— Une olive bien croquante.

— Ils ne servent pas d’olives ici.

— Oh.

— Par contre ils ont beaucoup de cafards.

— C’est pas si mauvais quand on fait abstraction des pattes. Bon, puisque vous n’avez pas confiance en notre Opaline, voilà ce que je vais faire. Cette Tour est minée de gens à la recherche de bifton facile. Suffit d’engager quelqu’un qui la corrigerait si elle venait à dévier. Quelqu’un de bien vicelard, si vous voyez ce que je veux dire.

— Par exemple, un mercenaire ?

— Mercenaire, chasseur de primes, politicien, qu’importe. Quelqu’un qui lui tombera sur le coin du nez lorsqu’elle se sentira pousser des ailes.

— La correction dont vous parlez devra être expéditive. Soit Opaline accomplit sa mission, soit nous nous débarrassons d’elle à l’instant où elle décide d’en dévier. Je ne veux pas de demi-mesure.

— Vous inquiétez pas. J’ai entendu parler d’un taré qui se promène deux ou trois Étages au-dessus. Il fait à peu près n’importe quoi contre la bonne somme. Le type idéal.

— Vous pourriez partir à sa recherche dès ce soir ?

— Le temps de trouver la sortie de ce four et je m’y colle. »

Une bagarre éclata non loin. Aucun des clients ne put vraiment y assister en raison de l’obscurité ; pourtant, deux mages ivres balançant leurs poings maigrelets dans le vide à la recherche de quelque chose à taper n’est pas un spectacle qu’on voit tous les jours.

Numéro 2 se retourna vers son compagnon ; du moins, vers la direction générale où il semblait posté.

« À propos, dit-elle, dites à votre mercenaire qu’il ne doit surtout pas tenter de tuer Opaline à l’aide de moyens conventionnels. »

Le silence lui répondit.

« Vous êtes toujours là, dites ? Hé ho ? »

III-9 : Une longue histoire
IV-1 : Les cornichons

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