III-1 : En tire-bouchon

Opaline secoua la tête comme pour en faire sortir les mauvais souvenirs. Le passé est le passé. Elle avait besoin de se focaliser sur le présent, désormais. Trouver Samson. Quitter la Tour. Obtenir grâce. Voilà, ce qui importait réellement – du moins elle essayait de s’en persuader, tandis que les paroles acerbes de Palouf roulaient encore au fond de son cœur comme des billes de plomb surmontées de pics.

La tâche se compliquait d’autant plus qu’elle se savait désormais recherchée, jusque dans l’enceinte de la Tour. Par quel mauvais sort du destin sa trogne s’était retrouvée à orner ce mur, Opaline l’ignorait. Dur de croire que la faute revenait à Lares et sa bande de bouffons qui l’avaient escortée à la Tour. Pourtant, eux seuls la savaient ici. Qui d’autre aurait vendu la mèche ? Et comment cette affiche avait pu se retrouver ici aussi vite ? Se pouvait-il que quelqu’un ait été mis au courant de l’arrivée d’Opaline avant même qu’elle ne soit entrée ?

Elle refoula ses questions et ramassa la boule de papier. Il lui faudrait être plus prudente que jamais. Ce qui rehaussait son habituelle vigilance à un niveau proche de la paranoïa.

Opaline renfonça son chapeau sur son crâne, vérifia que ses affaires étaient bien à leur place et emprunta la direction opposée à Palouf.

Traverser la ruelle lui prit des heures… ou était-ce la fatigue qui multipliait par dix le moindre instant ? Toujours est-il qu’Opaline commençait à se croire piégée d’une nouvelle illusion – elle avait entendu trop d’histoires de chasseurs de trésor coincés dans des couloirs infinis et des boucles spatiales par un maléfice pernicieux, pour ne pas redouter de s’y confronter un jour. Toutefois, à la faveur d’un détour, la ruelle finit par se muer en esplanade, baignée par le peuple et la lueur du crépuscule. Tous deux vidaient l’endroit à vue d’œil, et cette jolie place de statues d’animaux, de fontaines d’eau claire et d’arbres fleuris voyait sa ceinture d’échoppes se clore au rythme du calme naissant.

Opaline demeurait parmi les ombres. Si elle était traquée jusqu’à l’intérieur de la Tour, seule la faveur de la nuit lui permettrait d’évoluer dans cette cité. Pourtant, la rassurante banalité d’un décor citadin lui redonna du baume au cœur. Elle prit le soin de remonter son écharpe sur son nez et de rabaisser son chapeau avant de rejoindre la foule clairsemée.

Suspicieuse, elle observa des hommes, des femmes, des animaux et même des enfants – mais aucun monstre géant, ni de brigand, ni de soldat. Des gens ordinaires, du peuple, qui vaquaient sans même avoir l’air de se soucier de vivre dans la Tour. Leur décontraction cachait quelque chose. Avaient-ils seulement conscience de l’endroit où ils se trouvaient ? Opaline fut prise d’un doute. Était-on seulement encore dans la Tour ?

Mais ce n’est qu’alors qu’elle prêta attention aux détails. Là, un homme tenait en laisse un gigantesque animal à trois têtes. Ici, dans la chaleur d’une échoppe ouverte sur rue, une femme aux bras entièrement faits de métal martelait l’acier sur une enclume. Opaline releva les yeux, et aperçut une ombre énorme dans le ciel ; ce n’est que lorsqu’elle entendit le vrombissement d’un moteur qu’elle comprit qu’il s’agissait d’une sorte véhicule. Un véhicule qui, d’une manière ou d’une autre, volait. Soit, pourquoi pas.

Opaline dévisagea un grand personnage à la robe parée de runes étincelantes. En retour, deux yeux gris comme des pierres tombales se posèrent sur elle. Elle baissa le regard. Plus de doute : elle était toujours dans la Tour. L’illusion avait tout simplement pris une autre forme.

Son attention retomba sur une allée plongeant vers les entrailles de la ville – là où convergeaient la plupart des passants, là où le calme régnait déjà. Elle s’y engagea, à l’affût d’une enseigne discrète où se terrer pour la nuit. Mais elle déboucha à sa surprise sur une rue d’autant plus large que le commerce s’y menait toujours. Lampions, lampadaires et braseros l’éclairaient de leurs teintes chaudes ; et Opaline se trouva à déambuler entre les gargotes, les boucheries, les tanneurs, les bouquinistes, les prêteurs, les alchimistes, les tailleurs, les bijoutiers et milles boutiques encore. Ici, la foule confluait de nouveau, formée d’une masse de gens aux vêtements et aux morphologies si diverses qu’à nouveau, Opaline se surprit à regarder les plus curieux de travers.

Elle cherchait à s’extirper de cette fourmilière, quand une silhouette particulière lui coupa la route. Trapue et chauve, elle marchait en se dandinant sur ses jambes courtaudes et bousculait sans vergogne tout ce qui se plaçait dans le passage. Elle reconnut immédiatement Ézéchiel, le forgeron ronchon qui l’avait accueillie à l’entrée de la Tour. Qu’est-ce que ce nabot mal embouché pouvait bien faire ici ? Elle le suivit à bonne distance, plus curieuse que méfiante.

Lorsque la foule s’éclaircit, Opaline repéra une chose juchée sur l’épaule musculeuse du forgeron. C’était petit, rose et rond. Elle plissa les yeux et crut entrevoir une queue en tire-bouchon.

Ézéchiel finit par pénétrer dans une haute bâtisse, coquette à souhait quoiqu’un brin vétuste. La porte se referma avec fracas. Opaline se détacha de la foule et leva le nez vers l’enseigne qui surplombait la construction.

AU GRINCHEUX FORGERON – MERVEILLES ET TROUVAILLES D’ÉZÉCHIEL

Un sourire s’étira sur son visage. Voilà qui avait le mérite d’annoncer la couleur.

II-7 : L'avis
III-2 : La pièce

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