II-7 : L’avis

Palouf enfin hissé, Opaline s’autorisa à tomber assise, à bout de souffle. Son compagnon chercha les quelques mots de remerciement convenables à la situation.

« Vous êtes costaude, admit-il.

— Ne me demandez pas de faire ça tous les jours, répondit Opaline en massant ses doigts rougis. Je me suis ruiné le dos. »

Elle enroula son fouet à sa ceinture. Palouf lui tendit une main volontaire.

« Nous sommes en vie grâce à vous. Mes remerciements. »

Elle sourit et se releva avec son aide.

Ils franchirent la caverne habitée d’un silence nouveau. Nouveau, car ce n’était plus le silence reposant et tranquille qu’ils avaient connu à leur arrivée. Celui-là était lourd, poussiéreux… douloureux. Comme si la disparition de la terrible masse du Geôlier avait laissé un vide sonore qui refusait de se combler. 

Quant aux rescapés, ceux qui n’avaient pas fini dans les choux ou au fond de l’abysse s’étaient vraisemblablement carapatés.

Ils atteignirent finalement le cabanon isolé. Décevant leurs attentes, la porte se présenta à eux verrouillée, l’air presque coupable. Soit personne n’avait pu l’atteindre, soit leurs espoirs n’étaient qu’un mirage.

Opaline crocheta la serrure. Le panneau s’ouvrit sur une pièce pas plus grande qu’une remise à outils. En son centre trônait une nouvelle porte, posée avec l’innocence d’un loup déguisé en mouton.

« Ce n’est pas une vue qu’on voit tous les jours, commenta Palouf.

— J’aimerais répondre quelque chose de classe, mais rien ne me vient », admit Opaline.

Elle posa sa main sur la poignée, poussa… et une bourrasque furieuse et humide jaillit de l’ouverture. Opaline eut la sensation que la main d’un titan de glace fondue la saisissait par la tête. Puis elle sombra dans un sommeil sans songes.

Elle s’éveilla avec la désagréable impression que la frontière entre rêve et réalité avait joué à cache-cache tout le temps de son inconscience. Elle se passa une main sur le visage. Sa bouche était pâteuse et ses yeux secs. Combien de temps était-elle restée évanouie ?

Elle décolla sa joue de la moiteur du sol et se redressa – ses membres engourdis faillirent lui faire défaut, et elle se retint de justesse contre un mur de briques. Elle se tenait au milieu d’une ruelle – délabrée, encrassée, certes ! Une ruelle tout de même. Un lieu autremement plus civilisé que les décors qu’elle avait traversés jusqu’à présent.

Opaline releva un regard avide et l’aperçut enfin… le ciel ! Que n’avait-elle désespéré de le revoir un jour depuis qu’elle se savait condamnée à la Tour de la Sorcière…

Avec cette pensée, le présent la rattrapa comme une maîtresse qui file une claque sur les doigts d’un gamin en guise de rappel à l’ordre. Opaline se reprit. Ce ciel… Était-il seulement vrai ?

Bien vite elle réalisa que non. Évidemment non. Elle se trouvait toujours dans la Tour – là où tout n’est qu’illusion. Magie. Rêve. Des mondes créés par la Sorcière, tous très réels, très réalistes…

Mais en définitive ces mondes n’étaient qu’un écran de fumée destiné à tromper ses sens, à effacer ses repères. Que ce fut le plus bel écran de fumée qu’elle ait jamais vu n’y changeait pas grand-chose.

Opaline fouilla les environs du regard à la recherche de Palouf. Elle le repéra non loin, dans la pénombre, derrière une caisse en bois pleine de déchets malodorants. Elle repoussa le mur et tituba vers lui. Ses jambes lui paraissaient faites de coton, sans qu’elle parvienne à mettre le doigt sur la cause de son malaise.

« Alors, on dirait qu’on y est arrivés, pas vrai ? » lança-t-elle à Palouf avec une pointe de complicité.

Palouf demeura immobile. Les sens d’Opaline fourmillèrent. Quelque chose ne tournait pas rond. S’emmurer dans le silence ne faisait pas partie des habitudes de son compagnon.

« Palouf… ça va bien ? »

Il tourna brusquement la tête vers elle avec un grincement tout droit sorti des meilleures histoires d’horreur.

« Non, dit-il d’une voix grave. Non, ça ne va pas du tout.

— Je comprends, l’ami. Vomir dans son casque n’est jamais agréable, surtout quand on ne peut pas le retirer… »

Elle sursauta lorsqu’il arracha sèchement quelque chose du mur – un bout de papier, une affiche détrempée qu’il leva sous ses yeux.

« Qui êtes-vous réellement, Opaline ? »

La question était sèche, rude, dépourvue d’humour – et plus encore, de l’habituelle bienveillance de Palouf.

Elle n’essaya même pas de répondre. Son regard était braqué sur l’affiche. Palouf finit par lui brandir sous le nez, et avec elle, ses pires craintes.

« Qu’est-ce que ça signifie ? » rugit Palouf dans son casque, sa voix déformée et rendue méconnaissable.

Opaline sentit son cœur s’emballer et sa peau transpirer. Ses yeux pouvaient-ils la tromper ? Dans le doute, elle les ferma.

« Regardez, Opaline. Regardez bien. Pouvez-vous me lire ce qui est écrit en dessous ? Regardez, par les dieux ! »

Avec une inspiration, elle s’exécuta. Elle vit un avis de recherche décoré de son propre visage,  chose plutôt courante dans le monde extérieur… mais jamais, jamais Opaline ne se serait attendue à en trouver au sein de la Tour. 

Lorsqu’elle tendit la main, Palouf le retira hors de portée.

« Répondez-moi. C’est vous, non ? »

Difficile de s’y méprendre. L’auteur du portrait avait capturé l’exacte réplique de chaque trait d’Opaline. Elle reconnut même le sourire en coin qu’elle se sentait arborer dans la plupart des situations.

Vite, songea-t-elle. Parler. Ne pas laisser le silence ni le doute s’installer.

« Palouf, reprit-elle d’une voix calme. Laissez-moi vous expliquer….

— Oh, mais j’ai des yeux pour lire ! s’emporta-t-il d’une voix brisée. Me prenez-vous pour un idiot ? Eh bien ! vous avez raison. Je suis le pire des idiots que ce royaume ait connu. Idiot d’accorder ma confiance à autrui, de ne pas juger les apparences, de combattre mes a priori. Quand bien même je me doutais que votre dégaine et vos manières cachaient un passif de chapardeuse….

— Palouf, écoutez-moi…

— Mais ça ? explosa-t-il. Lisez. Lisez ! « Recherchée morte ou vive pour profanation de sépultures. Tortures et mutilations. Actes de… » » Il manqua de s’étrangler.« « Actes de cannibalisme » !? Mais quelle monstruosité vous habite ? »

Palouf froissa l’affiche entre ses paumes et la jeta au visage d’Opaline. Ses jambes engourdies n’obéirent pas à temps ; la boule rebondit sur sa joue. Un simple toucher, sans heurt ni conséquence, mais piquant comme la pointe d’une épée et propre à enflammer son sang.

« Et même si c’était vrai ? s’écria-t-elle pour rattraper le ton de Palouf. Vous vous pensez meilleur que moi ? Mais combien d’hommes ont péri sous votre lame depuis que vous êtes arrivé ? Et avant la Tour, combien de vies avez-vous sacrifiées sur l’autel de vos dieux cruels et sanguinaires ?

— Un mot de plus, Opaline ! tonna le chevalier, un poing placé sous le menton d’Opaline. Un mot de plus, et je vous montrerai ce qu’est la vraie cruauté. »

Elle grimaça et repoussa son gantelet d’un revers.

« Alors, voilà votre vrai visage. Je me disais bien que vos beaux discours de paix ne concordaient pas avec vos exploits meurtriers.

— N’inversez pas les rôles. Vous avez tué, aussi. Et pire encore, si j’en crois cette affiche.

— Peut-être. Mais je ne me cache derrière personne pour justifier mes actes. »

Comme pris d’un soudain regret, Palouf eut un mouvement de recul et tourna ses paumes vers le haut.

« Je comprends mieux… Les dieux ne vous ont pas envoyée me sauver ; mais pour me mettre à l’épreuve. Eh bien, j’ai réussi. Vous ne me pousserez pas à la violence. »

Opaline se pinça l’arête du nez.

« Vos dieux, vos dieux… On dirait qu’ils pensent et décident à votre place. Qui vous dit qu’ils ne vous manipulent pas comme un pantin ? Qui vous assure qu’à leur service, vous vous battrez toujours pour de nobles dessins ? Tel que je le vois, Palouf, vos dieux n’ont rien de bon.

— Vous cherchez à nouveau à me troubler, reprit Palouf d’une voix apaisée. Mais je ne puis vous croire. Vous êtes une menteuse, vous me l’avez prouvé. J’ai maintenant la preuve que ce n’est pas votre seul péché. Alors comme dernier égard pour vous, et parce que vous m’avez sauvé par deux fois – trois, que dis-je !… Je vous laisserai la vie. »

Opaline chercha ses mots en même temps que le regard de Palouf. Mais celui-ci s’était fermé, et son heaume n’exprimait plus qu’une colère teintée de dégoût. Elle fit un pas vers lui.

« Palouf…

— Loin de moi, Opaline. Restons-en là, mais veillez à ne plus jamais croiser ma route. Croyez-moi. Notre prochaine rencontre serait la dernière. »

À ces mots, Palouf tourna les talons et s’éloigna, avec toute la dignité que son armure encombrante et bruyante lui accordait.

Opaline demeura plantée sur place. Seule.

Seule, avec ses remords et ses souvenirs.

II-6 : Le casque
III-1 : En tire-bouchon

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