II-6 : Le casque

« Opaline ! Opaline, où êtes-vous ? »

À la surprise de Palouf, Opaline ne répondit pas. Peut-être parce qu’elle s’était déjà fondue dans le joyeux désordre qui emplissait la caverne auparavant si paisible.

Il se baissa pour laisser filer une poutre lancée par le Geôlier. Le colosse ne faisait plus face qu’à une poignée d’adversaires. Leurs effectifs avaient fondu comme neige au soleil devant sa brutalité.

Il avançait avec la lenteur de l’assurance, son terrifiant gourdin suspendu entre ciel et terre (et entre vie et mort) au-dessus d’une jeune recrue tétanisée sur place. Son bras armait le mouvement qui aurait dû sceller la destinée du garçon, quand une flèche salvatrice vint s’y planter.

Curieux, le Geôlier renifla cette brindille qui le chatouillait ; ses opposants, ou tout du moins ce qu’il en restait, ne se firent pas prier pour se saisir de l’occasion. Ils détalèrent aussi vite qu’un homme endetté face à un créancier armé.

Tandis que l’assaillant leur donnait la poursuite, Opaline venait tout juste de localiser l’armurerie ; un bâtiment ni plus ni moins distinctif que les autres, à la seule différence qu’elle avait vu leurs hôtes y emmener l’épée de Palouf ainsi que son propre attirail. Elle ne perdit pas de temps en crochetage et enfonça le panneau d’un coup de talon ; les gonds fragiles jaillirent du panneau comme des balles de plomb. Opaline piétina la porte tombée au sol. Elle découvrit avec ravissement son sac, sa ceinture et ses outils négligemment entreposés ; son arbalète et ses carreaux, suspendus non loin. Néanmoins l’épée de Palouf fut plus délicate à trouver. Elle la dénicha enfin dans un bac de lames brisées et émoussées, au milieu desquelles l’épée supposément divine ne dépareillait pas.

Opaline se hâta. À l’extérieur, les dernières sentinelles sombraient dans une déroute sans nom.

« Retraite ! hurla l’un des rescapés. Tous à la porte – »

Il fut interrompu par le poids d’un de ses collègues projeté par le Geôlier.

Opaline posa le regard sur les fuyards. Ils se dirigeaient vers une bâtisse isolée des autres, située sur sa propre plate-forme. Pouvait-il s’agir de la porte qu’ils recherchaient depuis le début ? Son cœur se gonfla d’espoir. La chance leur souriait peut-être.

Palouf s’apprêtait à charger le Geôlier avec une lance brisée, quand Opaline l’interpella depuis une plate-forme en hauteur.

« Hé ! J’ai votre épée. »

L’arme se planta dans le bois avec un bruit sourd. Palouf la délogea et releva les yeux.

« Il faut y aller ! Il se pourrait que la porte se trouve par-là.

— J’ai entendu ! répondit Palouf. Mais comment vous rejoindre ?… »

À cet instant, le Geôlier se lassa de chasser des hères apeurés et repéra le chevalier. Son armure n’était pas aussi étincelante que ce que le colosse aurait attendu d’un guerrier digne de ce nom, mais elle ferait l’affaire. Il saisit par les jambes un rescapé qui feintait l’inconscience et fit quelques pas – lents, pesants, mesurés.

« Il vous a vu, Palouf ! Foutez le camp d’ici ! »

Mais Palouf ne foutit pas le camp. Campant au contraire sur ses positions, il adopta une fière posture de garde, l’épée relevée, l’air de défi.

« Non… murmura la voix métallique dans le casque. Les dieux… »

Le Geôlier s’approchait sans se presser. Il trainait derrière lui le rescapé, toujours occupé à faire le mort au cas-où. Un esprit troublé aurait cru que le colosse se délectait de la terreur inspirée par son aura, mais à la vérité, il ne voyait tout bonnement aucune raison de se fatiguer à courir derrière une proie qui ne fuyait pas.

Palouf raffermit sa prise. Le sol vibra. L’air chauffa. Opaline retint sa respiration.

« Les dieux… Les dieux… Hem. » Il laissa retomber son arme et se gratta le casque.

« Les dieux ne veulent pas me venir en aide.

— Quoi !?

— J’ai dit : les dieux ne veulent pas me…

— J’avais compris ! Décidément, vos dieux sont de sacrées feignasses.

— Voyons, Opaline, je ne vous le permets pas ! Vous insultez ma foi.

— Absolument.

— Bon. Je fuis, alors ?

— Bonne idée. »

Le Geôlier était sur Palouf à présent. Il brandit son arme improvisée – qui poussa un hurlement déchirant – et l’abattit. En dépit de son armure, le chevalier esquiva de façon maladroite mais vive, et courut le plus vite qu’il put (c’est à dire pas très vite) dans la direction opposée. Surpris, le Geôlier s’élança à son tour.

« Opaline ! Aidez-moi ! »

Quelque chose enroula sa cheville et il s’affala avec – littéralement – pertes et fracas. Son épée rebondit sur les planches et s’abîma dans le vide. Alors qu’il pensait avoir la grâce de rencontrer ses dieux, la pression autour de sa cheville augmenta et le fit basculer tête en bas. Il se contorsionna et croisa le regard d’Opaline, les deux mains crispées sur le manche de son fouet.

« Aidez-moi, Opaline ! répéta-t-il.

— Qu’est-ce que… Qu’est-ce que j’ai l’air de faire ?

— Il arrive ! Faites quelque chose !

— Bon sang… ce que vous êtes lourd ! »

Puis elle tira de toutes ses forces. Palouf s’éleva en l’air ; le Geôlier lui passa en dessous à l’allure d’un taureau en pleine charge.

Surpris, le colosse ne ralentit pas assez tôt pour éviter une collision frontale avec une poutrelle porteuse. Il la percuta – ou plus exactement, il passa à travers en la réduisant en copeaux. Son gros corps s’entremêla parmi les filets de la plate-forme qui vacilla, craqua et bascula ; le tout accompagné d’un grondement fort dramatique, quoiqu’un peu poussif.

Le Geôlier sombra avec un cri rauque, et aussi avec la totalité des plate-formes inférieures. Sa plainte et le bruit de bois butant contre les parois hantèrent encore longtemps la grotte, jusqu’à ce que Palouf lâche d’une petite voix :

« Oooh… Mes dieux… Mes dieux tout puissants !

— Qu… quoi ? s’enquit Opaline, essoufflée par le poids du chevalier. Vous êtes blessé ?

— Pire ! J’ai rendu dans mon casque. »

II-5 : L'assaut
II-7 : L'avis

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