II-5 : L’assaut

Le tunnel franchi, Palouf émergea dans une cavité souterraine aux dimensions propres à donner le vertige – qu’on regarde en haut comme en bas. Ici, aux tréfonds de la terre, on se sentait plus que jamais prisonnier de la Tour. La caverne n’avait ni sol ni plafond visibles ; juste de sombres parois rocheuses, lissées par des milliers d’années de ruissellement, qui naissaient et se perdaient dans les ténèbres.

Palouf s’avança, partagé entre émerveillement et stupeur. Sa botte heurta quelque chose. Il baissa les yeux sur les deux femmes gisant au sol, revêtues des mêmes armures de cuir grossières que les sentinelles. Il releva le regard et repéra la trace d’Opaline au sillage d’individus inconscients qu’elle laissait derrière elle. Elle s’élança sur une corde et l’escalada avec l’agilité d’un ouistiti.

Palouf ne chercha même pas à l’imiter – son armure lui interdisait ce genre de prouesse. Mais il n’eut pas à s’impatienter ; là-haut, la forme de la nacelle qu’ils avaient empruntée pour descendre se détacha depuis les ombres jusqu’à sa hauteur. Opaline lâcha la manivelle et lui décocha un clin d’œil.

« Je vous dépose quelque part, messire ? »

Palouf croisa les bras.

« Vous aviez promis de ne pas vous en prendre aux rescapés…

— J’ai menti. Vous montez ou vous préférez moisir ici ? »

Il opta pour la première option non sans bougonner dans son casque. Opaline se frotta les mains et s’attaqua à la remontée ; la nacelle s’éleva à un bon rythme. Palouf se surprit à penser qu’Opaline avait plus de force dans les bras qu’elle n’en avait l’air.

« Ces gens sont censés être de notre côté, fit Palouf sur un ton de reproche. Comment les convaincre de nous aider à présent que nous avons compromis leur confiance ? »

Sous l’effort de la montée, Opaline grogna :

« Les rejoindre était une très mauvaise idée de toute façon. Ici, dans la Tour, il ne faut faire confiance à personne.

— Et je commence à me demander si je puis seulement me fier à vous », rétorqua Palouf.

Opaline planta son regard dans le sien et afficha un sourire dépourvu de sarcasme ou de tranchant – un sourire simplement épuré d’émotion.

« Corrigez-moi si je me trompe, mais toutes les personnes que vous avez croisées dans la Tour ont soit tenté de vous tuer, soit de vous emprisonner. Sauf moi ; c’est d’ailleurs la deuxième fois que je vous libère d’un cachot. Et vous ne me faites toujours pas confiance ?

— Je n’aime guère les menteuses, lâcha froidement Palouf.

— Je ne vous demande pas de m’aimer. Juste de me suivre et d’avoir l’air méchant de temps à autres. »

Il allait répondre quand Opaline bloqua la manivelle et bondit hors de la nacelle. Elle se faufila le long d’une passerelle et s’accroupit derrière un tas de fagots. Palouf la rejoignit tant bien que mal, gêné par son armure, et s’agenouilla à ses côtés. Ils glissèrent un œil hors de leur cachette.

Au-delà s’étirait un vaste complexe de plates-formes de planches, de ponts de singe, de cabanes branlantes. Un aperçu des constructions conçues par les rescapés depuis leur établissement ici. Toutes affichaient une évidente fragilité, mais il fallait reconnaître l’imagination et l’ingéniosité dont les réfugiés avaient fait preuve pour compenser leur manque de matériaux. Chaque plate-forme était maintenue en l’air par une toile de cordes ; chaque toile reliée aux autres par plusieurs poulies répartissant le poids sur l’ensemble de la structure.

Les regards d’Opaline et Palouf découvrirent même des habitations, des échoppes, des bâtisses plus hautes destinées aux stocks. On y voyait des gens vêtus de hardes s’affairer un peu partout, construire, réparer, bavarder, s’activer… Un vrai petit village de cordes suspendu entre ciel et terre – ou plutôt entre rien et rien. Un spectacle troublant mais pas dénué de charme.

« Et maintenant ? souffla Palouf. Ne me dites pas que vous avez l’intention d’assommer tout le monde ?

— J’ai une ou deux idées », répondit Opaline, songeuse.

En réalité, elle savait parfaitement comment sortir de là. Son attention s’était portée sur une passerelle déserte, probablement en réparation. Il lui serait aisé de se faufiler jusque-là et de rejoindre l’ouverture de la grotte… Mais son compagnon en armure pourrait-il en faire autant sans risquer de compromettre leur évasion ?

Opaline écouta la rumeur des discussions et ce roulement sourd, continu et pas si lointain qui donnait l’impression de se tenir dans la gorge d’un monstre. Puis elle chuchota :

« Voilà le plan. Je me glisse entre les bâtiments et les sentinelles, je récupère notre équipement. Vous, vous restez caché le temps que je crée une diversion. Et à mon signal – pas d’inquiétude, vous ne pourrez pas le rater – vous prenez vos jambes à votre cou jusqu’à cette plate-forme, là-bas, et vous filez vers la sortie. Compris ?

— Non. Pourquoi ne pas nous rendre et négocier notre libération de manière pacifique et civilisée ?

— Parce que ces gens ne sont pas pacifiques et que je ne suis pas civilisée. D’autres questions ?

— Oui. Nous étions venus obtenir des informations sur le prochain Étage. En présupposant la réussite de votre plan, nous nous retrouverons au point de départ : à errer en aveugle dans les souterrains. Que ferons-nous alors ?

— Je me débrouillerai pour le savoir avant de partir. On peut y aller ?

— Attendez. Vous vous souvenez que l’unique accès à la grotte est encombrée de barricades lourdement gardées. Comment avez-vous prévu de les franchir ? »

À cet instant, un fracas de bois et de métal renversa la quiétude des lieux comme un taureau courroucé dans une bibliothèque. Les exclamations des occupants de la plate-forme furent noyées sous le vacarme. Une silhouette massive pulvérisa la barricade en question ; elle vola en éclats vers les abysses de la grotte. Les sentinelles survivantes se déployèrent autour de l’intrus avant d’être balayées d’un coup de gourdin, dont la seule taille le rendait reconnaissable entre mille.

« Le Geôlier ! s’étrangla Opaline.

— Le Geôlier ! hurla quelqu’un dans le tumulte.

— Aux armes ! clama Palouf, qui se rendit compte trop tard de l’absence de la sienne.

— Aux armes ! » brailla une sentinelle avant de finir écrabouillée sous celle du colosse.

Non loin des rescapés figés sur place, mais aussi ceux barricadés, ou enfuis, ou paniqués au point de courir dans tous les sens ; non loin, donc, un furieux combat éclatait entre le Geôlier et les quelques braves à même de le défier. Son gigantesque gourdin eut tôt fait de souligner les limites de leur audace, surtout lorsqu’il propulsa six d’entre eux dans le vide d’un unique revers.

Opaline renfonça son chapeau sur son crâne.

« La voilà, notre diversion. Allons-y !

— Vous voulez dire que votre plan tient toujours ? glapit Palouf.

— Plus que jamais », répondit-elle avec un nouveau sourire.

Puis elle bondit par-dessus les fagots et disparut dans le chaos.

II-4 : Le garde
II-6 : Le casque

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