II-4 : Le garde

« Opaline… Y aurait-il un problème ?

— Non.

— Votre ton me fait penser l’inverse. J’ai raison ?

— Non.

— Je vois… Peut-être m’en voulez-vous pour ce qui s’est passé tout à l’heure ?

— Non.

— Alors si cela n’est pas trop demander, pourriez-vous m’aidez à me relever ?

— Non. »

Un douloureux soupir résonna dans le casque de Palouf. Il laissa retomber sa tête sur le sol et fixa le plafond de leur cellule. Puis, mû d’une motivation soudaine, il roula sur le ventre et entreprit de se relever. Tâche déjà délicate au vu du poids de son armure, les liens qui entravaient ses poignets et ses chevilles ne faisaient pas que compliquer la chose. Ils la rendaient carrément ardue.

Palouf prit une longue inspiration et fit une nouvelle tentative de briser le mur de glace compacte qu’Opaline laissait s’installer.

« Pourriez-vous au moins me dire ce que vous voyez par la fenêtre ? »

Pour la première fois depuis que leurs hôtes les avaient emmurés ici, Opaline réagit. Ses propres entraves ne l’empêchèrent pas de sautiller vers le cadran muni de barreaux qui tenait lieu d’aération. Elle y glissa un œil d’un air songeur.

« Hum. Non. »

Avec un grognement, Palouf rampa tant bien que mal telle une chenille emballée dans du papier aluminium. Il réussit à se mettre en position assise et, dos au mur, poussa sur ses jambes pour se relever peu à peu.

« Je puis tout à fait concevoir et accepter, marmonna-t-il sous l’effort, que vous voilà furieuse, désormais.

— Moi ? Non.

— Alors que puis-je faire afin de gagner votre pardon ? »

Il regretta bien vite d’avoir volontairement choisi une question non binaire ; car plutôt que de se répéter, Opaline le poussa de la pointe du pied. Palouf perdit l’équilibre et se rétama, face contre terre et fesses en l’air.

« Bien, déclara-t-il, solennel en dépit du ridicule. Puisque vous le prenez ainsi, je ferai pénitence de mon silence. Cela vous convient-il ? »

Opaline s’apprêtait à lui fournir une réponse tout à fait surprenante quand quelqu’un heurta le battant.

« Hé, les zigotos ! Règle numéro un : pas de parlotte entre prisonniers. Si vous tenez à votre langue, mettez-la en veilleuse.

— Fallait nous séparer si vous ne vouliez pas nous entendre parler, rétorqua Opaline.

— Pas le choix. On n’a qu’une cellule.

— Pas terrible.

— Je sais. Mais c’est pas comme si on avait des prisonniers tous les jours.

— Vous comptez nous laisser mariner ici longtemps ?

— Pas de questions. C’est la règle numéro deux.

— Je parie qu’il n’y a pas de règle numéro trois, s’enquit Opaline, qui n’avait pas besoin de point d’interrogation pour faire parler les benêts.

— Bien sûr que si. Si vous me fatiguez trop, je rentre là-dedans et je vous casse la gueule.

— Vous n’êtes pas très gentil, intervint Palouf, toujours piégé dans sa position aussi disgracieuse qu’inconfortable.

— Je sais. C’est pour ça que je suis le gardien de cette cellule. Même quand elle est vide, je garde cette cellule. Je passe ma vie à garder cette cellule. Et maintenant qu’il y a des gens dedans, croyez bien que j’appliquerai le règlement plus que jamais.

— Vous ne cogneriez tout de même pas une fille », reprit Opaline.

Le fier gardien de cellule laissa planer un silence confus.

« Euh. Si. Pourquoi cette question ? »

Opaline répondit par un haussement d’épaules. Satisfait, l’homme fit mine de retourner à son travail, l’air plus sérieux que celui d’un contrôleur des impôts.

En réalité, il convient de souligner la singulière différence entre ce qui se tramait dans sa tête et en dehors. Entre une bonne séance de garde de cellule par-ci et une petite menace de passage à tabac de là, il songeait en effet à d’adorables porcelets se vautrant avec joie et allégresse dans la boue. À chacun ses rêvasseries diurnes.

Opaline fit passer ses mains liées par-dessous ses jambes et s’étira.

« On aurait pu éviter cet endroit, souffla-t-elle à Palouf, d’un ton acide mais pas trop, un peu comme une pomme verte. Ce sont deux sentinelles qui nous ont surpris, deux, armées de bâtons et vêtues de peaux de rats ! Après avoir vaincu six soldats équipés et entraînés, on aurait largement pu tenir tête à deux clochards des égouts – mais non ! Vous avez préféré vous rendre. Et voilà où ça nous a conduit. Quelle perte de temps…

— Vous ne vous êtes pas spécialement défendue, se remémora Palouf. Or, je vous sais tout à fait capable de tenir tête à deux adversaires de front.

— J’étais tellement sciée que je me suis laissée faire ! se défendit Opaline. Pourquoi vous être débiné comme ça ?

— Les dieux ne me commandaient pas d’opposer résistance. Tout simplement.

— Les dieux vous auraient empêché de lever votre arme au-dessus de leur tête et de les frapper, tout simplement ?

— Certainement pas. Et mon libre-arbitre est d’ailleurs mon pire ennemi – car c’est lui seul qui tente à l’erreur. Or, je me refuse à faire couler le sang d’innocents. Les gardes royaux sont des pions au service d’un régime corrompu et illégitime, voilà pourquoi leur châtiment est mérité. Mais ces gens-là ?… Eux aussi, ont connu l’errance, le rejet et la prison. Ils ne sont que des victimes dans le cercle de l’injustice.

— Résumons alors votre logique : les soldats sont tous des tyrans, et les vagabonds tous opprimés ? Je vous trouve bien naïf, pour un homme obsédé par la justice.

— Ne me prêtez pas des propos qui ne sont guère les miens. Admettez simplement que nos hôtes sont des voyageurs, comme vous et moi. Ils se retrouvent piégés ici, dans la Tour, dans un système qui leur est inconnu. Ils ont peur et ils souffrent.

— Ça leur donne une raison de nous coller au trou ?

— Soyez compréhensive et patiente, Opaline. Ils ont déjà eu maintes occasions de nous tuer ou de nous torturer ; pourtant, ils ne nous ont fait aucun mal. M’est avis qu’ils chercheront à en savoir plus sur nous avant de décider quoi que ce soit. Je ne doute pas de leurs bonnes intentions. N’êtes-vous pas d’accord ? »

Palouf releva la tête et ouvrit des yeux ronds. Opaline se massait chevilles et poignets, dépourvus de liens. Il ne l’avait même pas vue s’en libérer.

« Opaline… Que comptez-vous faire ?

— J’ai passé assez de temps en prison pour le reste de ma vie.

— Toutes nos possessions ont été confisquées. Je me demande quel matériel vous utiliserez pour sortir d’ici.

— Aucun. Juste un peu d’imagination. »

Un bong sonore et teigneux s’échappa de la porte. Opaline fit mine d’être entravée de nouveau, mains placées dans le dos et jambes collées.

« Hé ! Qu’est-ce que je vous ai dit, là-dedans ?

— Vous avez dit de ne pas parler, répondit Opaline.

— Alors ne parlez pas !

— Pourquoi pas ?

— C’est la règle !

— Pourquoi ?

— Parce que c’est comme ça.

— Pourquoi ?

— Parce que je vais rentrer là-dedans et te coller une paire de mandales !

— Pourquoi ? »

Ce fut le pourquoi qui fit déborder le vase. Le verrou tourna résolument et un gardien décidé s’avança dans la cellule. Opaline frappa vite : trop vite pour lui laisser le temps de réagir. Si vite que, dépassé par la rapidité de l’action pour vous en faire le détail, tout au mieux puis-je décrire que le malheureux se retrouva au sol, mains enfouies dans son entrejambe, incapable d’émettre d’autre son qu’une longue plainte aiguë.

« Vous… vous l’avez tué ? s’étrangla Palouf.

— Je ne suis pas une sauvage, voyons. Il va juste marcher de travers pendant quelques jours. »

Avant d’avoir eu le temps de protester, Palouf se trouva détaché à son tour. Il se redressa, sans savoir s’il devait remercier ou sermonner sa compagne.

« Je maintiens que ma lame est vôtre, Opaline, mais je vous le répète : je ne saurai verser le sang d’innocents. Si vous comptez vous frayer un chemin hors d’ici par la violence, ce sera sans mon aide.

— Je ne ferai de mal à personne, c’est promis. Honneur aux dames, dit-elle en s’engageant vers la porte.

— Et cet homme que vous venez de molester ?

— Il avait l’intention de m’attaquer. C’était de la légitime défense.

— Ça, c’est pas vrai », protesta le garde d’une petite voix.

Palouf hésita un instant à lui porter secours, mais fut bien forcé de suivre Opaline qui s’était déjà extirpée de la cellule.

II-3 : L'enfant
II-5 : L'assaut

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