II-3 : L’enfant

La suite des événements s’apparente moins à un combat en règle qu’à l’abattage de bétail. À la vue de ce guerrier de feu paré, les gardes commirent deux erreurs. La première fut de ne pas prendre la fuite. Quant à la deuxième… Eh bien, compte tenu du massacre qui s’ensuivit, nous leur ferons grâce de la passer sous silence.

Un soldat tenta vaille que vaille de parer l’assaut du chevalier de feu. Las, la lame de flammes fendit son bouclier comme du beurre et lui lacéra le poitrail. Ses compagnons s’élancèrent à son secours et engagèrent la riposte ; mais l’armure du chevalier redoutait les épées à la manière qu’un bloc de pierre craint un morceau de verre, et nombre volèrent en éclat à son simple contact. L’enflammé, quant à lui, tranchait de toutes parts, pris dans une rage frénétique et fanatique que nourrissait sa foi des dieux.

Tandis que leurs frères d’armes luttaient contre ce démon divin, deux des soldats se détournèrent vers Opaline – un adversaire à l’allure autrement plus accessible, qui plus est aussi estomaquée qu’eux à la vue du chevalier de feu.

L’un des hommes leva son arme, un sourire victorieux déjà dessiné sur les lèvres. En un clin d’œil, il se retrouva hurlant et gigotant au sol, mains plaquées sur son visage lacéré par le fouet.

Le second chargea à son tour, bouclier bien levé. Opaline envoya la lanière de cuir se refermer sur sa cheville et tira de ses deux mains. La jambe du soldat décrivit un superbe arc-de-cercle, et son vaillant postérieur n’avait pas touché le sol qu’Opaline lui plongeait une dague dans la tempe. Le premier garde au visage ensanglanté se redressa quand le même sort lui tomba dessus.

Opaline se retourna, soudainement consciente du silence de cathédrale qui s’était installé dans le souterrain. Palouf se tenait mains jointes sur le pommeau de son arme, à genoux comme dans la vénération d’une divinité visible de lui seul, au milieu de cadavres éparpillés çà et là. Opaline se fit la réflexion que si le corps humain était un puzzle, il venait d’inventer la version pour experts. Le sol, les murs, et même le plafond étaient souillés et poisseux de sang.

Elle posa un regard prudent sur lui et réarma son arbalète. Juste au cas-où.

« Palouf, j’ai besoin de savoir si vous êtes capable de faire la différence entre vos alliés et vos ennemis. »

Comme pour lui répondre, les flammes quittèrent l’armure pour lui rendre son aspect cabossé et abîmé.

« N’ayez crainte, Opaline, dit-il en se redressant. La colère des dieux ne frappe que ceux qui la demandent. »

Elle posa un regard circonspect sur une chose ronde et carbonisée qui avait probablement appartenu à un des gardes.

« Qu’est-ce que c’était que… ça ? D’où venait cette lumière ? »

Palouf rengaina son arme avec un geste mou. À présent que la fureur l’avait quitté, il avait regagné son habituel flegme.

« Un don des dieux, reprit-il. Chaque fois que la justice doit se manifester, ils me confèrent le pouvoir de la faire triompher.

— Et c’est pour ça que votre corps prend feu ?

— Ce n’est pas du feu, pas… Pas exactement.

— Ça ne vous fait pas mal, au moins ?

— Un peu. Tel est mon fardeau. »

Opaline se gratta la tête.

« J’ai dû mal à croire ce que j’ai cru voir… Les dieux seraient donc véritablement de votre côté ? Comment est-ce possible ?

— Je ne me l’explique pas. Je ne suis que le réceptacle de l’essence divine. Mon rôle est de servir, pas de questionner. Eh bien, puisque le danger est à présent écarté : allons-nous ? »

Il se détourna et ouvrit la voie vers le tunnel. Opaline le suivit, perplexe. Elle avait souvent entendu cultistes, sectaires et illuminés proférer de semblables absurdités sur l’ingérence des dieux dans les affaires des mortels. Néanmoins, c’était la première fois qu’elle assistait à une véritable manifestation de la volonté divine… Si toutefois ce qu’elle venait de voir en faisait partie ?

Le trouble la saisit. Quelles que furent les puissances que Palouf servait, mieux valait ne pas se mettre en travers de leur chemin – sauf à vouloir affronter une machine à tuer engoncée dans une armure indestructible et équipée d’une épée de feu. En contrepartie, avec un tel compagnon à ses côtés, nul doute qu’Opaline réussirait à se frayer un chemin dans la Tour.

Mais jusqu’où ? se demanda-t-elle.

« Il fait encore sombre, fit-elle remarquer à Palouf, quelques pas devant elle. Vous devriez m’attendre.

— N’ayez crainte. Je sais parfaitement où je vais. »

Vraiment ? aurait-elle voulu demander. La soudaine assurance de Palouf l’interloquait. Et cette aura qui l’habitait… Comment savoir s’il ne risquait pas de se retourner contre elle à tout moment, guidé par son « intuition divine » qui lui commandait de tailler en pièces quiconque le contrariait ? Opaline garda son arbalète au poing. Au moindre signe d’agressivité, Palouf se retrouverait avec un carreau bien placé.

En espérant que ça suffise pour l’arrêter.

« Que se passe-t-il ? s’enquit Opaline en le voyant s’agenouiller. L’heure de la prière ?

— Par les dieux ! lui répondit Palouf. Ainsi donc, j’avais raison ! »

Il pointait une dalle du doigt.

« Eh bien ? Que suis-je censée voir ?

— De là où vous êtes, absolument rien. Prenez ma place. »

Elle s’exécuta. Ce n’est qu’alors qu’elle aperçut de fines ciselures taillées dans la pierre, à peine visibles pour l’œil, mais qui se révélaient bien nettes sous le bon angle.

« Qu’est-ce que c’est ? Un arbre à pendu ? »

Palouf s’approcha et caressa le dessin du bout de son doigt ganté.

« Ceci est un corps humain ; voyez, ici, une tête, un tronc, des jambes… »

Cette énumération rappela à Opaline les gardes qu’ils avaient laissés derrière eux. Ou du moins ce qu’il en restait.

« Et cette… chose à côté ? Un lampadaire ? »

Quand bien même le heaume malmené masquait ses traits, Palouf lui sourit.

« C’est une massue. »

Face à l’air toujours plus sceptique de sa compagne, Palouf livra ces explications tandis qu’ils poursuivaient l’exploration du couloir :

« Il y a quelque temps, une enfant s’est aventurée dans cette Tour. Une enfant dotée d’une force incroyable, inhumaine, au-delà du réel. Elle allait, armée d’une gigantesque massue, écrasant tous les obstacles sur son chemin. Nul ne savait d’où elle venait ni qui elle était réellement ; mais sa force lui valut une certaine renommée. Au cours de son voyage, l’enfant s’aventura aux confins du Deuxième Étage et libéra les prisonniers du Geôlier – le même monstre qui a croisé votre route. Piégés dans ces dédales et animés d’une farouche volonté de vivre, les évadés s’organisèrent afin de prendre le contrôle des catacombes inférieures. On raconte qu’ils y vivent toujours, partagés entre la guerre qu’ils livrent à la garde royale, et leur quête d’une vie meilleure.

— Fascinant. Où avez-vous appris tout ça ? »

Palouf gloussa.

« Juste après ma capture, les gardes m’ont jeté en prison. J’y ai fait la rencontre d’un des membres de cette communauté. Le bougre s’était aventuré trop près de la surface. Les gardes l’ont attrapé alors qu’il tentait de sonder un des puits du château. D’abord méfiant, il m’a raconté comment lui et ses anciens co-détenus avaient été tirés des griffes du Geôlier ; leur échappée à travers ces souterrains inhospitaliers et oubliés de tous ; leur établissement dans ces tréfonds labyrinthiques. Et la marche à suivre vers leur repaire. »

Opaline acquiesça sans mot dire. Elle ne serait jamais doutée que de telle histoires se déroulaient au sein de la Tour – elle qui croyait n’y trouver que les voyageurs assez braves – ou idiots – pour se risquer jusqu’ici. Et voilà qu’il existait une communauté de renégats plus proches de son statut de hors-la-loi que de celui des soldats qui quadrillaient ces maudits souterrains ?

« Les choses deviennent enfin intéressantes, fit remarquer Opaline.

— Certes ! Ces rescapés sont sans doute de braves gens. Espérons qu’ils puissent nous indiquer la direction du prochain Étage. Je ne désespère pas de trouver la porte bientôt. »

Palouf étudia une nouvelle marque avec l’air de l’enquêteur hors-pair qui n’a qu’à se pencher pour découvrir des indices.

« Nous nous rapprochons, par les dieux ! déclara-t-il, triomphant. Ils ne doivent probablement pas être bien loin.

— Probablement pas », répondit Opaline, occupée à loucher sur la pointe d’acier qui lui piquait le front.

II-2 : Le bon roi
II-4 : Le garde

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