II-2 : Le bon roi

Le chevalier cligna des yeux. En tout cas, c’est ce qu’Opaline percevait.

« Palouf ? s’étonna-t-il. Je n’ai jamais entendu ce nom-là… Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Un surnom donné aux guerriers nobles, braves et humbles », mentit Opaline.

Il évita de justesse un nid de rat et se gratta le crâne – ou plutôt le casque. C’était un spectacle aussi troublant à voir que curieux à entendre.

« Noble, brave, humble… Mais… Mais c’est tout moi, ça !

— Et oui, hé hé.

— Soit, alors ! Ce sera désormais Palouf, pour vous. Néanmoins n’oubliez pas, Opaline, qu’il ne s’agit pas de mon nom. Je n’ai pas de nom car…

— Vous n’êtes que l’instrument des dieux, oui…

— Exact ! Vous avez l’esprit vif.

— J’avais compris les deux premières fois, admit Opaline.

— Parce que c’est exactement ce que je suis. L’instrument des dieux.

— Jamais deux sans trois, j’imagine…

— Plaît-il ? »

Il trébucha sur une dalle descellée et tituba sur quelques pas.

« Nous devrions allumer une torche.

— Non, car nous serions plus facilement repérables, objecta Opaline.

— Mais l’obscurité s’éveille… »

En effet, il faisait à présent si sombre que la vue ne portait pas au-delà de quelques pas. Opaline s’obstina :

« Mieux vaut nous en faire une alliée, dans ce cas.

— Mais je n’y vois goutte ! Comment vos yeux peuvent-ils percer ces ténèbres ?

— Ils ont l’habitude de la pénombre. Posez votre main sur mon épaule, je vous guiderai. »

Palouf obtempéra non sans rechigner. Opaline décida de le relancer sur son sujet de conversation favori :

« Alors, dites-moi ; si c’est au service des dieux que vous vous êtes engagé dans la Tour, pourrait-on savoir de quels dieux il s’agit ?

— Oh, non ! Je ne puis tout vous dire à leur propos.

— Pourquoi ? Vous n’avez pas le droit d’en faire part aux profanes ?

— Pas du tout. Les dieux sont tout simplement si nombreux que je ne saurais par où commencer. Je suis au service d’un panthéon si vaste et complexe que je m’y perds parfois. » Il abaissa la voix comme on souffle un secret : « Et pour être franc, je ne suis pas convaincu que les dieux eux-mêmes s’y retrouvent.

— Ils sont si nombreux que ça ?

— Pensez-vous ! Mais je ne m’occupe guère de leurs préceptes. Je ne fais qu’accomplir leur volonté. Et cette armure en est le gage. »

Il joint le geste à la parole d’un coup poing porté à son torse.

« Et vous ne pouvez vraiment pas la retirer ?

— Non. C’est impossible

— Que se passe-t-il si vous essayez ?

— Il ne se passera rien, puisque c’est impossible.

— Vous la gardez même pour aller dormir ?

— Oui, oui.

— Pour vous laver ?

— Je me baigne dans les rivières et les lacs. Vous n’imaginez pas l’horreur que c’est, de sécher une armure sans la retirer.

— D’où la rouille ?

— D’où la rouille.

— Et pour manger ?

— Je ne mange pas. Ma foi est ma seule nourriture. Elle maintient mon corps solide et mon esprit lucide. »

Opaline ne chercha pas à masquer qu’elle était impressionnée, tout simplement parce qu’il faisait trop sombre pour que Palouf lise ses traits.

« Et est-ce que votre foi garde votre estomac du vide ? »

Pour la première fois, Palouf hésita.

« Je dois admettre que le goût du pain doré tout chaud sorti du four me manque. Mais tel est mon fardeau. Les dieux m’ont confié une mission, et je n’existe que pour la remplir. Allons, assez causé de moi ! Et vous, Opaline, qu’est-ce qui vous amène en ces lieux ? »

Opaline se figea. Un bruit venu des ténèbres lui fit empoigner son arbalète. Mais l’acuité de ses yeux ne révéla qu’un nouveau rat, glabre et malade.

« Je cherche quelqu’un, reprit Opaline.

— Vous bravez les dangers de la Tour pour une autre personne ? s’étonna Palouf. Et de qui peut-il bien s’agir ?

— Vous en avez sans doute entendu parler. Samson – l’Ancien Roi. »

Elle sentit des yeux ronds s’ouvrir sous le casque de Palouf.

« L’Ancien Roi ? souffla-t-il. L’Ancien Roi…

— C’est cela. On dirait que cette nouvelle vous… »

Elle n’eut pas le temps de poursuivre que Palouf s’était rué sur elle pour l’attraper par les épaules.

« L’Ancien Roi ! s’écria-t-il. Elirac 1er !

— C’est Samson, aujourd’hui, corrigea Opaline, secouée. Il a abandonné son nom de baptême après avoir été renversé.

— Samson… Mais oui, voilà qui est logique, puisque c’est son nom de naissance ! Et c’est lui, que vous recherchez ? Le vrai roi de ce pays serait encore en vie ? Les dieux soient loués.

— Apparemment. Je sais de source sûre qu’il est entré dans cette Tour.

— Qui donc vous l’aurait dit ?

— Des soldats de la garde royale restés fidèles à sa cause. Ils œuvrent dans l’ombre afin de le ramener sur le trône.

— Des serviteurs de la justice, s’extasia Palouf, la voix emplie d’émerveillement. L’espoir n’est donc pas perdu. La résistance lutte ! »

Opaline aurait voulu remarquer que ladite résistance luttait depuis près de dix ans pour un résultat proche du néant, mais elle n’éprouvait aucun plaisir à briser les réjouissances d’autrui. Aussi s’enquit-elle :

« Pourriez-vous arrêter de me secouer comme un prunier ? »

Palouf la laissa et s’éloigna, soudain songeur et soucieux.

« Samson… Les rumeurs affirmaient qu’il était mort. Notre roi, notre bon roi ! Voilà – quoi ? – dix ans qu’il est porté disparu. Et le royaume de sombrer dans la décadence depuis l’avènement de l’usurpateur…

« Vous aussi Opaline, vous œuvrez pour le retour de Samson sur le trône ?

— Mon engagement n’ira pas jusque-là, répondit Opaline avec un haussement d’épaules. Vous avez l’air de l’avoir connu ?… »

La poitrine cuirassée de Palouf s’emplit de fierté.

« Un petit peu. Il faut dire que j’ai combattu sous son commandement ! À l’époque, notre pays était beau, prospère et rayonnant. Samson avait mis un terme aux incessantes guerres de territoires en unifiant une fois pour toutes le continent sous la même bannière. Il éleva le peuple. Construisit des écoles. Œuvra pour la charité. Vint en aide à la pauvreté. Sécurisa routes et frontières. Le royaume lui doit tant ! »

Opaline se gratta la tête. La fascination et le respect que Palouf portait à l’Ancien Roi semblaient confiner à l’obsession et l’idolâtrie.

« Je n’ai que peu entendu parler de lui, confessa-t-elle. Je suis originaire d’Occident, et j’ai vécu là-bas jusqu’à la fin de la guerre.

— Et pour cause ! s’emporta Palouf. L’usurpateur couronné par la Sorcière, dix ans auparavant, s’empressa de faire disparaître le nom de notre bon roi de la mémoire collective. On emprisonna ses proches. On brûla les livres. On falsifia les archives. On corrompit les notables. On détruisit son héritage. La seule mention de son nom pouvait vous coûter votre langue. Et à défaut de l’oubli, c’est sous la surface de l’Histoire que son souvenir a sombré.

« Mais il y a une justice. Aussi noire soit la nuit, le soleil finit toujours par poindre. Un jour, Samson chassera l’usurpateur du trône et reprendra sa place. Je l’ai toujours cru, et ce que vous me dites-là ne fait que raffermir ma conviction. Il est l’unique vrai roi. S’il est encore en vie, c’est que les dieux ont encore des plans pour lui. Et quiconque s’y opposera subira l’inéluctable châtiment qui… »

Mais pour l’heure, les dieux semblaient surtout décidés à mettre la foi de leur serviteur à l’épreuve. Palouf n’avait pas terminé sa phrase que sa voix fut recouverte du vacarme de la course de soldats. Certains beuglaient des ordres et éructaient des injonctions, quand d’autres soufflaient comme des bœufs. Dans le tumulte, Opaline entendit même l’un d’eux se plaindre d’un caillou au fond de sa botte.

« Ils sont trop nombreux pour nous, Palouf, lança-t-elle. Mais suivez-moi donc, au lieu de rester planté là comme ça ! »

Palouf sembla préférer rester planté là comme ça ; le regard aimanté par le tunnel d’où s’échappait le vacarme.

« Palouf ! s’impatienta Opaline. C’est maintenant ou jamais !

— Non… gronda le chevalier sous son armure.

— Non ? Qu’est-ce que vous voulez dire par… »

C’était déjà trop tard. Les soldats déboulaient sur eux. Six, grands, costauds, armés et belliqueux – des gardes génériques dans toute leur banale splendeur.

Opaline se maudit de ne pas avoir pris la fuite plus tôt, mais se refusa à abandonner Palouf ici. Elle s’agenouilla, arbalète dressée.

« Fils de chien ! cracha l’un des guerriers qui arrivait, lame au clair.

— Enchantée, répondit-elle. Moi, c’est Opaline, et lui, c’est Palouf. »

Il se figea et afficha un air idiot. Son visage en était toujours emprunt quand un carreau vint s’y ficher.

« Palouf, si vous savez vous servir de cette grosse épée autrement que pour crâner, c’est le moment ! »

Gelé dans une prostration muette depuis lors, Palouf ploya le genou et posa un poing à terre. Les soldats ralentirent, y voyant une capitulation.

À leur grande surprise, une bourrasque d’air brûlant jaillit de l’armure du chevalier ; les gardes furent balayés hors de portée et s’entassèrent au sol dans un concert de jurons et de corps s’entrechoquant. Opaline fut épargnée, mais couvrit son visage de ses mains pour se protéger du souffle si chaud qu’il mordait la peau et asséchait les yeux.

Lorsqu’elle releva la tête, Palouf se tenait en garde, épée au clair, et plus encore : son armure dégradée rayonnait désormais d’or et, sous les plaques, son corps embrasé laissait échapper de hautes gerbes enflammées.

C’était comme s’il fut atteint de combustion spontanée, sauf qu’il ne paraissait pas en souffrir. Les gardes n’en croyaient pas leurs yeux. Opaline non plus.

« Palouf ?… » bredouilla-t-elle.

Le dénommé leva son arme – rougeoyante comme la braise – au-dessus de sa tête. Puis il chargea les soldats, et le tunnel tout entier vibra de son exclamation :

« Les dieux me commandent ! »

II-1 : Le nom
II-3 : L'enfant

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