II-1 : Le nom

Opaline sentit peu à peu la panique la quitter. Le souffle lui revint en même temps que l’espoir : entre croisements, grilles et culs-de-sac, elle finit par pousser une porte derrière laquelle se trouvait un escalier en colimaçon.

Les étroites marches furent promptement expédiées ; Opaline les grimpait quatre à quatre sans se soucier de la sensation cuisante qui gagnait ses cuisses, grisée à la seule idée de retrouver l’air libre. Son ascension l’amena devant une nouvelle porte de bois munie d’une grosse serrure de bronze. Une forte chaleur lui bondit au visage, et le son de voix étouffées parvint à ses oreilles.

Elle glissa un œil dans la serrure et vit un indescriptible capharnaüm – à tel point que vous m’excuserez, je vous prie, de ne pas tenter l’impossible en me dispensant de cette description-là.

Un homme en armes revêtu d’un tabard au blason du tigre s’avança. Elle fronça les sourcils. Que fabriquaient les soldats du roi à l’intérieur de la Tour ?

L’homme lança un regard amusé à l’adresse d’un personnage hors du champ de vision d’Opaline et ricana :

« Alors, toujours pas envie de causer ? »

Une voix métallique lui répondit, comme si son propriétaire s’exprimait depuis l’intérieur d’un four :

« Je suis sincèrement navré de vous décevoir une fois de plus. Je ne sais rien.

— Rien de rien ?

— Rien de rien de rien. »

Le garde prit un air faussement déçu.

« Ce n’est pas grave. Je viens de faire mander le forgeron de la Tour, il sera là d’une minute à l’autre pour te sortir de ta conserve. »

Ézéchiel, se dit Opaline. Encore lui ?

« Je lui souhaite tout le courage du monde, reprit le prisonnier. Même les meilleurs artisans du royaume n’y sont pas parvenus. »

Intrigué, le soldat haussa les sourcils.

« Voyez-vous, poursuivit la voix, cette armure bénie des dieux ne saurait tout simplement m’être ôtée. Elle sera mon fardeau jusqu’à ce que j’accomplisse la volonté divine… Dussé-je mourir en essayant.

— Les dieux sont bien moins généreux que ne le prétendent les légendes, dis donc. Elle est bonne pour la casse, ton armure. Un ouvre-boîte suffirait à la mettre en pièces.

— Libre à vous d’essayer, mais je préfère vous prévenir qu’il est bien hardi de braver la volonté des dieux. Je ne suis que leur instrument, jamais ils ne vous laisseront me blesser. Bien bêtes vous aurez l’air, lorsque vos outils se fracasseront sur cette armure.

— Parce que tu auras l’air malin quand on te balancera dans une cuve d’huile bouillante ? »

Un appel étouffé mit fin à leurs atermoiements. Le soldat tourna les talons et disparut.

Opaline se mordit la lèvre. Voyager seule dans la Tour était une folie, elle ne l’avait que trop constaté. Elle aurait bien besoin de compagnons pour espérer s’en tirer indemne. Mêmes les voyageurs les moins aguerris ne s’aventuraient ici qu’en groupe. Peut-être pouvait-elle s’allier aux ennemis de ses ennemis ?

Elle crocheta la serrure de la porte avec dextérité. Celle-ci s’ouvrit sur la salle aux murs les plus sinistres qu’Opaline ait vus depuis longtemps. Lisses, gris, barbouillés de tâches sombres peu équivoques, et munis de fers et de chaînes rouillées. Dans un brasero flambaient quelques braises ; à côté se trouvait un râtelier agrémenté d’une broche pointue, de pinces coupantes et d’une poire d’étouffement. Au sol courait une rigole d’évacuation aux reflets écarlates.

« Charmant », murmura Opaline, le regard rivé sur un instrument rond muni d’une poignée dont elle ignorait l’utilité – sans trop savoir si elle avait vraiment envie de la découvrir.

Ses yeux coururent sur la porte que le garde avait fermée derrière lui. Puis elle avança au fond de la salle.

Là, enchaîné à un X de bois souillé, reposait le chevalier du Premier Étage. Elle douta d’ailleurs, l’espace d’un instant, d’avoir affaire à autre chose qu’une armure vide, tant métal malmené et maille rouillée effaçaient son corps.

Pouvait-il seulement voir quoique ce soit avec ce heaume de fer dépourvu d’interstice ? Elle inspirait pour se racler la gorge, quand la voix retentit à l’intérieur de l’armure :

« Oh, oh. Une fouineuse. Quel bon vent vous amène, jeune amie ? »

Il avait prononcé ces mots sur le ton le plus décontracté du monde. Opaline le détailla, perplexe.

« Vous êtes plutôt amical pour un prisonnier attaché dans une salle de torture.

— Je suis amical envers tout un chacun, ma chère. Vous êtes ?

— Je m’appelle Opaline. Et vous ?

— Appelez-moi comme vous voudrez. Je ne suis que la main des dieux. Et les mains n’ont pas de nom. »

Opaline leva un sourcil.

« Vos dieux ne doivent pas beaucoup vous apprécier, s’ils vous ont conduit dans ce pétrin.

— Je n’ai aucune sympathie à attendre de leur part. Uniquement leur pardon.

— Ont-ils conscience que leur pardon sera le dernier de vos soucis, quand les soldats en auront fini avec vous ?… »

Opaline vit le chevalier afficher un sourire d’autant plus troublant que son casque masquait l’intégralité de ses traits.

« Qui peut concevoir la subtilité, la grandeur et l’élégance du plan divin ? La perfection ne saurait être saisie par les être faillibles que nous sommes. Nous, les personnages secondaires du grand spectacle de l’existence. Nous jouons notre partie et nous partons. Peu d’entre-nous ont pleinement conscience de leur rôle.

— Et votre rôle à vous serait donc de finir supplicié à mort ?

— Il existe de pires destins que la mort. Et qui sait ? Peut-être m’ont-ils guidé ici pour que je puisse vous rencontrer.

— Je vous ai aperçu au Premier Étage, confessa Opaline. C’est vous, qui avez sauvagement massacré tous les bandits, dans cette tourelle ? »

Le chevalier resta muet quelques secondes. Puis, il soupira :

« Je suis en croisade contre les forces qui s’opposent à la volonté des dieux. Et j’ai le devoir de protéger et de préserver la vie humaine sur ma route. Mais je ne peux pas sauver les gens d’eux-mêmes. Je suis venu jusqu’ici, à la Tour de la Sorcière, pour l’ultime épreuve qui consacrera ma pénitence. Et je la surmonterai quoi qu’il en coûte, les dieux m’en sont témoins. »

À cet instant, la porte s’ouvrit et le garde reparut, souriant jusqu’aux oreilles. Sourire qui disparut juste après que le fouet d’Opaline se fut refermé sur sa gorge. Son cri d’alerte mourut dans sa poitrine. Opaline l’attira vers elle d’un geste, déroba son épée et lui décocha un coup de talon. Il s’effondra contre le mur, les mains serrées autour de la lanière qui l’étouffait.

Sans relâcher sa prise, Opaline referma la porte, l’œil alerte.

« Le temps presse, lança-t-elle au chevalier. Je vous propose un marché. Je vous aide à sortir d’ici, et en échange, je veux votre parole que vous m’aidez à me frayer un chemin dans la Tour. »

Opaline sentit le regard du chevalier passer du soldat suffocant à elle. Un instant, elle le crut assez idiot pour refuser. Il reprit alors :

« Vous m’inspirez confiance, Opaline. Ce sont les dieux qui vous ont guidée jusqu’ici. J’accepte votre offre. »

La bouche grande ouverte et les yeux injectés de sang, le garde parvint à se redresser. Sa main gauche battait près de sa ceinture comme s’il cherchait quelque chose. Puis, il repéra l’éclat d’acier qui dansait entre les doigts d’Opaline.

« Mon poignard… ? » râla-t-il avant de s’effondrer – d’une part car l’air lui manquait ; d’autre part à cause dudit poignard venu se ficher dans son œil gauche.

« Votre art du combat n’est pas des plus nobles, fit remarquer le chevalier tandis qu’Opaline s’affairait à trancher ses liens.

— La noblesse n’a pas empêché vos fesses d’atterrir ici.

— Et votre langage me paraît bien rude pour une dame. »

Opaline s’immobilisa.

« Je me demande si vous libérer n’est pas une grave erreur que vous me ferez regretter jusqu’à la fin de cette histoire. »

Derrière la porte, une rumeur de conversations et de pas se rapprochait.

« Je pourrais tout aussi bien m’accommoder de vos façons, concéda vivement le chevalier.

— Vous pouvez faire ça, oui ! » l’encouragea Opaline sur le même ton.

Enfin libre, le chevalier traversa la pièce – chacun de ses pas s’accompagnait d’un fracas d’entrechoquements et de grincements métalliques – et s’empara d’un espadon incurvé. L’arme paraissait bien lourde, peu maniable et tout aussi mal en point que son armure. Il la brandit tout de même avec une fierté touchante :

« Ma fidèle lame. Ils ont essayé de me frapper avec, mais elle ne se laisse manier que par un serviteur de la justice. Où allons-nous ? »

Opaline s’était plaquée contre la porte. Les conversations s’éloignaient, cependant elle savait qu’Ézéchiel pouvait débouler d’un instant à l’autre. Mal embouché et bourru comme il l’était, qu’il soit allié à la garde royale ne la surprenait pas, en fin de compte.

« J’ignore où aller, reprit-elle. Peut-on gagner la surface ?

— Pas par ici. Ce donjon abrite une garnison entière. Nous devons trouver un autre chemin vers le Troisième Étage.

— Il n’y en a pas d’autre. Les souterrains sont hantés par un… une sorte de gardien gigantesque.

— Le Geôlier, acquiesça le chevalier. J’ai entendu parler de lui. Il erre dans les galeries et traque les voyageurs. Sa force est inébranlable…

— J’avais cru remarquer, murmura Opaline, une main posée sur son épaule douloureuse.

— … mais nous n’avons guère le choix. Au moins pourrons-nous le fuir. Mais ici, les effectifs et l’organisation de la garde nous interdisent de progresser. »

Ils se mirent ainsi d’accord et regagnèrent les souterrains dans l’ambiance d’un concert de percussions de casseroles. Opaline déboucha une fiole d’acide et en versa quelques gouttes pour fondre le verrou de la grille. Voilà qui compliquerait un brin la tâche de leurs poursuivants.

« Vous ne m’avez toujours pas dit comment vous vous appelez, rappela Opaline tandis qu’ils pressaient le pas en direction des ténèbres.

— N’y voyez aucune mauvaise volonté. Je n’ai simplement pas de nom. Vous êtes donc libre de m’appeler comme vous le souhaitez. »

Opaline l’inspecta de la tête aux pieds. Son armure avait dû être neuve et rutilante – des dizaines d’années de cela. Mais tel quel, ce chevalier-là ressemblait plus à une boîte de conserve ambulante. Qui parlait. Et rouillait.

« Le Preux Cabossé ?

— Ridicule, s’esclaffa son compagnon. Vous n’avez pas autre chose ?

— Le Vaillant Vétuste ?

— Allons, allons ! Quelque chose qui siérait plus dignement à ma condition.

— Le Chevalier Larouille ?

— Déjà pris. Par un fameux guerrier dont les bardes louent les prouesses, qui plus est. »

Opaline se gratta la tête.

« Pour quelqu’un qui me propose de l’appeler comme je le souhaite, vous êtes plutôt difficile.

— Je mérite simplement un surnom à la hauteur du rôle que les dieux me réservent », se justifia-t-il.

Elle sourit alors.

« Dans ce cas j’en ai un qui vous ira comme un gant. Que dites-vous de Palouf ? »

I-7 : Le rat
II-2 : Le bon roi

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.