I-7 : Le rat

Opaline se força à ciller. Elle se tenait comme un chat sur le point de bondir – la seule question étant encore de savoir dans quelle direction. Sa confiance en ses talents de tireuse était solide, mais pas aveugle : jamais elle n’avait rencontré d’homme de cette stature, de cette corpulence. Est-ce qu’un carreau même bien placé suffirait à l’abattre ? Rien n’était moins sûr.

Mais était-ce seulement un homme ?

Il n’en avait pas la carrure. Aucun autre mot ne lui venait à l’esprit que celui de colosse. Il était haut comme une armoire, large comme une table, et ses poings étaient pareils à deux enclumes greffées au bout de ses poignets. Il portait en tout et pour tout un simple tablier noir de crasse et un étrange casque qui avait perdu sa forme au fil des coups. On distinguait pour le reste ses membres musculeux striés de veines palpitantes, sa peau sombre et lisse, ses tendons tendus comme des cordes à linges.

La mélodie s’échappait toujours de son casque quand il émergea des ombres. Opaline avait du mal à se concentrer sur les paroles désormais, toute absorbée qu’elle était par l’écrasante présence du colosse.

Il arma une main au-dessus de sa tête. Une main serrée autour d’un gourdin de la taille du tronc d’un jeune bœuf.

Opaline esquiva un coup qui l’aurait proprement réduite en bouillie et roula sur l’épaule. Le colosse fit quelques pas pour rétablir son équilibre perdu et tendit vers elle une main gigantesque. Un réflexe lui fit dégainer son fouet et claquer la peau du géant – et à son heureuse surprise, celui-ci parut intimidé par le bruit. Il se recula et massa sa main, de l’air de l’enfant à qui on vient de taper sur les doigts.

« Je ne passe pas exactement une bonne journée, monsieur, dit Opaline avec plus de courtoisie qu’elle ne l’aurait souhaité. J’aimerais autant que nous puissions en rester là et reprendre chacun notre chemin. Qu’en dites-vous ? »

Sans doute le colosse ne comprit-il rien à ce qu’elle racontait, puisqu’il répondit par un râle rauque. À l’instant où il se préparait à frapper, Opaline fit de nouveau claquer le fouet. Le géant tressaillit avec la même surprise que la première fois. Son arme lui échappa et heurta le sol avec un bruit sourd.

« Pas taper, lança-t-elle. D’accord ? »

Visiblement contrarié, le colosse lui décocha un revers avec une vitesse dont elle ne serait pas doutée. Elle eut l’impression d’être percutée par un cheval et sentit son épaule craquer. Son arme lui échappa, son dos heurta le mur et elle glissa au sol.

À travers les brumes de l’étourdissement, elle perçut le pas lourd du monstre et sa mélopée qui reprenait :

« Hé ho, hé ho, gros pourceau…

« Gros pourceau qui flotte sur les flots… »

Il se rapprochait. Opaline se redressa en position assise et grimaça. Son bras l’élançait, et elle sentit qu’une nuit pénible l’attendait – si toutefois elle survivait à cette rencontre. Et clairement, elle n’était pas de taille face à ce monstre. Elle devait fuir, mais il lui barrait le chemin. Opaline réfléchit. Aussi costaud fut-il, il possédait forcément une faiblesse, une faille à exploiter.

Quelque chose de poilu et d’humide effleura sa main. Elle baissa les yeux et croisa le regard du gros rat, curieux de tout ce raffut. Mue par le réflexe du désespoir, elle entoura de ses doigts l’animal dégoûtant et le jeta au visage du colosse.

Mais son épaule douloureuse lui fit rater son lancer. Le rat vola à vingt bons centimètres de sa cible et rebondit contre le mur avec un couinement aigu. Et tandis que le cœur d’Opaline loupait un battement, le colosse s’élança ventre à terre.

« NOOOOOON », rugit-t-il, mains en coupole pour rattraper l’animal. Sa chute fit trembler tout le couloir, et probablement tout l’étage.

Elle se redressa, sans oser comprendre. Lorsque parvinrent à ses oreilles les douces paroles qu’il murmurait au rongeur tenu au creux de ses mains, Opaline réalisa soudain que ce qu’elle avait pris pour un monstre n’était peut-être qu’un benêt dans un corps de titan.

« Pas de mal, soufflait-il, prodiguant de délicates caresses au rat tétanisé. Pas de mal. »

Laissant là cet ami des animaux au dorlotage de son petit protégé, Opaline ramassa son fouet d’un geste souple et silencieux et se glissa le long du mur. Ni vue ni connue, elle échappa à la portée du Geôlier, sans quitter des yeux son dos musculeux et pustuleux. Il ne réagit même pas au son de la botte d’Opaline heurtant par mégarde une dalle descellée. L’attention qu’il accordait au rat était totale.

Alors, Opaline put s’éclipser sans mal, et une fois à distance suffisante, piqua un sprint comme si sa vie en dépendait – ce qui, en quelque sorte, était le cas. Elle ne ralentit qu’à bout de souffle, anxieuse mais satisfaite. Elle savait que le colosse aurait du mal à la rattraper à présent. Sa corpulence lui interdisait de facto de couvrir une telle distance aisément. Et quand bien même il y parvenait, difficile de s’approcher discrètement compte tenu que son seul pas serait capable de faire chavirer un navire de petite taille.

C’est tout du moins ce qu’Opaline supposait.

I-6 : La morale
II-1 : Le nom

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