I-6 : La morale

« Non, ce n’est pas fini ! Non, non, non. Sûrement pas. Ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé ! »

hum.

En réalité, Opaline n’est pas encore tout à fait morte. Par un phénomène inexpliqué, elle parvient à rester consciente quand bien même son cœur a cessé de battre des suites de son anémie. Mais c’est bien le dernier effort qu’elle peut fournir. Elle va vraiment mourir, maintenant.

« Non ! Je ne suis pas morte là-bas », essaie-t-elle de se persuader, même si elle sait que c’est inutile. Car nul ne décide de quand arrive le trépas. Sûrement pas une idiote de pilleuse de tombes, avide et insignifiante.

« Je sais ce que tu essaies de faire, grommella-t-elle. J’ignore qui tu es et je m’en fiche. Sors de ma tête ! »

Voilà qu’Opaline parle toute seule, à nouveau. Décidément, elle est bel et bien folle. Si folle qu’elle en meurt. Là, immédiatement. Son corps est saisi de convulsions et elle s’effondre, bave aux lèvres et yeux révulsés.

Elle meurt de façon aussi stupide qu’inutile.

La morale de cette histoire, c’est que nul ne contrôle son destin.

Fin.

« J’en ai assez de t’entendre radoter… Ferme-la ! »

Elle repoussa le sol avec fureur pour s’arracher à l’illusion. Puis elle glissa de nouveau,mais s’appuya contre le mur et se mordit la main. La douleur agit comme un électrochoc et chassa l’engourdissement général de son corps. Elle sentit tout à coup sa conscience lui échapper – non, au contraire ! pleinement consciente, elle se redressa et inspira l’air à grandes goulées. Il était vicié, malodorant, mais au moins était-il réel.

Une fois repris le contrôle de son corps, elle s’examina rapidement. Mais hormis le bleu violacé qu’elle venait de se faire à la main, aucune blessure ne l’affectait. Elle n’était pas en train de se vider de son sang. Elle n’était pas en train de mourir. Elle se trouvait dans la Tour, loin de cette crypte et des horreurs qui l’avaient depuis accompagnée dans ses cauchemars – loin de la folie, et encore plus loin de la mort.

Opaline fit quelques pas le long du canal, presqu’heureuse de retrouver l’odeur répugnante des égouts mais troublée par ce qu’elle venait de vivre. Était-ce un maléfice de la Tour ? Ézéchiel lui avait parlé de mondes et d’univers… pas de charmes de la forme de souvenirs enfouis. Mais comment savoir s’il n’avait pas menti ou caché la vérité ? En tout état de cause, elle se résolut à se tenir désormais sur ses gardes. Elle ignorait quelles forces œuvraient ici et à quel type de piège elle venait d’échapper, mais l’important restait de se maintenir alerte et concentrée. D’autres dangers l’attendaient sans doute, dans l’obscurité.

Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule. Les cercueils avaient disparu. Évidemment. Ils n’avaient pas pu se tenir là. Ils appartenaient à une autre réalité, une autre époque. Ils avaient disparu, et avec eux, ce souvenir sinistre.

Un rat grassouillet lui frôla la cheville. Opaline le vit rejoindre un trou, d’une lenteur presque paresseuse, et braquer ses yeux noirs sur elle.

« Salut, mon gros », lui répondit Opaline, rassurée par cette seule présence. Si les rats devaient être ses hôtes en ce lieu, elle n’allait pas s’en plaindre. La compagnie des animaux lui seyait mieux que celle des personnes de toute façon.

Son regard ainsi baissé au sol lui permit de remarquer une aspérité. Opaline se pencha, interloquée. Une corde en nœud de collet posée sur un bouton mécanique. Elle surmonta l’envie d’appuyer dessus et reprit sa route, son attention redoublée et ses sens à vif.

Avec un sourire, elle découvrit enfin une porte, plus haute et large que les conventions ne le dictaient. Opaline défit la trousse de cuir fixée à sa ceinture et usa de ses outils pour torturer la serrure jusqu’à ce que celle-ci rende grâce d’un « clac » sec. Pour ne rien gâcher, l’air au-delà de cette nouvelle porte se faisait plus doux, tant à l’odeur qu’à la température. Peut-être un signe que la surface, si toutefois cet Étage en possédait une, se rapprochait ?

L’espoir la taquinait, quand de lourdes et sourdes vibrations s’emparèrent du sol. Leur régularité rappelait des bruits de pas. Et Opaline osait à peine imaginer quel genre de carrure pouvait produire ce son-là.

Une voix rauque se fraya un chemin hors des ténèbres. D’une justesse musicale peu commune, elle entonnait :

« Il était un petit porcelet…

« Il était un petit porcelet…

« Qui n’avait ja-ja-jamais barboté…

« Qui n’avait ja-ja-jamais barboté, ho hé, ho hé… »

Opaline posa la main sur son arbalète, prête à faire face à la forme, encore indistincte mais pour sûr colossale, qui déjà émergeait à la suite de la voix.

I-5 : La réalité
I-7 : Le rat

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