I-5 : La réalité

Opaline heurta le sol de plein fouet. L’étourdissement ne l’empêcha pas de se faire la réflexion que si les murs pouvaient donner des baffes, voilà l’effet que ça ferait. Elle poussa de ses deux mains sur la pierre glacée et humide et releva le nez. Une forte odeur s’y engouffra.

« Le Deuxième Étage sera donc un égout ? se dit-elle. Tiens, tiens. »

Sur sa gauche et sur sa droite s’étirait une galerie noyée dans la pénombre. Le roulement d’un écho lui parvenait, ponctué des clapotis de gouttes d’eau. Pas rassurée, elle lança un sifflement à la cantonade. Le son se perdit au loin comme s’il cherchait lui-même à fuir l’endroit.

Soudain, Opaline prend conscience de la peur qui lui tord les boyaux.

Opaline cligna des yeux. Son pouls s’accéléra.

« Qui a parlé ? »

Personne ne lui répondit. Sa main se porta à sa tête. Elle se sentait étourdie, vacillante. Était-ce encore le contrecoup de sa chute ? Non, c’est bien la panique qui lui monte à la tête. Son regard affolé fouille la crypte à la recherche d’un interlocuteur, d’un ami, de n’importe qui. Mais elle sait que c’est inutile.

« Quelle crypte ? C’est un égout ! » protesta-t-elle, en vain. La réalité est ce qu’elle est, la combattre n’a aucun sens. Mieux que quiconque, Opaline le savait.

« Arrêtez ça ! »

Son regard courut le long du tunnel, le long des canalisations et des dalles lisses. Pas de doute. Aucune crypte en vue, se dit-elle avant de réaliser son erreur. Elle ouvre des yeux ronds devant les rangées de cercueils séculaires dressés face à elle. Ils semblent presque attendre sa venue.

« Il n’y a pas de cercueils ! Il n’y a pas de crypte ! » s’emporta Opaline d’un air dément. Car elle sait que la folie gratte à la porte de sa conscience, jour après jour, et qu’il lui suffirait d’un instant d’inattention pour basculer irrémédiablement.

Elle prit sa tête entre ses mains tremblantes et essaya de calmer sa respiration. Il lui fallait reprendre le contrôle. Briser ce sortilège, cette malédiction, quoique ce fut. Elle devait se focaliser sur le réel. Sur ce que son corps ressentait, non sur ce que son esprit percevait. Elle ferma les yeux, prit quelques grandes respirations, et les rouvrit.

Opaline a réussi. La réalité est de retour. La réalité dans toute sa répugnance, moite, suintante et décadente. Elle pose les yeux sur les cercueils et leur accorde un hochement de la tête, comme pour leur concéder qu’ils existent, qu’ils sont bien là devant elle. Car il n’y a pas d’autre réalité que celle-ci. Comment pourrait-il en être autrement ?

« Je me souviens de cet endroit », admet-elle.

Le regard trouble et le visage pâle, Opaline observe les alcôves sculptées et les murs, tous couverts de gravures sinistres. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait ici – si, elle le sait pertinemment. Elle comprend où elle est. Tout est clair. Limpide. Logique.

À la douleur d’une nouvelle existence, elle titube vers la sortie de la crypte, peau et chair transis. Ses vêtements sont lourds et humides et elle a beau appuyer sur la blessure, cela ne fait qu’aggraver le saignement. Elle perd l’équilibre et tombe dans les bras de la mort. Des bras osseux, glacés, rigides – mais accueillants. Enfin, ce cauchemar s’achève. Toute sensation disparaît de ses extrémités. Puis de ses membres. Sa vue s’obscurcit, et le manteau de la mort se fait de plus en plus confortable. Un long repos, éternel et bien mérité. Voilà ce qu’il lui faut. Voilà ce dont Opaline a réellement besoin.

Son cœur émet un dernier battement, comme l’ultime soubresaut d’un soldat tombé au champ d’honneur. Puis, plus rien.

Opaline est morte.

Sa vie s’achève, ainsi que son histoire.

Fin d’Opaline & la Tour de la Sorcière.

I-4 : La tour de guet
I-6 : La morale

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.