I-4 : La tour de guet

Lorsqu’Opaline reprit conscience, son corps était aussi douloureux qu’elle se sentait nauséeuse.

Elle se risqua à ouvrir un œil. Pas de danger en vue. Alors elle ouvrit le second. À sa vue s’offrit un océan gris et noir. Y sévissait un vent furieux qui semblait n’avoir aucune envie que de maudits nuages s’accumulent dans le ciel. Opaline grogna et rabattit son chapeau.

Elle se redressa sur ses jambes pataudes et ankylosées. Les souvenirs de ces derniers instants lui échappaient comme des grains de sables écoulés entre les rouages de la mémoire. Il lui semblait tout juste avoir fait une sacrée chute. Peut-être s’était-elle cogné la tête en tombant ?

Elle parcourut les environs du regard et leva une main pour empêcher son chapeau, pris par l’allégresse du vent, de s’envoler. Tout autour, aucune chaumière, aucun repère : juste des landes aux tons verts et sombres. Elles s’étiraient sur un terrain jamais rassasié de vallons et de collines, tant et si bien qu’Opaline avait l’impression de se tenir debout au beau milieu d’une mer déchaînée. Alors elle lâcha les souvenirs à grand-peine retenus par sa mémoire défaillante et put presque les voir emportés par le vent, pour se poser une question glaçante :

« Et maintenant ? »

Le vent lui répondit d’un hurlement mécontent et manqua de lui faire perdre l’équilibre. Opaline s’accroupit parmi des herbes aussi hautes qu’un jeune enfant et réfléchit. Si ce décor qui la cernait était bien le Premier Étage, sans doute trouverait-elle quelque part le passage vers l’Étage suivant. Oui – mais par où aller ? Où chercher ? Et que chercher ?

Ses réflexions butèrent sur le bruit caractéristique d’un cheval au galop. Ni une ni deux, Opaline se jeta au sol. Jusqu’à ce qu’elle ait une idée du genre d’individu qui arpentait ces terres, la prudence restait de mise.

Elle rampa sur quelques mètres avec l’agilité d’un serpent et risqua un coup d’œil. Là, en contrebas, un chevalier solitaire à l’armure curieusement cabossée fonçait à bride abattue sur un haut destrier blanc. Il suivait un sentier sinueux, si étroit que l’œil le devinait plus qu’il ne le discernait dans cette mer de verts. Opaline le laissa la distancer et tira une longue-vue ; mais ses observations n’aboutirent à rien tant le terrain se montrait irrégulier. Impossible de voir où se rendait le cavalier – une chose restait néanmoins sûre, il y allait avec résolution.

Avant de le suivre, elle déchira le paquetage remis par les gardes et retrouva ses deux meilleurs amis. D’un côté, une arbalète à poignée – légère au possible mais à la précision infaillible. Opaline avait manié de nombreux modèles à travers les années, et si la puissance de feu d’une arbalète lourde s’avérait utile en certains cas, leur poids, leur encombrement et la complexité de la recharge la disqualifiait de ses armes favorites. Un modèle léger supprimait toutes ces contraintes, avec comme rançon une nette perte de puissance. Mais selon Opaline, il n’y avait que peu de problèmes impossibles à dénouer d’un tir bien placé. Un adversaire avec un carreau en travers de la gorge avait, bien souvent, tendance à se montrer moins vivace. Et si elle avait raté beaucoup de choses au cours de sa vie, à commencer par sa vie elle-même, jamais Opaline ne manquait une cible.

Dans l’autre main, elle tenait un fouet. Une arme complexe à manier, autant dangereuse pour l’adversaire que pour soi-même entre des mains inexpérimentées. Coup de chance, Opaline n’avait encore jamais croisé personne qui le maîtrisât si bien qu’elle. Sauf, peut-être, son instructeur. L’homme aurait approuvé, s’il n’avait pas été abattu au fond d’une forêt, démembré et livré aux bêtes sauvages. Et pas spécifiquement dans cet ordre.

Elle rangea ses armes dans son baudrier, s’assura que ses sacs étaient bien fixés à ses épaules et suivit la direction du sentier.

La furie du vent gagnait en intensité à chaque mètre parcouru. Plusieurs fois Opaline manqua de basculer dans les fourrés et dut s’accroupir le temps que la bourrasque s’apaise. Loin au-dessus, les nuages défilaient à une vitesse vertigineuse, tel un panel mouvant de nuances d’un gris désormais si sombre qu’il passait parfois pour du noir. D’ailleurs même le soleil paraissait intimidé, puisqu’il osait à peine pointer le sol de rayons aussi occasionnels que furtifs.

Opaline crut enfin trouver une issue à ce cauchemar bucolique lorsque les contours d’une tour de guet lui apparurent, alors qu’elle parvenait au sommet d’une nouvelle colline. Une tour toute simple, plantée dans un cercle de terre battue et de gravillons, au centre de rien du tout. 

« Une tour dans la Tour. Cocasse », s’amusa Opaline.

Ses façades présentaient nombre de meurtrières. Mais pas de drapeau mis à flotter, pas de couleur affichée. La fortification se trouvait soit à l’abandon, soit aux mains de voyageurs. Et ce second cas n’était pas forcément une bonne nouvelle.

Elle descendit la colline d’un pas souple, les yeux bientôt fixés sur la vision furtive d’une silhouette claire. Livré à lui-même mais apparemment sain et sauf, le cheval blanc fouillait les environs à la recherche de quelque chose à manger. Grand bien lui en fasse, car l’herbe grasse ne manquait pas dans le coin.

Opaline siffla pour lui signaler sa présence avant de s’approcher. Il l’ignora superbement.

« Salut, toi, dit-elle en lui flattant l’encolure. Je me demande qui est ton maître. »

Si le cheval ne lui répondit pas, c’est probablement parce qu’un hurlement déchirant l’en empêcha. Opaline leva le regard vers la tour de guet. À ses oreilles dansaient des cris étouffés, des gémissements contenus et des sons de bois brisé et d’entrechoquement de métal.

Une fenêtre explosa, traversée par un corps visiblement pressé de s’écrabouiller sur la terre en un tas de membres désarticulés. Opaline haussa les sourcils devant la mine ahurie de l’homme, toujours en vie. Il essaya de se relever sans succès. Il perdit connaissance, le visage toujours illuminé d’un étonnement qui paraissait dire : « Je savais pas que je pouvais plier les jambes dans ce sens-là ! »

Opaline se pencha sur lui. Barbe drue, cheveux gras, vêtements de pelisses crasseuses et arme émoussée… probablement un bandit de grand chemin. Au moins celui-ci excellait dans son métier, puisqu’il portait à sa ceinture une bourse enflée. L’or tinta joyeusement entre les mains d’Opaline lorsqu’elle la fourra au fond de son propre sac sans accorder un regard de plus au bandit.

Soudain, la porte de la tourelle s’ouvrit à la volée. Deux bandits émergèrent, râlant et titubant, les vêtements et le visage maculés de sang. Ils posèrent un regard rond sur Opaline, qui par principe le leur renvoya.

« C’est qui, celle-là ? Tu penses qu’elle est avec lui ?

— J’en sais rien. Elle en a pas la dégaine.

— Alors on fait quoi ? On la chope et on la ramène à la planque ? »

Opaline mit fin à leur hésitation en décochant un carreau dans la tempe d’un des brigands. Pris de panique, le second détala à travers champ. Elle le mit en joue, mais renonça à tirer. Le hurlement du vent ne lui promettait qu’une munition de perdue.

Puis elle se glissa par la porte entrebâillée. Le plancher grinça sous ses pas, mais le vacarme du combat avait déjà cessé. Sous ses yeux défilaient les corps sans vie – ou sur la voie du trépas – d’autres vauriens. Et l’étage, salle circulaire tristement meublée de quelques couches de paille et sacs à grain, se trouvait vide d’âme qui vécût. L’épée du chevalier avait fait son œuvre, les blessures béantes de ses ennemis défaits lui adressaient des sourires macabres. Mais du pourfendeur lui-même, Opaline ne décelait aucune trace.

Interloquée, elle fouilla les corps en place. Elle renonça à la propriété de quelques pièces de cuivre, de vin bouchonné et de saucisses sèches à moitié moisies, et explora le reste de la tour de guet. Ce n’est qu’au détour de l’angle donnant sur l’escalier qu’Opaline repéra une porte.

Une porte plantée au milieu d’un mur. Opaline se sentit prise d’une étrange impression, celle que ce cadre et ce panneau n’appartenaient pas à ce lieu et n’étaient qu’une erreur, une vilaine tache d’encre sur de la soie blanche. Comme si la porte n’avait rien à faire ici.

«Encore une bizarrerie de la Tour ? » se dit-elle.

À l’instant où elle tournait la poignée, le sol se déroba sous elle et les ténèbres l’engloutirent.

I-3 : Elirac
I-5 : La réalité

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