I-3 : Elirac

À peine Opaline eut-elle lancé sa pique que déjà, la porte de la Tour se refermait sur elle. La lumière s’évapora en même temps que son sourire. Alors, il n’y eut plus rien, à part l’obscurité pour la cerner.

Elle fouillait sa ceinture à l’aveuglette en quête d’un briquet quand un raclement sinistre s’éleva sur sa droite. Elle se releva, mal assurée, et brisa le silence qui tentait de l’envelopper :

« Il y a quelqu’un ? Vous pouvez approcher. Je ne mords pas. Enfin un peu, mais c’est pour jouer. »

Pour toute réponse, les ténèbres partirent comme en fumée sous l’effet d’une puissante lumière. Sidérée, Opaline se raidit. L’entourait désormais une vaste salle aux tons aussi blancs que lisses, dont on ne devinait les formes qu’en plissant des yeux. Plusieurs épaisses colonnes biscornues grimpaient vers le plafond pour se perdre dans les ombres. Le long de murs par trop difficiles à cerner se tenaient de hauts miroirs. Ils lui renvoyaient toutes sortes de reflets distordus et grotesques. Elle se planta devant une parodie d’elle-même, au corps malingre et à la tête enflée, et lui décocha un clin d’œil. En retour, le reflet lui tira la langue.

Un écho capta soudain son attention. Un sifflement qui ne lui était pas inconnu : celui du métal chauffé à blanc immergé dans l’eau.

Pshhhhh…

Opaline entraperçut plus loin les contours d’un atelier entassé contre un mur. Sa présence interpellait d’avantage l’odorat que la vue : d’ici, elle sentait un mélange d’odeurs de métal, de brûlé, de charbon – ainsi qu’une légère senteur de tabac.

Opaline s’avança à pas mesurée comme sur un pont de cordes. De quoi réaliser que l’atelier en question n’était rien moins qu’une forge. Foyer, enclume, bassines d’eau, meule, table à outils, tout l’arsenal y était. L’ensemble dégageait une chaleur telle qu’Opaline sentit déjà une goutte de sueur lui chatouiller le bout du nez. Au milieu de ce bazar, un personnage trapu et barbu s’affairait à tremper son acier. L’enthousiasme de ses mouvements contrastait avec son visage fermé aux émotions. Opaline le trouva curieux dès le premier regard. À son approche, il prit la parole d’une voix proche d’une chute de rocs :

« Ben dites-donc. On dirait que les mômes ont pas fini de débouler, par ici. Mais les soi-disant héros – ha ! Où ils sont, eux ? Envolées, les armures rutilantes, les épées tranchantes et les gueules bien rasées. Pour sûr, quand il s’agit de courir la gueuse et se murger jusqu’à la noyade, y’a du monde, mais pour braver la Tour ?… Laissez-moi rire. »

L’air de tout sauf celui d’avoir envie de rire, le forgeron ponctua sa diatribe d’un examen minutieux de la lame trempée. Opaline le détaillait du regard. Presque aussi large que haut, peau cendrée, poitrine musculeuse, ventre rebondi, crâne dégarni, os épais et mains calleuses. Un bonhomme, un vrai.

« Laissez-moi deviner, reprit Opaline. Vous êtes le type qui accueille les voyageurs ?

— Un truc du genre, mouais, répliqua le forgeron.

— Ça n’a pas l’air palpitant.

— J’vous raconte pas.

— Je ne préfère pas.

— Vous comprendriez rien de toute façon. Comme tous les fous ici avant vous.

— Il faut dire qu’un nabot crasseux qui m’éructe ses idioties au visage ne me pousse pas à l’attention. »

Le forgeron leva vers elle un regard noir.

« Ravalez vos sarcasmes, sale morveuse. Encore un mot plus haut que l’autre, et je me charge de vous clouer le bec – et le plus proprement du monde, vous pouvez en être certaine. Je suis Ézéchiel, meilleur artisan de la Tour et de tous les royaumes connus, et j’aime pas qu’on me cause sur ce ton.

— Je n’ai jamais entendu parler de vous.

— Bah ! vous êtes si jeune. Qu’est-ce qu’une vermine comme vous voudrait bien demander à la Sorcière, d’ailleurs ?

— Rien du tout. Je cherche quelqu’un. »

Cette réponse valut à Opaline de compter parmi les rares voyageurs de la Tour à déstabiliser Ézéchiel. Il enfouit son expression de surprise comme on se débarrasse d’un cadavre encombrant et reprit :

« Si je comprends bien, vous avez fichu votre vie en l’air juste pour trouver quelqu’un ? Sacré nom d’un cochon ! Z’êtes encore plus bête que vous en avez l’air. À croire que vivre hors de la Tour rend fou. Et je peux savoir d’où vous venez ?

— Ce ne sont pas vos oignons. Décidément, vous êtes aussi doué en interrogatoire que la garde royale. »

Une étincelle s’alluma au fond de l’œil du forgeron, mais il plongea sa lame dans le bac comme pour étouffer l’incendie.

« Alors qui est cette chère personne pour qui vous bravez la Tour ?

— Hors la Tour, il répond à son nom de baptême : Elirac Premier ; l’Ancien roi. Mais ici, vous le connaissez peut-être sous son nom de naissance. Samson. »

Ézéchiel se figea, plus que jamais semblable à un bloc de métal. Une réaction encourageante, se dit Opaline, probablement signe que le bonhomme l’écoutait enfin. Elle poursuivit donc :

« Il régnait sur le royaume avant d’être détrôné par un nouveau souverain. La Sorcière n’est d’ailleurs pas étrangère à sa chute. On le pensait mort depuis, mais j’ai appris de source sûre qu’il est bien vivant – et qu’il se trouve dans cette Tour. Peut-être prévoit-il de convaincre la Sorcière de lui rendre sa place. Dans tous les cas, je dois le retrouver. »

Ézéchiel quitta sa catalepsie. Il fit craquer sa nuque et reprit son œuvre.

« Jamais entendu causer, marmonna-t-il.

— Votre expression affirme le contraire.

— Mon expression peut aussi vous imprégner le minois, si vous continuez à m’échauffer. Vous avez posé une question ; j’ai répondu. Et maintenant, du balai. Filez vous perdre au Premier Étage, ça vous fera les pieds. »

Opaline aurait été ravie de s’exécuter si cette remarque n’avait pas piqué sa curiosité.

« Que voulez-vous dire par « premier étage » ?

— Le Premier Étage, rectifia Ézéchiel avec peu de patience. Faut prononcer les majuscules.

— Vous dites ?

— Les majuscules. Faut les dire. Sinon c’est pas correct.

— Prononcer les majuscules ? Ça n’a aucun sens !

— Vous êtes dans la Tour de la Sorcière, vermine. Peu de choses font sens, par ici. Alors leçon de survie numéro un : apprendre à prononcer ces fichues majuscules. »

Ézéchiel examina son reflet dans la lame et en profita pour se gratter un vilain point noir.

« Je vais essayer, promit Opaline d’un air songeur. Vous disiez donc… Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’ét… d’Étages ?

— C’est tout bête, ma foi. Dans la Tour, y’a des Étages. Le Premier, le Deuxième, le Troisième, et ensuite jusqu’au dernier que personne n’a encore eu les tripes de dénombrer. Chaque Étage renferme un monde, une réalité, un univers – à l’heure où on cause, nos génies de savants se tapent dessus à coup de babouche pour savoir qui réussira à imposer son terme, mais vous avez l’idée. Et votre rôle à vous, c’est de grimper. Mais je dois avouer que vous arrivez au mauvais moment. La Sorcière est de sale humeur ces temps-cis. Y’a pas longtemps, elle a dégommé le Quatrième Étage. Je vous déconseille d’y mettre les pieds, sauf à vouloir tomber dans un endroit où votre Samson sera le dernier de vos soucis.

— La Sorcière peut détruire les mondes de la Tour ? s’étrangla Opaline.

— Elle a tous les pouvoirs. Aussi simple à dire que terrible à concevoir. Alors j’éviterais de la contrarier, si j’étais vous. Encore faudrait-il la rencontrer, ha !

— Dans ce cas parlons-en. Où puis-je la trouver ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Je suis son forgeron, pas son daron. Elle vit dans les Étages supérieurs, même s’il lui arrive de se balader plus bas de temps en temps. Enfin pour tout ça, vous avez qu’à vous débrouiller comme une grande. »

Il s’empara de ses outils et laissa Opaline à ses pensées.

Créer et détruire des mondes entiers… Opaline avait entendu nombre de rumeurs sur ses talents, mais elle était loin de se douter que la Sorcière fut capable de telles prouesses ! Et la Tour elle-même était emplie de mondes qu’il lui fallait franchir ?… Cette seule pensée lui flanquait des vertiges d’avance.

Calmons-nous, se dit-elle.   À en croire le forgeron, il était probable que Samson se trouve encore entre le Premier et le Troisième Étage, guère plus loin. Voilà qui simplifiait en quelque sorte ses recherches, quoique la tâche revenait à chercher une aiguille dans deux bottes de foin.

« Merci de vos conseils, dit-elle par simple politesse.

— Me remerciez pas. Remerciez plutôt le destin de vous avoir menée jusqu’ici. Ce saligaud n’a décidément rien d’autre à faire de son temps que de nous jouer des tours. Alors un dernier tuyau : gaffe à qui vous vous frottez. »

Sur ces mots, une ombre encore blottie dans un coin de la salle s’enfuit à son tour, dévoilant un escalier et une nouvelle porte.

« Au fait, vermine, résonna la voix d’Ézéchiel alors qu’Opaline arrivait en haut des marches. Ta tête me dit quelque chose. T’aurais pas de la famille qui se serait aventurée par ici ?

— J’en doute, répondit Opaline.

— Qu’importe… » grommela-t-il. Il éprouva la solidité de la lame de ses gros doigts puis, satisfait, s’attela à la meule pour l’aiguisage.

Avec une grande inspiration, Opaline posa sa main sur la poignée et ouvrit la porte.

I-2 : La ceinture
I-4 : La tour de guet

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